Arts

Les coups de cœurs d’Esther Ségal

Sophie Sainrapt ou la révolte intime.

La vérité passe parle le corps et la nudité (1). C’est avec ces quelques mots brandis comme un poing que nous allons tenter de traverser l’œuvre de Sophie Saintrapt. Une œuvre intime, révoltée, où le corps de la femme  flotte dans l’espace, seul (2) face au regard social, face à l’histoire. Car l’artiste nous raconte quelque chose d’elle-même à travers l’autre et inversement. Chemin de traverse ou corps réflecteur ? Voir déflecteur ? Les peaux, les formes, les courbes se succèdent dans la frénésie d’un geste compulsif, obsessionnel qui ne cesse de montrer au grand jour l’évidence de l’être humain, sa nature première. Sophie Saintrapt, c’est le retour à l’origine, à l’imago toute puissante de la femme, puissante et libre. L’archétype… ou « l’arche-femme » s’inscrit dans le papier comme dans la pierre, signe indélébile du temps, en traits de feu et de désir, en encres noires, couleur de terre, couleur de l’ombre, coulures de larmes peintures, coutures-cicatrices, scarifié/sacrifié/sanctifié.

Nous ne sommes pas en face d’une nudité onirique mais dans un face à face « idée-elle » engagé. Sophie Saintrapt débarrasse Ève de sa tunique de pécheresse qui l’entravait depuis des siècles pour lui rendre sa puissance originelle. Acte magique, acte rituel, le geste artistique dans sa répétition, dans sa densité devient une volonté de rejoindre le sacré. Toutes ces femmes nues sont autant de déesses totémiques à admirer auxquelles Sophie rend un indéfectible hommage sensoriel. Tout homme est sorti d’une femme et non l’inverse…(3)ajoute t’elle… ses mots ressemblent à ses œuvres. Ils partagent la même franchise et la même évidence.

L’évidence d’un message à transmettre, un message sous forme d’un « corps tondo », tendu entre la souffrance et la générosité, la maternité et l’enlacement. « Moi-peau, toi-peau ! » (4)semble dire ses corps sans frontières qui voyagent en permanence au gré des humeurs de l’artiste, de sa vie et de ses supports. L’émotion se veut palpable, se livre et se délivre, jouissance de l’instant, jouissance picturale mais aussi spirituelle, car l’artiste ne sépare jamais le corps de l’âme, elle s’en retourne vers la terre-mère, la montagne-peau d’avant la chute, elle s’en retourne dans son jardin d’éden, dans son « Jardin des délices » peuplé de vie et de nudité mais aussi de toutes sortes d’animaux et de fruits étranges et ce, jusque dans le creux du réceptacle de ses assiettes!

Merleau-Ponty écrivait : l’invisible est un creux dans le visible (5).Peut-être est-ce cette part d’invisibilité que Sophie Saintrapt tente de se réapproprier, une part d’invisibilité qui s’apparenterait à une mise au monde, à sa venue au monde… Car ce qui n’est pas dit… c’est que derrière cet objet céramique concave, circulaire et solaire, définit par elle-même comme étant de terre et de feu, se cache le symbole/ Saint-bol d’une filiation inconditionnelle.

Pour découvrir toute l’œuvre de Sophie Saintrapt, vous pouvez nous écouter en podcast dans « La parole est à l’artiste » sur 100.7 fréquence protestante, émission du 29 décembre 2018 à 19h.

(1), (2), (3) : Propos de l’artiste.

(4) : concept psychanalytique de Didier Anzieu qui désigne le lien de l’enfant à la mère et le sentiment d’existence qu’il développe  par l’intermédiaire de la peau.

(5) : Merleau-Ponty : « Le visible et l’invisible ».