Arts

Déambulation et réflexion parmi les galeries et musées parisiens

Par Henri Hugues Lejeune

Il n’est pas d’exercice plus salutaire pour l’amateur d’art, ou celui qui s’en veut le chroniqueur, que de se précipiter dans une galerie intelligente qui se consacre à une rétrospective ou une synthèse d’un artiste ou à une mouvance, voire à une confrontation ou un parallèle, quelque chose enfin de programmé de manière à nous obliger à un effort mental, à réfléchir, public léger et nez en l’air que nous sommes.
Ce fut toujours un plaisir pour moi mais je ne suis pas certain d’avoir su pourquoi dès l’origine ; je suis persuadé aujourd’hui que c’est la différence entre la contemplation et le désir, l’amitié et l’amour.
Si je vais dans un musée, quelque part ma démarche est platonique : j’aime l’art, je sais qu’il me nourrit, m’éclaire, m’élève, m’approfondit etc. et puis je suis curieux.
Dans une galerie, les choses sont plus directes, un défi m’est de je ne sais où lancé, on me demande mon avis, de prendre parti, on m’implique. Bien sûr l’affaire a toutes les chances d’en rester là et pour cause mais j’ai été mobilisé : je peux rester neutre, me dérober ou me refuser mais je me suis d’une façon ou d’une autre mis en question.
Mais venons-en au fait : Le Minotaure comme Les Yeux Fertiles sont deux galeries célèbres qui se réfèrent ainsi au Surréalisme si, comme les surréalistes eux-mêmes l’ont toujours fait, elles ont l’esprit conquérant et n’hésitent pas à envahir et s’annexer tendances et créations extérieures quand elles en ont l’envie et que cela en vaut la peine. Rien de tel que ces regroupements, ces confrontations et ces rétrospectives d’œuvres diverses et à profondeur variable pour se rapprocher d’un artiste et le voir « de l’intérieur ».

Prenons l’œuvre d’un grand artiste tel que Jacques Hérold : on est bien ici au cœur du surréalisme dont il fut sa vie durant le porte-flambeau. Un amateur, un connaisseur d’art sera en mesure de qualifier ce qu’il voit, de le situer à l’intérieur de l’œuvre s’il la connaît bien, l’homme de goût se contentera d’en reconnaître et d’en apprécier, ce qui est le principal, la plénitude.
Né à Bucarest en 1910, il publie à vingt ans des dessins dans une revue d’avant-garde de là-bas et se précipite à Paris où il travaille un moment avec Brancusi mais mange la plupart du temps de la vache enragée. Il rencontre en 1933 Yves Tanguy avec lequel il sera intimement lié puis André Breton et tout le groupe surréaliste qu’il ne rejoindra qu’en 1938, ayant eu -déjà- une algarade avec Breton. Mais en vérité Hérold n’est pas devenu surréaliste, il l’est, il l’a toujours été. Il sera un peintre, parfois écrivain et sculpteur (Le Grand Transparent), homme de grande culture à l’affut des poètes dont il transpose les images, le vocabulaire et l’esprit. Ainsi armé il recherche la vérité et l’intérieur des choses (les Ecorchés).
Pendant la guerre, il cherchera à s’embarquer à Marseille pour les Etats-Unis en 1940 sans y parvenir puis regagne Paris en 1943 pour voir plusieurs de ses amis résistants fusillés ou déportés. Il sera, quelques années plus tard, exclu du groupe surréaliste par cet André Breton éliminateur et aigri de l’après-guerre qui allait de purge en purge. Il n’importe les affres et les épreuves, cet artiste qui rêve, d’une sensibilité à vif, poursuit ses recherches jusqu’ à sa disparition en 1987, à l’âge de 76 ans, laissant un œuvre considérable que nos deux galeries, complices et rivales ont fait revivre cet hiver.
Jacques Hérold voit dans le tableau le champ d’une bataille, au moins d’un affrontement entre l’artiste et son sujet, d’un évènement, du surgissement de quelque chose dont le tableau témoigne, demeure le dépositaire, qu’il lui importe de nous révéler.
A l’orée de sa création il est question de la germination, de l’éclosion de ce qu’il convient tout de même de nommer une explosion une exploration de la vie profonde, de l’essence de ce qu’il voit. Grâce aux surréalistes, il se sera libéré et il en fit de même de l’objet, qui éclate, qu’il écorche au besoin qu’il torture et fait exploser selon le cérémonial qu’il entend décliner, les moteurs de la vie, des êtres le désir ou l’amour. Puis dans ce processus il intégrera une sorte de sublimation, de cristallisation, plus tard peut-être. Le surréalisme qui est le sien lui aura ouvert les portes de l’imaginaire.

De cet imaginaire, Les Yeux Fertiles ont fait succéder un autre souverain, Bernard Saby.
Il est né en 1925. De quinze ans le cadet de Hérold, moins d’écart entre eux qu’une courte génération d’antan, soient vingt ans.
Peu de différence de l’un à l’autre sur le plan de la gravité, du caractère sacré de la création artistique mais la démarche n’est plus la même, le surréalisme a vécu, il a suivi son cours, il n’est certes pas oublié, mais ne se trouve plus au centre de la démarche qui a encore pris de la violence. Henri Michaux, qui accompagnera voire amènera Saby dans ses expériences a été surréaliste même s’il n’a pas adhéré au mouvement. Il est question de l’être et de la conscience. La guerre est passée par là, l’existentialisme est au pinacle qui s’intéresse à l’être dans le monde, à la conscience et à ses limites.
Bernard Saby, génie précoce, intellectuel absolu, se tourne d’abord vers la musique sérielle à laquelle il s’initie, rien moins qu’en la compagnie de Boulez dont il est compagnon de cours. Il fit des études de mathématiques, scientifiques. Il étudia les lichens au Museum, Plus tard, il étudia le chinois ancien et le taoïsme : il apprenait comme il le voulait, inclassable explorateur solitaire, causeur incomparable mais maniaco-dépressif évident, énigmatique et finalement secret. Or cette recherche passionnée lui faisait côtoyer l’abîme. Il cherchait à percer les secrets de la perception, reculer les frontières de la conscience. Son acharnement pictural prit son essor vers 1950 : « Un jour, dans mes tableaux, s’est mise à apparaître une profondeur, et je me suis enfoncé, je me suis lancé à corps perdu dans son exploration ». Il explora pour ce faire, inlassablement, tous les moyens techniques qu’il maîtrisait au prix d’un travail acharné : huile, dessin, lavis, sur lesquels se penche cette fois, après plusieurs autres expositions, Les Yeux Fertiles. Ils ne sont pas les seuls. Cet artiste qui ne fit rien de son vivant pour cela, passionne de plus en plus nos contemporains.
Qu’il est alors reposant de voir vos pas négligemment vous pousser vers le Musée des Arts Décoratifs pour admirer une collection de bijoux modernes qui présentent la particularité d’avoir été imaginés et créés par une pléiade d’artistes modernes de tout poil, et ceci depuis un bon siècle ; ces charmantes créations, venues de toute part et allant n’importe où, présentant mille facettes et incitant à autant de réflexions, aussi passionnantes que les plus doctes propos.
Visiblement les artistes adorent ça. L’idée de s’amuser, d’eux-mêmes et des autres, est pour eux des plus sérieuses, c’est visible. L’idée de se montrer tels qu’ils sont ? Ce n’est pas toujours sûr. Ils peuvent aussi le faire tels qu’ils voudraient être, ce qu’il ne leur est pas toujours loisible : du charme ou finalement plaire ? Osent-ils ou non sortir d’eux-mêmes ? Là est la question qu’ils ont à se poser.
Vous avez la conviction, en regardant leur travail, que si vous savez cajoler votre artiste préféré, lui faisant miroiter quelque matière sérieuse –ou son contraire justement- qu’à un moment il vous cèdera. L’histoire peut être parfois différente encore. Il aura envie de vous plaire, vous séduire : il se sera voulu plaisant, gracieux : l’ours se sera mis à danser, avec des grâces insoupçonnables.
Le cœur de l’exposition « De Calder à Koons » est constitué par la collection idéale de Diane Venet, qui doit en connaître un rayon !

Jacques Hérold au Minotaure et aux Yeux Fertiles
Bernard Saby aux Yeux Fertiles
Bijoux d’Artistes au musée des Arts Déco.