« Les inassouvis » au théâtre d’ Elizabeth Czerczuk

Par Sergiusz Chądzyński

Stanisław Ignacy Witkiewicz, dit Witkacy, appartient à cette catégorie d’artistes qui sont extrêmement difficiles à cerner. Très apprécié en Pologne, il est peu connu en dehors de ses frontières. Le champ de son action artistique, très vaste, puisqu’il touche à la prose, au drame, à la philosophie ou à la théorie d’art, peut donner des vertiges à tous ceux qui essaient de le comprendre dans son intégralité. Pourtant, ses romans et surtout ses pièces de théâtre nous envoûtent par leurs actions très imbriquées, par les personnages les plus invraisemblables et fous à la fois avec leurs dialogues à leur propre vocabulaire spécifique. Nous restons perplexes et désarçonnés face à une telle œuvre, quelle que soit sa forme. Elizabeth Czerczuk, en lecteur assidu et attentif, nous donne dans sa trilogie théâtrale une exégèse de ce qui est l’essence de Witkiewicz. Cette trilogie présentée sous le titre d’ Inassouvis, nous invite à voyager à travers les œuvres de Witakcy révisées par la stylistique de Tadeusz Kantor et celle de Jerzy Grotowski. Nous y trouverons tous les éléments « kantoriens » : les chaises, les valises, les chapeaux et les costumes, mais nous serons propulsés dans une autre dimension dans laquelle le mouvement et la lumière ne font qu’un avec la musique. Les voies de l’expression, si chères à l’esthétique des magiciens du théâtre des années soixante, reprises et développées avec une virtuosité et une aisance technique surprenante permettent de créer à chaque représentation une pièce de théâtre sur mesure. Nous, les spectateurs, entraînés dans la folie artistique de la première partie inspirée par le drame Le fou et la nonne, devenons alors témoins d’une décomposition du monde touché par sa fin physique. Les acteurs avec leurs habits et les gestes cadavériques, dignes des meilleurs personnages du terrible Friderich Willchelm Murnau montrent la futilité de la vie confrontée à l’inévitable destin de l’être. Cette partie du spectacle, une ouverture frénétique et musicale, donne le goût amer de la métaphysique. La suite est un hommage vibrant à Witkacy et à sa pièce La mère . Elizabeth Czerczuk est la mère d’un fils qui devient comme son père, pendu pour ses crimes, un personnage effroyable : un dépravé et un vaurien, joué avec brio par Zbigniew Rola. C’est la partie la plus théâtrale, mais grâce au subterfuge d’échange de places entre le public et les acteurs, les spectateurs assis sur une espèce de pelouse étendue sur la scène regardent le déroulement de la pièce dans les gradins du théâtre. Ceci change la donne : nous y sommes en tant que spectateurs ou plutôt en tant qu’acteurs, notre rôle est d’observer ou de jouer l’observation ? Telle est la question… Le troisième volet, une Classe morte  du génie de Tadeusz Kantor revisitée et changée en classe vivante par le génie propre d’Elizabeth Czerczuk nous emmène dans un monde onirique. Le requiem pour les artistes implore ce qui est déjà perdu, mais dans une logique à rebours, contrairement à son maître, Kantor, Elizabeth Czerczuk essaie de nous insuffler la joie de vivre. Elle nous oblige presque à prendre la conscience de la valeur de notre vie. Le monde composé du cortège des morts-vivants mêlés aux vivants remet en question notre vision du quotidien et invite à réfléchir au miracle de notre existence. Nous sortons de ce lieu nourris de sentiments profonds, nourris aussi dans le sens charnel, puisqu’un repas délicieux est offert à l’entracte à tous ceux qui ont survécu à la tempête des deux premiers actes.