Arts

Est-il bon, est-t-il méchant, le critique ?

Par Henri – Hugues Lejeune

Perfidie de l’intelligence, ou l’intelligence de la perfidie

I

Le chroniqueur se promène dans l’espace, dans le temps qui lui sont impartis, ou qu’il a lui-même élus, et livre ce qu’il lui en passe en tête ; libre à lui d ‘en dire du bien ou du mal comme d’élire ce qui l’intéresse. Cela interviendra le plus souvent : il dira le bien qu’il pense de ce qu’il aime et se taira sur le reste. Ainsi vivra-t-il heureux.

Le critique sera moins fortuné : il lui faut porter jugement et sur toute chose, sinon l’insignifiant vraiment.

Ainsi, un jour ou l’autre, lui faudra-tt-il être ou devenir méchant.

Ceci doit être dit mais est-ce suffisant pour décrire sa fonction : il se doit d’être intelligent. Dans le bien comme dans le mal. C’est difficile et impossible toujours.

Plus encore, être intelligent n’est pas tant trancher du bon et du mauvais qu’interroger et mettre au jour, donc être « perfide », car l’intelligence, interrogation par définition, l’implique et l’exige.

Encore lui faut-il éviter un autre récif : utiliser la perfidie en guise d’intelligence ce qui est le pêché mignon de toute la profession, ou à peu près. Nous parlons d’art et de lui seul, bien sûr !

Nul n’est parfait et chacun évoluera entre les deux, selon son tempérament.

Un merveilleux exemple vient d’en être fourni par la superbe anthologie sur « L’Art Brut » publiée par les éditions Citadelle&Mazenod, réalisée sous la direction de Martine Lusardy, par ailleurs directrice du Musée de La Hale Saint-Pierre qui lui est dédié, assistée d’une nombreuse équipe.(Art Brut, dévié ou successeur de l’Art Naïf, mais qui de nos jours s’y est dilué, comme résorbé et oublié, dépassé disent la plupart, dans ce terme d’Art Brut inventé par Dubuffet et jalousement défini ( ? ) depuis par …tout un chacun !

Pour  ma modeste part, je me contenterai, par snobisme sans doute et par tranquillité d’esprit surtout, de la définition anglo-saxonne d’un art « singulier », l’Outsider Art, art « hors norme » si l’on veut et m’en porterai bien, laissant  évoluer les malcontents  entre ces deux pôles de l’intelligence et de la perfidie dont nous avons parlé !

L’élaboration d’un tel livre implique et exige options et sélections qui, dans un consensus plus ou moins sincères sur l’évidente qualité de l’ouvrage, se répand aussi en sous-entendus qui peut se faire doucereux.

II

Foujita

Ragaillardi de m’être reposé à pontifier dans mon bureau, j’ai repris mes pérégrinations : erré par exemple à travers la très curieuse sélection, et si révélatrice, que la Maison du Japon a rassemblée sur Foujita, les questions et aussi les esquisses de réponses qu’elle évoque sur l’immense sujet de la généralisation accélérée de la confrontation et de l’évident dialogue des civilisations et des arts du monde entier qui se précipitent les unes sur les autres voire au cours de tout le déroulement de leur histoire et dont Foujita aura été un évident pionnier. Et un éclatant exemple ?

D’abord, qui est Foujita et que représente-t-il ?

Oscar Wilde se plaisait à dire qu’il avait mis son génie dans sa vie et son seul talent dans son œuvre. Foujita pourrait d’évidence dire la même chose et à plus juste titre encore ? Et a-t-il du génie par surcroît ?

Sa biographie est en effet un chef-d’œuvre en elle-même. Son flair, son instinct, sa prescience furent inégalables :et infaillibles apparemment : il a été opportuniste au degré du génie.

Le talent ou le génie du peintre ? La question reste posée : toute sa vie il a réussi-là encore- au premier rang ou à peu près, à y revenir quand il s’éloigne, au prix ou au moyen d’une adresse, dans ses choix, à toute épreuve, comme d’une souplesse d’échine à nulle autre pareille..

Il est né à Tokyo en 1886, dans une grande famille, et s’oriente très tôt, dans l’art, sans nul doute en fonction de dispositions exceptionnelles. Il est initié selon le cursus traditionnel dans le pays, à la peinture japonaise (nibon-ga ) et à la peinture occidentale (yo-ga) et débarque à Paris, pour lequel il a toujours montré une véritable addiction, en 1913 :il a donc 27 ans et donc une formation complète qu’il saura sans nul doute poursuivre toute sa vie. Cette humilité dans la conduite de son art est complète et sans nul doute à mettre à son crédit. Il ne devait même pas comprendre si on la lui reprochait ou en faire mine : cela ne comptait pour lui.  En ce qui concerne l’art japonais, elle est basée sur une profonde tentative de symbiose, d’adaptation et d’assimilation de la technique des grands ancêtres. Ainsi procédera-t-il en France en les transposant en quelque sorte sur ce qui le séduisait à Paris, y compris et éminemment la manière de vivre où il se plongea avec un évident délice.

Il est jeune, il est plein d’ardeur, hyper intelligent et doué, il découvre un univers enchanté. Il plonge au cœur de la culture occidentale. Il découvre tout et le parcourt, l’assimile au pas de course en pratiquant le nibon-ga, se frayant un chemin dans cette forêt quasiment vierge à ses yeux en appliquant tout simplement la technique qui lui paraît la plus adaptée. Ainsi est-il directement à même de surprendre, d’innover. Il lui suffit d’appliquer son regard sur cette peinture moderne en mutation constant dont Paris est quasiment alors le centre. Il ne triche pas, il travaille beaucoup, il s’amuse, il fait la fête, il séduit Paris et les femmes, il porte une coiffure en bol et se singularise en étant tout simplement lui-même, bon, en en remettant un peu quand il sied. Il devient une coqueluche parisienne.

Il en est à peu près ainsi pendant près de vingt ans, jusque dans les années trente, où, tiens-tiens,  survient la Crise.

Il n’a jamais hésité à voyager : il les multiplie dans sa soif inextinguible de connaître, il voyage,  étudie et travaille à fond- c’est pour lui la même chose- en Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Bolivie, Pérou, qui a fini par le Mexique (les fresques), Cuba, la Californie…

Paris a-t-il changé, il n’est plus un si jeune homme, sa vie aussi, qui a fini par se compliquer (vie personnelle, femmes et complications sentimentales, ennuis fiscaux etc.). Ce qu’il produit au cours de ces voyages n’est plus la peinture d’avant : il assimile là encore.

La désignation de l’exposition est formelle ; il s’agit d’une Rétrospective minimaliste mais d’une rétrospective quand même ; en 1933 il retrouve un Japon immémorial mais nationaliste, impérialiste où il n’est peut-être pas trop bien vu de par son évident cosmopolitisme compensé par sa non moins évidente réussite, motif de fierté nationale Il ne semble pas y connaître de problème, se fait construire une maison traditionnelle à Tokyo, voyage en Chine, en Corée. La guerre le trouve à Paris qu’il quitte pour rentrer au Japon quelques jours avant l’arrivée des Allemands à Paris (mai 1940 !).

Mobilisé depuis 1937, il est élu, nommé ? à L’Académie Impériale des Arts en 1941 et se retrouve en uniforme de général, peintre militaire officiel, ce dont il paraît « très content et fier » disent ses amis : artiste des plus officiels.

Il exerce en Cime, sur les champs de bataille du Pacifique mais il semble après Pearl Harbor se concentrer sur le thème des Désastres de la Guerre. Pour autant qu’in puisse le savoir (les œuvres de cette période (réquisitionnées par ses soins et confisquées par les États-Unis retournent au compte-gouttes au Japon).

On voit ici deux pièces monumentales où l’on pense à Delacroix, à Géricault, Courbet …

Sa maison est détruite par les bombes en 1945, le Japon capitule, des jours difficiles commencent. Néanmoins on ne peut l’accuser de crimes de guerre, il « collabore » sans état d’âme, obtient un visa américain et peut une sorte de quarantaine voulue, enfin, après un sas à New York, retourner à Paris en 1950.

Il a plus de soixante ans. Il a changé. Il s’est intériorisé, il est tourmenté, épris de solitude.

Quel est-il, in fine : génie pictural, simple virtuose, quelle a été son inspiration, sa force motrice profonde, chacun en jugera.

Mais certes, l’autre vie le guette ; ne lui faut-il pas s’y préparer ? Il se tourne une dernière fois, la bonne, cette fois vers l’autre monde. Il prendra la nationalité française en 1955 et se fait baptiser, converti au christianisme, en 1959

Son art se retourne maintenant, s’oriente vers les polyptiques flamands, le symbolisme médiéval dans un penchant vers la simplification et la fausse naïveté, avec un parfum de ces arts populaires dont il a toujours raffolé et qu’il n’a jamais perdu de vue. A travers ses avatars Foujita est toujours resté un artiste profondément japonais.

Mais là encore, une dernière fois, il saura étonner.

Il s’est fait baptiser à Reims (dans la cathédrale !) il s’y installe et consacre ses dernières années à une chapelle (à l’instar de Cocteau mais plus en ville) où il repose, avec sa femme Kimiyo, qui depuis 1938 a épousé es méandres, sub specie eternitatis. Il est, chemin faisant, revenu au premier rang !

III

STANISLAO LEPRI

1905-1980

Le surréalisme intègre une rigueur qui n’est pas toujours perçue. Aujourd’hui surtout, on pense, on songe avec lui à un monde mis sens dessus dessous. Tel n’est pas en fait le cas. Il et réflexion, examen, il réfléchit beaucoup et disserte sur ce qu’il lui convient de faire et la manière, voire la méthode qu’il lui convient d’adopter pour y parvenir.

Autant on héritage est-il obsolète en littérature ou en poésie en lesquelles il fallait à ses adeptes le trahir pour s’exprimer vraiment, autant dans les arts, et singulièrement la peinture qui est aussi (que n’est-elle pas ?) vision du monde, a traversé l’histoire un sens et su transmettre un sens, une exigence, une vision qui ont su s’inscrire à jamais.

Il s’agit de s’emparer de la morphologie la plus classique et la plus exigeante, voire hiératique pour mieux la profaner, dans des situations, des confrontations, des propositions les plus étranges et insolites.

Nombre d’entre eux s’y sont adonnés avec un particulier bonheur notamment Dali, Magritte ou Delvaux et particulièrement chez les Italiens chez De  Chirico ou Stanislao Lepri.

La Galerie « Les Yeux Fertiles » qui s’est ainsi placée dans cette orbite, s’intéressant en fait à tout comme le surréalisme le surréalisme bien compris l’enjoint lui-même aime Lepri d’amour.

Ainsi en a-t-elle rassemblé à notre intention un ensemble d’œuvres qu’elle a la conviction d’être seule au monde à pouvoir faire actuellement et que la démarche en vaut la peine.

Pour la compléter, elle a fait appel au grand collectionneur qu’est Daniel Filipacchi, lui aussi fervent de Lepri, dont l’œuvre limité est particulièrement dispersée dans les musées d’un peu partout et maintes collections particulières.

Né en 1905, de formation très classique et très aristocratique, Lepri est d’abord diplomate au service de l’’Italie.

Il opère sa « révolution culturelle   après sa rencontre avec Léonor Fini en 1942 dans le midi de la France, tombe dans ses rets et vivra avec elle, dans une bizarre sorte de ménage à trois ; il démissionnera et vivra dorénavant sa « vie d’artiste » jusqu’à la fin de ses jours, en 1980. Il aura réalisé, outre son œuvre peint de nombreux décors de théâtre pour de grands ballets particulièrement attirés par sa distante originalité. S’il se rattache absolument au surréalisme, qu’il connait évidemment parfaitement, c’est un surréalisme très personnel, qu’’il crée à sa mesure et qu’il pratique en indépendant et en solitaire, mystérieux, jailli d’on ne sait où (sinon de sa profonde culture évidemment), de son ironie et de quelque sous-jacente misanthropie. Cette peinture énigmatique et charmeuse vaut la peine d’être vue.

IV

LE TALISMAN

De Paul Sérusier

au Musée d’Orsay

Du 29/1/2019 au 2/6/2019

Au Musée d’Orsay, où les recensions de l’intendance succèdent aux fulgurances de son prédécesseur, cette exposition est, semble-t-il la dernière voulue par Guy Cogeval. Son propos est de nous faire pénétrer dans les arcanes fondateurs de la peinture française au proche tournant du 20ème, moment décisif de la mise en place de l’art du futur.

C’est à ce moment-là et dans ce lieu-là, Paris et aussi diverses localisations bizarres, Pont-Aven , le Midi de la France, des paradis tropicaux aussi  fallacieux qu’insoupçonnés, des peintres jeunes et moins jeunes aux cervelles échauffées par l’inconnu et par l’avenir ont inventé l’art du futur.