Regards

Causerie

Par Henri – Hugues Lejeune

Vous ne pouvez pas vous figurer comme il est curieux pour moi de nous retrouver régulièrement dans ce premier étage du Café de Flore où nous nous réunissons le plus souvent.

Car dans les premières années de l’après-guerre de 1939-1945, quand j’étais un potache émergeant vers la période estudiantine (comme on disait alors) mes amis et moi nous retrouvions ici en solides petits existentialistes.

Saint-Germain avait supplanté Montparnasse et le Café de Flore était pour nous le centre du monde.

Nos premières excursions vers le quartier latin hors des lycées de la périphérie parisienne avaient été pour venir en pèlerinage dans ce café et spécialement ce premier étage où la légende voulait que Sartre et Simone de Beauvoir, pendant les années de guerre, rédigent leurs livres et retrouvent leurs amis, les cafés étant mieux chauffés que les appartements.

Nous y avions le nôtres, timidement, quasi religieusement, voire pour y entendre les plus âgés d’entre nous dégoiser leurs premiers balbutiements littéraires.

Bien entendu nos idoles avaient quitté les lieux ou n’y faisaient que bien rarement une apparition. Nous aurions été trop timides pour les approcher, du reste. Et voici que, ô combien longtemps après, je me retrouve sur les lieux du crime !

Ainsi je suis « D’avant la guerre ! »

Je n’y étais pas vieux mais je l’ai vue passer : j’étais trop jeune pour en pâtir vraiment. Mais je ne pouvais pas ne pas regarder les gens et les choses. Rassurez-vous je ne vais pas vous faire de récit d’ancien combattant.

Mais je puis vous dire que c’était beaucoup plus gris et même gris très noir, que ce que l’on peut croire et pas blanc et noir ; bien peu de gens avaient l’air de ne savoir que faire.

Toutes les familles, divisées, tentaient de survivre. On écoutait Radio-Londres le soir mais aussi Radio-Andorre ou Radio-Genève. La grande question était de savoir où mettre son espoir et surtout de vivre au quotidien.

Aujourd’hui tout le monde a l’air de savoir ce qu’il en était ; mais en ces temps, personne n’en savait rien.

Le regard que l’on porte sur le souvenir est Manichéen. Cette impression a été pour moi très vive : c’est pourquoiécrire sur le temps et ce qui s’y passe et comme on le sent n’a pas été pour peu dans mon envie d’en être unchroniqueur.

J’ai entamé des études un peu trop rêveuses et dispersées pour se conclure facilement mais elles avaient du moins le mérite de s’étaler sur un grand nombre de sujets et qui correspondaient à de vraies curiosités de ma part…

J’en ai émergé pour devenir un peu financier, à prétendre faire de la spéculation une science exacte !

C’était alors le début des études de marché, du moins en France si c’était déjà très développé dans les pays anglo-saxons ; j’ai aussi un peu sévi dans la presse financière.

Là encore je ne vais pas vous raconter des histoires mais vous dire comme le temps passe : ce que l’on appelle aujourd’hui un délit d’initié et dont on vous menace de moisir en prison s’appelait alors un tuyau de Bourse, comme il y en avait sur les hippodromes pour les chevaux de course. C’était de cela surtout qu’il nous fallait vivre ! Il était déjà assez difficile de discerner le tuyau crevé de celui qui ne l’était pas !

Des changements et des fusions de firmes m’incitèrent à me tourner vers la diplomatie, ayant trouvé un concours qui m’était accessible et je suis parti pour New York, joindre la Délégation Française aux Nations Unies et surtout cette ville extraordinaire. Ce fut le prélude à plusieurs séjours prolongés dans des pays toujours passionnants mais à des titres bien divers qui me tinrent éloignés de France.

La vie diplomatique présente ce côté merveilleux de diviser votre vie en tranches : vous passez en principe deux à trois années dans chacun de vos postes au cours desquels si tout se passe bien vous ne vous voyez pas vieillir. Il faut chaque fois déménager, changer de vie, s’adapter aux être, aux lieux et modifier en conséquence votre genre de vie, vos habitudes, jusqu’aux sports que vous pouvez pratiquer, vos distractions et vos plaisirs, voyager dans des pays alentour etc. et vous partez recommencer peu d’années plus tard ailleurs.

Je vais vous donner une note d’optimisme. Bien sûr un diplomate mène une vie favorisée, absente des problèmeslocaux mais très peu d’entre eux sur notre planète sont inintéressants, invivables ou même banaux.

J’ai habité un Paradis Terrestre tropical ainsi suis-je devenu un spécialiste du paradis terrestre mais je ne vais pas vous ennuyer à le décrire, je suis devenu Belge à Bruxelles (je l’étais déjà un petit peu), Equatorien en Equateur. Cela me prit plus de douze ans où je ne revins en France que pour des vacances espacées.

Quand je rentrai pour de bon à Paris, d’existentialiste ou d’existentialisme il n’était plus question ; à peine savait-on encore de quoi il s’agissait même au café de Flore; mes amis s’étaient dispersés, si je demandais à l’un d’eux le sort d’un autre qui avait été son meilleur ami, il fronçait parfois les sourcils comme s’il s’en souvenait à peine. Certains étaient devenus de grands hommes, d’autres avaient sombré. J’appris à ne pas me lancer dans des récits de mes voyages ou de mes aventures lointaines, après deux ou trois phrases ou interrogations polies, ils en revenaient à leurs préoccupations du jour. Ils parlaient de leur voiture. Tout le monde avait vécu : c’est pourquoi j’hésite tant à vous encombrer de ma personne. Les gens ne sont pas curieux en France.

A Paris où mon métier m’avait affecté un port d’attachetout en voyageant fréquemment, beaucoup de choses belles m’attendaient, tandis que la littérature ma passion de toujours, la poésie, l’art s’incarnant en la personne physique mais rare d’une femme-sculpteur m’ont frappé sur l’épaule. Elles sont peu nombreuses et puis la sculpture est le plus casanier de tous les arts: quand vous pourriez emmener un peintre au bout de monde (encore ce n’est pas si facile) allez remuer un sculpteur ! Aussi ne suis-je pas reparti au long cours.

Mon retour et ce qu’il avait impliqué m’avaient imposé l’idée de la mémoire, celle du et des temps vécus et du frottement des êtres avec lui, a fait germer en moi cette idée de la chronique ; elle est le regard de ce que le temps fait des êtres et des choses avec et dans lequel on vit, pour ou contre lui ?

Voilà ce qu’il me vient à l’esprit s’il faut me présenter à vous et je serais heureux que vous ayez envie de me connaître en l’un de mes avatars.