Regards

Dolce Vita

Par Henri-Hugues Lejeune

Si vous ne l’avez pas encore fait, il n’est que temps de se rendre au Musée d’Orsay, voir cette exposition explosive au titre faussement anodin de « Dolce Vita ? » qui n’entendait pas en voiler le message mais souligner de ce point d’interrogation la voie étroite de la Création.

L’exposition en situe la quête sur le sol italien, dans la première moitié du XXème siècle dont le déroulement artistique et intellectuel est si peu connu en France.

La force et la netteté de la démonstration découlent d’abord de l’éclatante originalité et de la vivacité de cette création dans un climat souvent explosif et ensuite du fait qu’une grande partie des oeuvres et des objets présentés, très dispersés, demeurèrent pour beaucoup parfaitement confidentiels ou le redevinrent dans la conjoncture dramatique et tourmentée de l’époque. Et pourtant ces mêmes oeuvres ont transfiguré la création sur le plan national et conquis le monde au nom de la modernité triomphale!

La création artistique est au premier rang mais celle-ci a explosé dans l’ensemble des activités artistiques et artisanales, en état de fusion, incluant la peinture et la sculpture certes mais aussi et surtout l’ensemble des activités décoratives et artisanales et des matériaux, dans le mobilier, la vie quotidienne, la décoration, l’architecture, la lumière, le verre, le bois etc. La modernité en un mot. Ce trait est dû probablement à un fait quasi sociologique: les artistes italiens de tout poil de ces générations, par tradition sans doute ou fut-ce un heureux hasard, étaient en général issus de familles d’artisans plutôt que de la bourgeoisie libérale comme dans les autres pays d’Europe et que ceci se soit produit à l’issue et au cours de mutations politiques très violentes qui ont totalement bouleversé la société italienne et l’ont portée à un état de bouillonnement intense: ce très jeune pays issu d’un très vieux peuple ressentait dans toutes ses fibres un besoin lancinant de nouveauté.

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque où la « modernité » se manifeste avec fracas, le Royaume d’Italie n’a pas cinquante ans, que la Guerre de 1914 frappe presque aussitôt à la porte et Mussolini ne tardera pas à resserrer inlassablement son emprise.
Tout ceci a surtout concerné le Nord mais a évidemment secoué, outre Milan, Turin, le Piémont industriel, Rome capitale mondiale depuis plus de deux mille ans tout en ayant conservé une spécificité inaliénable, ainsi que Venise dans un tout autre registre, non moins haut en couleur.

Ainsi dans cette Italie bouleversée tous les conflits, toutes les révolutions, toutes les idées ballottaient tour à tour les élites en lutte les unes contre les autres et avec elles-mêmes. Dans sa malicieuse antiphrase le Musée en met en lumière toutes les exubérances, les unes illustres, les autres méconnues, choisies avec un goût très sûr et une perceptivité artistique sans faille; ainsi est-elle une exposition archéologique au sens plein du terme. Une archéologie de quoi? De l’homme d’aujourd’hui, de sa modernité tout simplement.

Mais duquel?

Ironique, libéré, intelligent, Italien en un mot plutôt sans doute que sensible, tout romantisme oublié: cet homme, ces artistes sont des maîtres virtuoses des techniques qu’ils manient, pas ennemis de montrer leur virtuosité.

« L’art est peut-être le seul enchantement permis à l’homme » dit l’un d’eux et c’est le titre de l’étude de Béatrice Avanzi commissaire de l’exposition aux côtés de Guy Cogeval.

De la présentation fulgurante de la sélection de meubles ce Carlo Bugatti au lampadaire futuriste de Luciano Baldessari (en 1929!) en passant par quelques toiles d’un autre monde de Giuseppe Pellizza da Volpedo ou mieux connus en France de Chirico ou Savino à la fureur du Futurisme où l’on « voit » déjà vrombir le moteur des Ferrari, rendant le surréalisme inutile, voici « Dolce Vita? »

Du Liberty au Design Italien (1900-1940) Musée d’Orsay
14 avril au 13 septembre 2015