Portraits

Les coups de cœurs d’Esther Ségal

Johann Fournier, l’homme orchestre

Créateurs, nous vivons dans une sorte de théâtre mental… ces visions qui me transpercent et qui viennent de nulle part, je veux dire de toute part puisque chez moi tout résonne… C’est une façon de s’échapper des limites, d’éprouver le monde… Mes mises en scène sont des histoires que je raconte avec des mots qui n’ont plus de corps… mes mises en scène racontent comment j’ai tué le réel à coup de poésie.

C’est avec ces paroles de Johann Fournier, photographe de talent, que je commencerai cet article. Des paroles qui résonnent comme des images et qui accompagnent son univers avec justesse. Le monde de ce jeune artiste plein de talent est un ravissement pour le regard. Johann Fournier a le pouvoir de nous transporter dans un monde parallèle où la poésie, la magie et l’onirique, règnent en parfaite harmonie. La nature y est toute puissante ! Il convoque les arbres, les nuages, les tempêtes, la lune, les oiseaux, les animaux, le temps, la foudre comme un magicien. Lorsque l’on regarde ses œuvres photographiques, on a l’impression d’être tenu d’une main et plongé dans un rêve éveillé corps et âme où l’être humain flotte entre l’enfance et l’adulte, la douceur et la violence. On s’envole avec lui, on se transforme, on se métamorphose, on tente de retenir les nuages et de ne faire qu’un avec son univers. Johann Fournier est un passeur de monde… Puisant son inspiration de la littérature, des voyages, des paysages, des perceptions premières qui l’animent, avec patience et repentir, tel un peintre, il assemble, il sublime, il fusionne, met en scène des fragments de réalité, des fragments de beauté afin de recréer une image frôlant la perfection. Car ne nous y trompons pas, Johann est un perfectionniste, exigeant, dont la volonté est de concentrer en un point visuel, la lecture de multiples dimensions artistiques. Je me suis battu contre le vide. Il y a un côté compulsif dans l’acte créatif comme un instinct d’art… Mes premières images sont le souvenir d’une émotion. Mes images sont des concepts vivants, elles viennent de la littérature, de la musique, de la contemplation… dit-il. En effet, Johann Fournier est un chef d’orchestre dont le désir est de susciter chez le spectateur de multiples émotions sensorielles et visuelles. Tous les arts sont convoqués…

La musique : évoquées par de nombreux titres, Cantates, fugues, symphonie, le silence bruyant de ces milliers d’oiseaux présents dans de nombreuses photographies. La littérature : par la dimension narrative de chacune de ses images photographiques. Le mouvement, presque chorégraphique d’un corps toujours saisi dans le mouvement, en lévitation, en devenir. La peinture : avec ces virtuoses mélanges des genres où s’entremêlent surréalisme, romantisme et symbolisme. Cette dimension orchestrale semble porter un message… l’insuffisance du monde réel auquel il faut rendre sa part de mystère et d’invisibilité. Message porté par l’auteur lui-même : chaque fragment d’image est photographié, mis en scène ou échantillonné, puis traité comme motif, comme matière. Ce processus est une déconstruction du monde visible pour révéler son fonctionnement archaïque. Johann Fournier chercherait-il à sauver notre monde par la poésie ?

Il semble dans sa recherche artistique vouloir exorciser un secret bien gardé. Ses personnages, sans identité visuelle perceptible, flottent, s’envolent, attrapent parfois des nuages au lasso comme si le danger était de rester sur terre… dans le monde réel. Pour Johann, le salut semble dans l’envol et la métamorphose. Il utilise d’ailleurs de nombreux archétypes liés à l’ascension : le nuage, l’oiseau, la barque, la lévitation. Toute sa poésie est liée à l’échappée belle, au sens d’une fuite vers la beauté, vers le symbole aussi. Animaux, magie, chaise, arbre, feu sont les processus magiques qui participent à cet envol quasi chamanique. L’image de la mort symbolique liée au rituel de passage nous guette ponctuellement dans son travail sous la forme d’une chaise. Objet si familier et si étrange à la fois…

Johann Fournier l’appelle d’ailleurs l’image de la chaise absente comme pour souligner « l’inquiétante étrangeté » de cet objet entre vie et mort… nous ne sommes plus vraiment dans une position de vitalité verticale et nous ne sommes pas encore dans une position d’horizontalité mortifère. La chaise nous laisse entre deux mondes et nous transporte métaphoriquement vers un ailleurs qui ne peut que nous transpercer en plein cœur…

Je vous invite vivement à découvrir son œuvre sur 100.7 le 29 avril à 17h dans « La parole est à l’artiste » animée par mes soins et à suivre ce jeune artiste qui m’a touché tant par sa délicatesse que par sa virtuosité.