Lettres

Anachronique du flâneur N° 24

Par Marc Albert-Levin

Chère lectrice, Cher lecteur

« Le Modèle Noir de Géricault à Matisse » au Musée d’Orsay à Paris est une exposition comme il n’y en a encore jamais eue en France. Elle est l’occasion de revenir sur l’histoire de ces Français « à part entière » dont l’expérience à trop souvent été entièrement à part.

La douleur des sans-noms

Dans une magnifique pièce de théâtre intitulée « La tragédie du Roi Christophe », Aimé Césaire  retrace l’itinéraire fascinant d’Henri Christophe. Après la défaite des troupes napoléoniennes en 1803,  sous le nom d’Henri 1er il créa un royaume dans le nord d’Haïti. Césaire place dans la bouche du roi Christophe ces paroles amères : 

« Jadis on nous vola nos noms, notre fierté, notre noblesse… Pierre, Paul, Jacques, Toussaint ! Voilà les estampilles humiliantes dont on oblitéra nos noms de vérité … Sentez-vous la douleur d’un homme de ne savoir pas de quel nom il s’appelle ? A quoi son nom l’appelle ?

Après quoi un maître de cérémonie réclame le silence pour faire l’appel des nouveaux noms :

« Sa Grandeur Monseigneur le duc de la Limonade 

Sa Grandeur Monseigneur le duc de Plaisance 

Son Altesse sérénissime le Marquis de l’Avalasse 

Sa Grandeur Monseigneur le duc de Dondon 

Sa Grandeur Monseigneur le duc de la Marmelade … »

Les noms donnés aux écuyers  ne sont pas moins évocateurs : 

« Jean-Louis Lamour, Tonton Cimetière, Jean-Jacques Sévère … » 

Tout comme ceux que le roi Christophe nomme : 

« Officiers du Royal Dahomey : Monsieur de Jupiter, Monsieur Pierre Pompée, Monsieur Lolo Jolicoeur … »

Une des grandes qualités de l’actuelle exposition au Musée d’Orsay est d’avoir recherché et rendu leur identité de ces « modèles noirs  de Géricault à Matisse », dont le plus souvent  on ne connaissait pas même les prénoms : la servante de la célèbre « Olympia » de Manet s’appelait  Laure et le modèle noir dont Géricault plaça le dos robuste au sommet de la pyramide des infortunés naufragés du « Radeau de la Méduse » s’appelait Joseph.

Cette idée de regrouper et d’exposer ensemble des œuvres de peintres ayant choisi de représenter des modèles noirs est sans doute une grande première en France, où la loi interdit toute qualification ou recensement officiel  des personnes en fonction de leurs origines ethniques. Naturellement,  elle n’a rien de nouveau pour les Etats-Unis. En témoigne la  p. 21 du catalogue intitulé « Le Modèle Noir »[1]où on découvre une photo de Martin Luther King visitant déjà une exposition sur ce thème, un an tout juste après qu’il ait prononcé, lors de la Marche  sur Washington, son célèbre discours « J’ai un rêve »[2]. Ce catalogue, fruit d’un travail collectif réunissant commissaires d’expositions et experts scientifiques, est d’ailleurs un outil de travail précieux pour tous ceux qui voudront étudier la question de l’esclavage trop souvent occultée ou mal connue en France. 

Dans le cadre de l’exposition ont eu lieu quantité de manifestations culturelles tendant à corriger ce que l’on pourrait qualifier de « grave défaut de mémoire ». Il y eut notamment, pendant deux jours, (les 6 et 7 mai 2019)  un colloque organisé par la « Mission de la mémoire de l’esclavage, des traites et de leurs abolitions », dont l’ancien ministre des affaires étrangères Jean-Marc Hayrault est le président et en présence de Christiane Taubira. Ils ont élaboré  le projet d’une « Fondation pour la mémoire de l’esclavage » dont le siège se trouvera au Musée de la Marine, où fut prononcée l’abolition en 1848.

Au musée d’Orsay

Il est significatif que cette exposition « Le modèle noir » ait lieu au musée d’Orsay. C’est en effet le musée parisien entièrement consacré à cette peinture du XIXesiècle pour un temps méprisée parce que  jugée trop académique que l’on qualifia de « pompier ». L’une des explications données à l’origine de ce terme  est que  l’entrée des expositions officielles était gardée par des plantons portant casque et sabre, confondus avec des  pompiers. 

Une œuvre majeure visible au Musée d’Orsay s’intitule « L’atelier du peintre ». C’est une toile gigantesque de Gustave Courbet  (5, 98 m. de long, 3, 61m. de large)  une sorte d’allégorie moderne que  le peintre,  dans une lettre adressée fin 1854 à son critique d’art et ami  Champfleury  décrit en ces termes, avant même qu’elle soit finie. [3]

« C’est l’histoire morale et physique de mon atelier … C’est le monde qui vient se faire peindre chez moi … Le tableau est divisé en deux parties. Je suis au milieu peignant….A droite, … les amis, les travailleurs, les amateurs du monde de l’art… A gauche, l’autre monde de la vie triviale, le peuple, la misère, la pauvreté, la richesse, les exploités, les exploiteurs, les gens qui vivent de la mort… »

Dans la partie de droite, Courbet a placé son grand ami Joseph Proudhon, auteur d’une phrase dont la deuxième partie l’a rendu célèbre : 

« Si j’avais à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que l’esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse : c’est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d’ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassiner. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu’est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c’est le vol, sans avoir la certitude de n’être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée[4]? »

Malheureusement, la première partie de cette belle déclaration de principe, est bien moins célèbre que la seconde : 

« La propriété c’est le vol »

Elle n’empêcha pas Proudhon vingt ans plus tard[5] de justifier l’esclavage, aboli pour une première fois par la Convention en 1794 et rétabli par Bonaparte en Martinique et en Guadeloupe en 1802, l’année même de la naissance d’Alexandre Dumas père. 

Les troupes envoyées par Bonaparte furent repoussées le 18 novembre 1803 à Vertières en Haïti. Le général Dessalines remporta la victoire sur les forces pas encore napoléoniennes puisque Napoléon ne s’auto-sacrerait empereur qu’en 1804, la même année que celle de l’indépendance d’Haïti.

Mais revenons à la description que fait Courbet de son tableau « l’Atelier du peintre ». Au fond à gauche dans la section que le peintre assigne aux vilains :

« Un juif portant religieusement une cassette … Il semblait dire, ‘C’est moi qui tiens le bon bout … »

Puis, à l’extrémité droite : 

« Baudelaire qui lit dans un grand livre. A côté de lui est une négresse qui se regarde dans une glace avec beaucoup de coquetterie. »

(Ragon. p. 108) 

Il [Baudelaire] n’appréciait d’ailleurs pas du tout ce portrait et avait demandé que soit effacée l’image de Jeanne Duval la « belle mulâtresse », si longtemps sa compagne, que Courbet  avait cru bon de faire figurer auprès de lui.

(Ragon. p. 28) 

Ce portrait de Baudelaire par Courbet, si souvent reproduit qu’on a fini par l’associer à toute évocation du poète, avait d’ailleurs donné beaucoup de mal au peintre : 

« Je ne sais comment aboutir … Tous les jours il change de figure »

(Ragon, p. 29) 

L’image de Jeanne Duval a peut-être été effacée de la toile de Courbet  mais sa présence irradie tous les poèmes des « Fleurs du Mal ». 

Ce livre parut en 1857 et valut  à Baudelaire un procès pour « offense à la morale publique et à la morale religieuse »[6]. Certains poèmes désignent  « la belle mulâtresse »  encore plus précisément que d’autres. Les deux premiers vers de « Chevelure », par exemple:

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure! 

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! 

Et plus loin :

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique

Tout un monde lointain, absent, presque défunt, 

Vit dans tes profondeurs,  forêt aromatique ! 

Comme d’autres esprits voguent sur la musique, 

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. 

Cette chevelure souvent décriée, tellement victime de préjugés racistes que de nos jours encore de nombreuses afro-descendantes la cachent sous des perruques,  Baudelaire en fait l’éloge et indique qu’elle est un élément majeur du charme de la femme qu’il aime. 

Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève ! 

Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve 

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts 

Un port retentissant où mon âme peut boire 

A grands flots le parfum, le son et la couleur… 

Ironie du sort, ce portrait effacé de Jeanne Duval, à gauche de Baudelaire 

« se mit après une cinquantaine d’années à transparaître en surface, jusqu’au point de pouvoir être deviné clairement aujourd’hui. »[7]


A gauche, en couverture du livre d’Emmanuel Richon « La maîtresse de Baudelaire, couchée » Edouard Manet, musée des Beaux Arts de  Budapest.

Jeanne Duval est d’ailleurs très présente dans l’exposition  par un très beau portrait d’elle peint par Edouard Manet, et par plusieurs  dessins que fit d’elle Baudelaire lui-même.

J’avais incorporé ce portrait de Jeanne Duval par Baudelaire dans un des collages de Zéglobo Zéraphim, (reproduit p. 138 dans « Anachroniques du flâneur 1-14 ». Je l’avais pour la première fois découvert, reproduit dans une belle affiche de la M.J.C. de Sceaux, où j’avais dans les années 1990 mon bureau de traducteur. La légende de ce collage intitulé « Dard d’art »  comporte deux erreurs que je suis heureux de pouvoir rectifier : la date, notée par Baudelaire lui-même, n’est pas 1801, mais plus vraisemblablement 1809. Et la légende en latin « quaerens quem devoret » ne veut pas dire comme je l’avais mal traduit « Je recherche ce qui me dévore » mais « cherchant qui dévorer », ce qui confirme bien que Jeanne Duval était perçue Baudelaire comme une dévoreuse.

Dans « Sed non Satiata » (mais non satisfaite)  cité par Emmanuel Richon p. 387, Baudelaire fait allusion à Goethe pour décrire ainsi Jeanne sous un jour diabolique:

Bizarre déité, brune comme les nuits, 

Au parfum mélangé du musc et de havane, 

Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane, 

Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits …

Impossible de quitter cette exposition du « Modèle noir » au Musée d’Orsay, si riche en découvertes de toutes sortes,  sans rien dire d’Alexandre Dumas père et fils, caricaturés de façon outrancière. Elvira, la mère de mes filles, a grandi comme beaucoup d’autres, en ne se lassant pas de lire et de relire « Les Trois Mousquetaires » et « Le comte de Monte-Cristo ». Mais elle ignorait tout de l’ascendance africaine de Dumas. Lorsqu’elle en a parlé à ses collègues de travail, aucune n’a voulu la croire. Elles ont parié avec elle et perdu leur pari.

Déclaration sur l’esclavage

Le 8 mai à 9h30, en ouverture de la 2ejournée d’un colloque organisé dans le cadre de cette exposition au Musée d’Orsay, une grande amie, Yasmina Ho-You Phat a lu, avec son talent de comédienne nourri de toutes ses émotions de fille de la Guyane :

«  Déclaration sur la Traite négrière et l’esclavage ». 

Cette déclaration était cosignée par les écrivains martiniquais Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et par Wolé Soyinka, écrivain nigérian qui fut le premier auteur noir à recevoir en 1986, le prix Nobel de littérature. Le premier article de cette déclaration (elle s’articule en 14 paragraphes qui mériteraient tous d’être intégrés à la déclaration universelle des Droits humains) était :

«  Nous rappelons que dans l’interminable suite des invasions, des massacres, des génocides qui ont marqué l’histoire de l’Humanité, l’un des épisodes les plus considérables par l’ampleur et la quantité des malheurs qu’il a enfantés fut celui de la Traite négrière et du système servile dans les Amériques et dans l’océan Indien, qui portèrent sur des dizaines de millions de personnes.

[…]

Que l’horreur d’un tel marché fut peu à peu abolie de la mémoire des peuples d’Occident et, plus inconcevable encore, de celle des peuples colonisés eux-mêmes. 

Le paragraphe suivant est bien en accord avec le concept bouddhique d’origine interdépendante :

Nous rappelons que les mémoires des peuples sont désormais solidaires, elles concernent à la fois leurs histoires particulières et leur relation solidaire avec tous les autres peuples. 

[…]

Qu’il y a un lien direct entre l’oubli des génocides, et de celui-ci en particulier, et la perpétuation des intolérances et des crimes à caractère collectif qui ravagent notre monde. 

[…]

Tous ensemble, nommons la Traite négrière et l’esclavage perpétrés dans les Amériques et l’océan Indien : Crimes contre l’Humanité. »

Et cette conclusion pleine d’espoir : 

« Nous entrons dans cet archipel inédit où les communautés humaines pourront se connaître et s’équivaloir, et changer en échangeant, sans pour autant se perdre ni se dénaturer. »

« Changer en échangeant sans se perdre ni se dénaturer » : cela  fait écho aux mots prononcés par la romancière d’origine camerounaise Léonora Miano en conclusion de ce colloque du 8 mai dans l’auditorium du Musée d’Orsay : 

« Pourtant, lorsque nous avons à transmettre, en 2019, une histoire dont nous savons qu’elle n’opposa pas d’un côté une race de gens par essence programmés pour torturer et de l’autre, un groupe humain destiné à subir, il importe de se soustraire de la fiction raciale. « Marronner[8] » hors de la race et restituer aux humains leur visage. C’est seulement en procédant ainsi que, dans un pays au territoire éclaté – cet archipel français –, un pays aux cultures multiples – la France n’étant pas tout entière blanche, européenne et occidentale – que l’on pourra élaborer des pratiques discursives plus justes, afin de faire connaître aux jeunes un pan de leur histoire. »


[1]Musée d’Orsay / Flammarion, Paris : 2019. Musée d’Orsay / Flammarion, Paris : 2019). « The Portrayal of the Negro in the American Painting » au Bowdoin College, Brunswick, Maine, U.S.A, le 8 mai 1964, p. 21. 

[2] Pour  mieux comprendre la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, on lira avec profit « L’Espoir de la démocratie » un dialogue entre Vincent Harding, ami proche de Martin Luther King et Daisaku Ikeda (L’Harmattan : Paris 20017)

3Cette citation est extraite de  « Michel Ragon, Gustave Courbet, Peintre de la liberté » (Fayard, Paris : 2004)

[4]Pierre-Joseph Proudhon, « Qu’est-ce que la propriété ?», 1840.

[5]Dans « La Guerre et la Paix »,1861.

[6]Cette condamnation ne sera levée qu’en 1949, quatre-vingts ans après la mort de Baudelaire.

[7]Emmanuel Richon : « Jeanne Duval et Charles Baudelaire » avec en couverture une reproduction de d’une peinture d’Edouard Manet représentant Jeanne Duval. (L’Harmattan : Paris, 1999), p. 26.

[8]Marronner : se disait des esclaves qui s’échappaient. Il faut se libérer de cette notion fictive de race  qui amène certains humains à dénier à d’autres humains leur humanité.