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Adieu au Langage (1)

Par Pascal Aubier

Je l’ai vu enfin et compte bien le revoir encore. Il est rare qu’un film s’adresse à vous avec la connivence intime de ce que l’on aime et de ce que l’on pense et le partage avec l’autre de ce qu’il aime (ou honni) et de ce qu’il pense. Ce film est un cadeau. Le cinéma est là tout entier. Je n’avais vu qu’un film en 3D, je ne me souviens plus lequel, et cela m’avait paru artificiel et m’as-tu-vu. Et puis, comme pour toute chose, il y a l’art et ma manière. La peinture n’est pas que traits et couleurs, on sait bien quand on se retrouve devant quelque chose de bouleversant, de magique. Ça ne vient pas tout seul, il faut voir beaucoup de beau et dans la nature et dans le travail de tous ces messieurs-dames qui font et font des choses qui nous appellent. Cela s’appelle justement la culture. La culture est ce que l’on peut partager.

Contrairement à ce que j’ai entendu dire, le film de Godard ne s’adresse pas qu’aux normaliens et agrégés. Il est à la portée de tout le monde. La question est l’intérêt. La 3D apporte ici une profondeur et une intimité extraordinaires. Que ce soient les arbres, l’eau du lac, les fleurs ou les humains, le rapprochement, l’espace compris entre le premier plan, si proche et le fond du champ, nous font rencontrer la poésie. Car tout ce que l’on nous montre et nous raconte, même s’il s’agit d’une tragédie, d’une vraie tragédie, comme si Godard voyait le monde disparaître presque d’un coup, reste en harmonie avec nos sens et nos sentiments.  Et nos idées qui s’entrechoquent avec les siennes.

Les gens dans le film sont magnifiquement filmés et la 3D y est pour quelque chose. Une femme nue descend un escalier. Suivie d’un homme dont on ne verra que les pieds. Mais quels pieds terribles ! L’amour naît et se délite. Le désir tarit. Tristesse infinie. Mais les corps sont encore là et leurs voix s’estompent.

La bande-son, les alliages des voix proches et lointaines avec la musique et les bruits de la nature forment comme une symphonie. Bon je ne vais pas continuer comme ça je vais avoir l’air niais. Et de parti pris. À chaque fois qu’on parle de Godard, si vous montez un tant soit peu au créneau on vous accuse de parti pris. Comme s’il fallait être d’un camp ou de l’autre. Avez-vous remarqué avec quelle note de mépris l’on prononce aujourd’hui le mot intellectuel ? Comme si c’était ringard, dépassé, has been. Genre mauvais genre. Pas tendance en tous cas. C’est assez effrayant, non ?

L’effroi est partout désormais. Respirer un peu, se faire plaisir, voir en curieux tout ce qui se peut voir est devenu plus difficile, plus rare. Les gens semblent être de plus en plus « branchés » et non pas proches, ils « communiquent » les uns avec les autres comme si tout ce qui n’était pas communiqué n’avait plus lieu d’être. Le langage s’en va au loin.