Arts

Chronique numéro 28 – Alain Pusel

La diagonale du fou

Comme on se retrouve, ce bon vieux réseau métropolitain et moi On a repris l’habitude. Depuis la rentrée. Toujours traumatisante, la rentrée. Souvent intéressant, le réseau. Pourtant, comment peut-on élever ses pensées lorsqu’on se retrouve aussi bas… La jeune femme me fait face. Elle fixe ardemment un homme, trentenaire plongé dans son portable intelligent, assis à côté de moi. Je pense que le type n’a pas encore atterri, de ses vacances. Il n’a pas encore touché terre. Alors, vous imaginez : comment sous-terre, recouvrerait-il ses esprits. Il sort à la station suivante. Elle tourne la page de son carnet. Un jeune homme vient s’asseoir à côté de moi. Elle le scrute intensément. Je commence à me demander, quand même, qui est et que fait cette femme, brune, assez maigre, habillée couleur parme. Elle le dessine. Ça y est. Très vite. Le type ne voit rien. Il a sorti un livre de poche. Crayon. Trait. Vive allure. Elle le croque. C’est une mangeuse qui incorpore à grands traits. Il se lève. Pas un regard envers sa dévoreuse. Une femme vient s’asseoir. Chignon, lunettes, col relevé. Plongée dans son portable. Un jeu, ça clignote, forcément passionnant. La croqueuse a tourné la page. Fixité, intensité, rapidité. La dame de la diagonale. Le manège durera plusieurs tours, tandis que notre rame, comme sur un circuit miniature, qu’actionnerait avec curiosité un enfant-dieu gigantissime , appuyant sur sa manette, continue à tourner bien rond. C’est elle qui sort. Je la suis. Pas osé l’aborder, cette femme en chemisier parme. Quelque chose de trop tendu dans le cou. Dans ses sous-sols, le fond de l’être effraie un peu. Plus tard, dans une autre rame. Très jolie femme, jupe rouge orangé, en face d’une des portes, sur ma gauche. En diagonale pour moi. De longs cheveux, elle se regarde dans la vitre lorsque le fond vire au noir et que la rame prend de la vitesse. Soudain un petit garçon. Deux ans ? Dans sa poussette. Sa mère ne regarde que son portable. Le petit tire sur la jupe. Une fois, deux fois. La mère dans son portable. La femme dans son reflet. Une station, deux. Arrêts, redémarrage. Le petit continue à intervalles réguliers. Soudain, la femme se retourne, doucement. Elle lui sourit. Elle descend à la prochaine. J’imagine. C’est moi qui tire sur sa jupe orangé rouge. Autour des femmes plongées dans leur portable, des hommes pianistes de leur téléphone. On m’aurait quand même arrêté. La mère aurait relevé la tête. Traduit en justice. Un cercle de féministes en furie m’aurait hurlé dessus. On m’aurait conduit place de la Concorde. La guillotine, ou le bûcher. Ou les deux, l’un après l’une. Je somnole. J’aurais dû emmener mon portable pour pouvoir jouer à un jeu intelligent. C’est difficile de refaire de longs trajets en métro. On commence à se raconter de drôles d’histoires, en biais, et en travers. Je sors de mon sac un livre. Je lis de dos. Non. Je lis le dos de la couverture. « Pour la première fois depuis quinze ans, le nom de cette femme lui occupait l’esprit, et ce nom entraînerait à sa suite, certainement, le souvenir d’autres personnes qu’il avait vues autour d’elle, dans la maison de la rue du Docteur-Kurzenne. (…) Et , ne pouvant revivre le passé pour le corriger, le meilleur moyen de les rendre définitivement inoffensifs, et de les tenir à distance, ce serait de les métamorphoses en personnages de roman. » Tiens, ce serait le dernier roman de Patrick Modiano. Il a trouvé le moyen de se renouveler, lui. Pour la rentrée. Le titre, c’est : Chevreuse. Ce qui est bien, c’est que tout de suite j’ai pensé à : vallée. Vallée de Chevreuse. C’est joli d’imaginer un espace, des forêts, une végétation, à la suite d’une montagne ou s’épanouissant entre deux montagnes. En pente douce. On descend lentement. Mais absolument pas sous terre, on s’arrête avant. J’ai bien fait de ne pas avoir pris mon téléphone portable. Me voici transporté ailleurs, sous le bleu du ciel un vert de printemps. Patrick Modiano, Chevreuse, Editions Gallimard. Parution : automne 2021

Chronique n° 22 d’Alain Pusel

Avec les anges, prendre la route

Il y a de tout petits ascenseurs dans certains immeubles de Paris. La cage d’escalier, étroite, n’a pas permis à une nacelle domestique spacieuse d’être implantée. Le mécanisme d’élévation n’est pas toujours naturel… Ces machines sont régulièrement immobilisées ; leur exiguïté ne favorise pas leur utilisation, et chaque emménagement ou déménagement est l’occasion de les mettre hors d’usage pendant plusieurs jours. Des utilisations poussées et successives ont raison de leurs capacités ; une pièce du mécanisme a souffert ou c’est la porte de sécurité qui a été bloquée par quelques sacs de ciment, un afflux de caisses, l’agitation d’utilisateurs et c’est la panne. Texte intégral

L’espace des imaginaires, pour une architecture de l’invisible

Par Jacques Lombard

La ville, dès ses débuts, n’était-elle pas une première utopie, une première vision du monde, celle des monarques, des sultans, des maharajahs, des marchands mais aussi des tyrans, des despotes, des satrapes et des oppresseurs quand l’un ne se confond pas avec l’autre ? De Mari, l’antique cité sumérienne au bord de l’Euphrate au Welthauptsadt, le « Nouveau Berlin » de Hitler resté inachevé ou plus récemment à la Casa poporului, « la maison du peuple », édifiée par Ceausescu et digne du « Château » de Kafka, en passant par Pienza en Toscane, manière de bibelot pour un pape, on comprend que la ville est une mise en ordre de ses habitants dans le double jeu des échanges et de la déclinaison des formes symboliques du pouvoir. La cité témoigne ainsi de cette utopie, l’inscription dans l’espace d’un idéal de la vie en société, au fondement de l’idée de « bonheur », du bien vivre indispensable aux hommes, dessinée en quelque sorte à leur corps défendant et pour la plus grande gloire de son inventeur. Texte intégral

En mémoire de Zwy Milshtein

Pépite recueillie par Mylène Vignon

Ma naissance « Au début, je nageais dans un liquide, une sorte de tohu-bohu qui était rassurant. Je ne savais pas à l’époque combien était fragile ma protection. Je nageais dans un bien-être total, en haut, quelque part, j’entendais un battement sourd et parfaitement rythmé. Je voyais des bruits assourdis et j’entendais des couleurs très vives. C’était très étrange, et si différent de ce que je perçois aujourd’hui. Le temps s’écoulait paisiblement, de manière abstraite car je ne savais pas compter. Mais voilà qu’un jour tout fut chamboulé. Ce fut comme si on m’avait lancé dans une marmite d’eau bouillante. Ça a commencé avec une sorte de douleur, comme si on m’ arrachait le pied. La douleur s’est propagée dans mes bras et mes mains. Quand elle s’est arrêtée, j’ai ressenti une sorte d’étouffement. Une lumière violente m’a aveuglé. Mon corps brûlait. Je ne le souviens pas si c’était provoqué par le chaud ou par le froid. Il me semble que la première sensation que j’ai ressentie a été un froid intense suivi d’une chaleur brûlante. Je me suis mis à hurler. Ce fut mon premier apprentissage de la langue humaine. Je n’avais jamais ouvert la bouche auparavant, car j’aurais pu me noyer. Et puis, je n’avais rien à dire, et encore moins à hurler. J’arrivais à m’exprimer un petit peu avec les sanglots. La faim, la peur et la haine ont été des sensations nouvelles pour moi, et j’ai dû chercher une protection. Ça m’a pris des mois avant de prononcer le mot « maman », un mot magique qui ouvrait toutes les portes. « Devic » c’était mon frère aîné, il avait déjà subi tous les supplices avant moi, il était là pour me rassurer. Le troisième mot que j’ai appris était « Mademoiselle », qui désignait notre nounou helvétique. » Texte extrait du livre À vos papiers 1934    

Chronique n° 21 d’Alain Pusel

Passage à la couleur

Vu l’autre soir un très beau film : La fille sur le pont de Patrice Leconte. Réalisateur qui a bâti sa carrière sur des succès hauts en couleur : des Bronzés à la plage aux Bronzés font du ski, de Viens chez moi j’habite chez une copine à Ma femme s’appelle reviens, un florilège qui fleure bon le cinéma du patrimoine, assurément. Il se jette là dans un film différent, au ton décalé, sublimé par un noir et blanc magnifique. Texte intégral

Hélène Jacqz – Inventaire Céleste

Par Théodore Blaise

Cela semble de grands gestes, des baffes de couleurs qui nous laisseraient en bouche l’idée qu’il s’agirait d’abstraction. Évoquer l’orbe que la lancée des bras inscrits, pourrait nous remémorer des moments précis de la modernité : ici et de l’autre côté de l’océan. Moments qui ont bouleversé la peinture et ce qu’on pouvait entendre d’elle comme témoignage de geste, donc du réel et non plus celui de ses apparences, mais convoquer l’Histoire de l’art : voilà une commodité paresseuse. Avez-vous regardé de près ? Me suis-je appliqué à voir juste, mettre mon attention à remonter le temps de ce qui constitue l’objet de la vision ? J’ai dit de grands gestes, ai-je dit justes ? Tentons la précision, qu’importe d’évoquer le geste ou la trace qui lui semble conséquente ? Parler de l’un comme de l’autre, c’est en venir à l’artiste. Hélene Jacqz dépose d’un geste, un geste qui se trouve ne plus être le sien tant il est au bout de son bras celui de la matière elle-même. Il me faut peu de mots pour dire l’élan qu’elle prend après un long instant de concentration. Un bond pourrait-on dire, élément d’une danse, ou plutôt d’un rituel, car de toile en toile ce bond qui se répète sauvage, parfois violent tient capturé en lui l’énergie qu’elle y a déployée. Mais l’interpréter dans cette perspective rageuse, ne serait-ce pas céder à la plus facile des interprétations, aller au plus rapide à ce qui fait expression et s’aveugler dans la facilité de réduire ses éléments picturaux à la seule conséquence de son énergie. Cela ne saurait suffire, car par des fils de l’émotion éprouvée, le corps agissant qui s’est imposé se dissout au profil d’une « chose » qui appartient à l’esprit : au moment d’avant. Alors il faut être totalement au regard que l’on porte à l’œuvre, pour tout à coup constater qu’un de ses gestes, le plus clair, n’est pas jeté au-dessus des autres, mais vient du fond, émis par un effet de réserve. Ce geste surgit au- dessus de tous les autres qui vont le suivre. Ce qui semble achever la partie de peinture en est en fait le commencement. Faut-il dire qu’elle use pour ce faire d’un matériau qui ressemble au latex et qu’elle en use comme d’une couleur, mais qui n’en a pas une et qui de coup de gommé, après qu’il aura été recouvert, disparaît laissant apparaître la toile et qui comme avant tout commencement, tient du vide. Cela ne serait pas sans évoquer le rôle essentiel de Ce “grand vide“ conduisant au “grand calme“ comme Lao Tseu l’évoquait, qui marquera toute la peinture classique chinoise. Alors n’est-il pas possible de voir les grands gestes d’Hélène Jacqz, non comme des marques lyriques et bruyantes, mais tout au contraire une invitation au sens. Le tumulte harmonieux d’Hélène Jacqz, doit se percevoir telle la calligraphie d’une porte qui ouvrirait par une attentive contemplation, le cœur de notre grand vide intime. C’est dire que cette peinture est vivifiante. Jusqu’au 17 novembre 2021 Hélène Jacqz Inventaire céleste Galerie Area 39 rue Volta 75003 Paris Métro Ligne 3 et 11 Arts et Métiers Exposition en ligne : https://www.area-store-paris.com

Chronique n° 20 d’Alain Pusel

Vingt ans et vingt chroniques

La vingtaine. Les fameuses années qui nous emportent dans le Grand Tout… et les petits riens. Et plus tard, on voudrait ne se souvenir de rien et tout autant de tout. Certes, il y a l’injonction de Nizan : J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes [1]. Texte intégral

Vive le Parti communiste chinois !

Par Jacques Lombard

La salle de réunion était plongée dans le noir, on ne distinguait que les éléments projetés sur l’écran blanc laiteux et nacré qui réfléchissait les lucioles voletant en tourbillons, autour de l’éclairage des ordinateurs portables des participants. L’horloge administrative sur le mur indiquait IIH30, encore une demi-heure de réunion pensa-t-il. Philippe luttait sans grand succès contre le sommeil, évitant de balancer la tête dans ce lourd mouvement interrompu de temps à autre par une brusque saccade et qui aurait alors révélé son assoupissement. Il savait pourtant que ce séminaire consacré à une réflexion générale sur les différentes techniques informatiques de la reconnaissance faciale, ainsi que sur leurs conditions d’utilisation était de la plus haute importance, à tel point qu’il avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil et en avait profité pour relire « Une chambre à soi » de Virginia Woolf, qu’il venait d’acheter pour l’offrir à sa fille aînée à l’occasion de ses seize ans. Texte intégral

Entre terre et bois, des histoires se racontent…

Par Mylène Vignon

Imaginez une maison en pierre à Montours dans une ancienne commune de Bretagne. Dans la cuisine, un feu de cheminée qui crépite. Sur la table, un délicieux cake aux pommes à la farine de petit épeautre et épices. Venant vous lécher les mains en signe d’accueil, un berger noir Plume, les yeux brillants… tout autour un pan de mur ocre avec des graffitis noirs-gris, un clin d’œil du travail de céramiste de Sylvie Douezy-Poul. Se dégage une atmosphère tellement sereine et légère, comme l’âme de cette artiste qui m’ouvre les portes de son atelier, une ancienne grange, non loin du jardin tout en fleurs, en herbes aromatiques et légumes qui cohabitent allègrement. Un atelier tout en terre sur le sol et dans les seaux, des étagères où fourmillent ses créations imprégnées de préhistoire, une tête de méduse, des vénus généreuses… et les confidences de Sylvie, une artiste solaire. A quel moment et comment est arrivé dans ta vie l’art de transcender la terre ? Dans une période où j’avais besoin de plus d’incarnation. Je faisais un travail très pragmatique, rationnel, il fallait aller vite, être productif, en travail d’équipe et beaucoup de relationnel avec explication, démonstration. Bref j’avais envie de ralentir, de vivre avec une autre facette de moi-même, celle plus sensible, artistique, vivre en relation avec les éléments naturels. Sentir la terre, le bois, la pierre, le vent, l’eau, le ciel… j’avais envie d’être et de faire. Cette discipline répond-t-elle à un atavisme familial ? Oui en quelque sorte, un atavisme qui m’emmène à la recherche des origines de l’humanité aussi. C’est un atavisme familial car j’ai grandi au contact d’oncles et tantes agriculteurs. J’ai aimé mes vacances et week-end dans les fermes. J’aime la terre nourricière, la vitalité de la terre, jusque dans ses profondeurs : les grottes. Quels sont tes maîtres en matière de céramique ? Je n’en ai pas. Mais j’ai appris le Travail et des techniques artistiques avec Marie-Christine Cadiau dans des cours de dessin et modelage de modèles vivants nus à l’atelier du musée de Semur-en-Auxois. En visitant ton atelier, j’ai vu que tu utilisais une terre spécifique, peux-tu nous en parler ? En fait j’utilise plusieurs terres : des grès, l’argile du Fuilet et des terres natives. J’utilise le grès de Saint-Amand-en-Puisaye pour les pièces utilitaires, parfois mélangé à la terre du Fuilet. Il donne des pièces très solides, qui durent, c’est avec cette terre que j’ai appris le tournage chez Marie Tual. Pour les modelages j’utilise des grès chamottés, roux, noir, blanc. La transformation de la matière à haute température est magnifique. L’idée de transformation alchimique se suffit à elle-même pour créer de l’art. Et le résultat de cette alchimie est beau à voir, à sentir. Le grès me touche beaucoup et m’aide à rendre mes modelages expressifs. Les terres natives sont des terres récoltées dans les champs, les jardins. J’utilise la terre rouge de Montours, une argile de Bazouges-du-Désert rouge elle aussi, à l’aspect velouté, une terre noire d’Ariège qui vitrifie à haute température et une terre rouge d’Ariège, une argile de Rezé très douce avec des nuances. Je les utilise pour les décors. Quelle est la technique de l’élaboration de tes formes ? Quelles sont tes sources d’inspiration ? J’associe mon travail de poterie à mon travail de modelage. Quand j’ai fait ma série « Femmes des origines » j’ai cherché à exprimer la forêt, le végétal. Comme j’ai gravé mes visages de signes préhistoriques et néolithiques, notamment des cercles, j’ai gravé des cercles sur les bols. J’ai utilisé un émail qui exprime le végétal et les pierres que l’on voit dans le petit bois où j’avais installé mes visages. Mes bols étaient estampés dans des moules. Aujourd’hui je travaille sur les « Vénus contemporaines ». Je modèle des corps de femmes vivant aujourd’hui dans la posture des Vénus préhistoriques. Chaque femme est une Vénus, quelque soit sa morphologie elle est La Femme. Les gravures en spirale sur le corps expriment l’origine, le mouvement et l’idée d’un symbole. Pour les poteries, je me concentre sur l’intérieur du bol, comme matrice, réceptacle. Je tourne ces bols en mettant l’intention sur la forme intérieure, « un vide qui ne s’affaisse pas et qui comme un souffle exhalé est inépuisable ». Je les décore avec les terres natives pour avoir un rendu au plus proche de la terre crue. On peut comprendre le lien entre ces deux travail en lisant Gaston Bachelard ! Je m’inspire des arts préhistoriques, des poteries néolithiques et précolombiennes. Les sages qui me guident sont Gaston Bachelard, ses textes sur l’imaginaire de la matière, et Lao Tseu, Le Tao te king. Quel est la place de l’animal et du végétal dans ton art ? C’est une place intrinsèque. Ces formes de vie me nourrissent sur les plans biologiques, intellectuels, spirituels. Dans mon art chaque matière est vie et chaque matière est à égalité ; la terre, la pierre, le ciel, l’eau, l’animal, le végétal, l’humain, tout est matière et à égalité. Je me dissous et m’incarne dans toutes ces matières. Quand je crée je suis à l’écoute de la matière et de mon sujet. Je vais entrer dans la matière terre, je vais entrer dans un visage, dans un corps. Quels sont tes projets actuels ? Tes rêves les plus fous ? Je poursuis mon travail sur les « Vénus contemporaines » qui devrait être abouti dans un an environ. Et j’ai commencé un travail sur les masques. Je débute la cuisson primitive et l’enfumage. J’ai envie de travailler sur le noir charbon, celui de l’enfumage. Mon rêve fou… exposer mes visages et corps dans une grotte préhistorique avec les peintures de nos ancêtres, Lascaux, Chauvet, Pech Merle, Niaux, Altamira… et les y laisser. Aurais-tu une anecdote, un dicton, le mot de la fin ? J’ai envie de citer Gaston Bachelard, des mots que je me récite ou qui surviennent souvent. Ça donne à peu près : « je suis pâte moi-même, tout m’est pâte, une pâte première qui à la fois résiste et cède » et « il y a plus de réel en ce qui se cache qu’en ce qui se montre ». C’est dans « La terre et les rêveries »… du repos pour l’un et de la volonté pour l’autre. https://www.instagram.com/fossilesetc/ http://www.sylviedouezy.com fossilesetc@gmail.com

Chronique n° 19 d’Alain Pusel

Roulez, jeunesse !

Ma mère était un Fangio (1) au volant de sa deux chevaux, d’après certains commentateurs. Elle utilisait toutes les ressources de ce bolide démocratique made in Citroën, lorsque jeune assistante sociale, ses rendez-vous dispersés l’obligeaient, sur les routes de Lorraine, à jouer du champignon. Ma mère était aussi, dans la tendance des années soixante, une grande fumeuse. Vitesse et gauloises, absence de GPS et d’autoradio, une vision bien exotique pour les jeunes gens des années 2020… Texte intégral

Une cabane de fortune

Par Jacques Lombard

Jean-Paul frigorifié par ces longues heures passées à filtrer les automobilistes au rond-point d’Arçonnay s’était réfugié dans leur cabane de fortune édifiée à l’aide d’un arrangement de palettes en bois consolidé par des pneus usés. Ils étaient cinq à avoir passé la nuit à cet endroit où s’ouvre l’embranchement routier pour Orléans ou Chartres quand on entre dans la ville d’Alençon. Malgré le petit déjeuner copieux offert par un restaurateur voisin, ils avaient tous du mal à se réchauffer sans doute en raison de cette nuit blanche dont ils avaient perdu l’habitude, car le plus jeune d’entre eux ou plutôt la plus jeune avait dépassé quarante-cinq ans.

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Chronique numéro 27 – Alain Pusel

Orange, Jaune et Bleue

Du bout de ma planche, j’observe les décolletés en V Sommes tous bien arrivés, amitiés D’ici on pourrait croire que la vue est imprenable Tout est si calme ce soir Puis-je hurler ? (1) La bascule vers l’automne effraie un peu ; Alors on se refait le film des vacances d’été. Il y a le souvenir coloré, comme ces fleurs des jonquilles en longueur : Ce sont des voiles de parapente d’abord au-dessus de la montagne Et qui glissent ensuite vers le bas – Orange, bleue, jaune Un trio qui virevolte alors que le soleil s’abaisse et que la montagne retrouvera bientôt Son aspect vert sombre du soir qui fraîchit. Ce trio qui ondule, qui glisse comme relié à un fil, soudain l’un remonte, l’autre devient acrobate et s’adonne aux figures de style, le troisième amorce douce chute - Bleue jaune et orange Et le rougeoiement du soleil sur le sommet de la montagne… La base d’où ont décollé les trois fleurs – orgueilleuses, détachées l’une de l’autre, Et solidaires comme un rappel de l’Art Nouveau – Motif floral qui oscille, qui hésite, qui fait des bonds immobiles le long d’une décoration intérieure.   C’est bien de détacher son regard D’oublier Euclide, ses lignes bien droites et ses points si … pointilleux Pour voguer vers d’autres géométries allègres, enchantées ; Un espace soyeux dans le ciel. Les voiles des parapentes en demi-lunes papillonnent encore alors que le mauve du soir les enveloppe doucement et que la montagne est vive en ses battements verts Quelle composition, si jolie - Du bout de ma planche, j’observe la fin de l’été Tout est si calme ce soir Puis-je frimer ? (…) Sommes-nous certains d’être sûrs d’être détendus Tout est si calme ce soir Puis-je être ému ? (2) Roland Barthes propose de nous transporter ailleurs : de la montagne à la mer, il n’y a qu’un pas et un point de vue, autre ; Qui renvoie au même des sensations colorées, du sentiment au monde, Du regard qui s’élève et des larmes qui nous montent, pareilles :      Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est Le plus beau. De l’écriture, profuse et distincte Comme le jet de ses palmes, il possède l’effet Majeur : la retombée (3) Faut-il donc pour sentir que l’on ressent, pour que toutes nos émotions Deviennent des signes, en poudre noire : sur un papier, sur un écran - Sinon, des petits nuages blancs s’évaporent, sortis abêtis de nos crânes et fuient loin et tout droit ; dans l’ennui d’un Euclide - Barthes, encore : 31 octobre Parfois, très brièvement, un moment blanc - comme d’insensibilité – qui n’est pas moment d’oubli. Cela m’effraye. 31 octobre Acuité nouvelle, étrange, à voir (dans la rue) la laideur ou la beauté des gens. (4) Et cette phrase terrible, dense et définitive (c’est déjà l’été d’après) 31 juillet Je ne souhaite rien d’autre que d’habiter mon chagrin (5) L’ombre qui vient après le vol des demi-lunes, après la composition des couleurs, après le jeu du regard et la sortie de soi, c’est bien celle de l’automne – Les derniers feux des couleurs fauves ; Les feuilles qui se tordent et craquent sous nos pas ; Il n’y aura que les enfants pour les ramasser, les tenir bien solitaires ou au contraire en un bouquet très solidaires – pour s’en émerveiller ; Devant eux, toute la vie ouverte, tous les jours en couleurs ; la joie de l’initial - Et nous devant ces tapis de l’automne, méfiants, mi-inquiets, devant ces métaphores des forces qui en finissent, des sèves épuisées du printemps et des douceurs craquelées de l’été ; Nous voilà rendus à nos efforts à faire et à refaire, devant les lueurs vertes de la montagne de nos souvenirs. « Les événements riment au sein du grand poème dont nul ne sait le début ou la fin ni ne parvient à suivre le fil mais à l’intérieur duquel chaque mot prononcé semble comme l’écho d’un autre. Toute révolution est un retour en arrière. Tout nouveau départ : un recommencement. » (6) Marchons de l’auteur de « L’oubli » à celui de « L’Immortalité » ; Empruntons un sentier de littérature… « Il était deux heures et demie et il lui fallait partir sans délai, car elle n’aimait pas conduire la vie. Mais elle ne se décidait pas à tourner la clef de contact. Tel un amant qui n’a pas eu le temps d’exprimer ce qu’il a dans le cœur, le paysage autour d’elle l’empêchait de s’en aller. Elle descendit de voiture. Les montagnes l’encerclaient ; celles de gauche étaient illuminées de couleurs vives et la blancheur des glaciers étincelait au-dessus de leur vert horizon ; celles de droite s’enveloppaient dans un brouillard jaunâtre qui ne laissait apparaître que leur silhouette. C’étaient deux éclairages entièrement différents ; deux mondes différents. Elle tourna la tête de gauche à droite, de droite à gauche… » (7) Selon François Ricard, le personnage d’Agnès dans ce roman témoignerait de toute l’œuvre du romancier : Agnès, fait un pas de côté cet après-midi-là, parce que toute l’œuvre de M.K. est « comme l’exploration d’un monde (…) abandonné, c’est-à-dire du monde tel qu’il ne cesse d’apparaître à la conscience exilée » (8) Voilà la fraîcheur du soir. Voilà que l’automne tintinnabule à notre fenêtre. Revient aux lèvres le refrain de la chanson d’Alain Bashung : Echantillon décolleté en V Pourquoi m’as-tu quitté ? Flèche assortie Seule particularité élégance (9) Photographie : couverture de « roland Barthes par roland barthes, Editions du Seuil, 1975
  • (1) Elégance, 1983, Alain Bashung, musique, et paroles de Pascal Jacquemin
  • (2) Idem
  • (3) Roland Barthes in roland Barthes par roland barthes, p.45, éditions du Seuil, « Vers l’écriture », 1975
  • (4) Roland Barthes, Journal de deuil, p.36 et p.37, éditions du Seuil, 2009
  • (5) Idem, p.186
  • (6) Philippe Forest, « Je reste roi de mes chagrins », p.85, Gallimard, 2019
  • (7) Milan Kundera, L’immortalité, p. 267, Gallimard, 1990
  • (8) François Ricard, Le dernier après-midi d’Agnès, p.30, Arcades-Gallimard, 2003
  • (9) Elégance, Bashung- Jacquemin, 1983

Chronique n° 18 d’Alain Pusel

Tel qu’ en lui-même absolument autre

Léon Spilliaert — Exposition au Musée d’Orsay — octobre 2020/janvier 2021 - Lumière et solitude Adolescent, on confie, faut-il dire « confiait » ? ses tourments à la page blanche. En marge d’un cahier de cours, sur des feuilles amassées au fond du sac, dans un Journal tenu contre vents et marées. Surtout tout contre son cœur (à marée basse). On écrit sur des feuilles volantes une histoire blanche et noire, à seize ans, comme une seiche qui vide son encre, comme un ectoplasme qui expulse de ses parois une brume d’inconscient. Il n’est alors question que de nyctalopes*, de promenades dans la nuit, de pensées bien noires. Texte intégral

Józef Czapski – l’art s’apprend à Paris

Par Ewa Bobrowska

« On était alors obsédés par une seule idée; aller à Paris. C’est seulement là que nous avons découvert toute l’Ecole de Paris. C’était pour nous la peinture pure ». Józef Czapski Riche d’un lourd bagage dû à la participation à la Grande Guerre et la Guerre polono-soviétique de 1920, qui lui a valu la croix de l’ordre de Virtuti Militari, le jeune Józef Czapski entreprend une seconde tentative d’étude de la peinture, après un premier essai décevant à Varsovie. En 1921, il commence ses études à l’Académie des beaux-arts de Cracovie. La vie artistique de cette ville universitaire et ancienne capitale de la Pologne est particulièrement riche et diversifiée dans les années suivant la reconquête de l’indépendance. C’est là où évoluent les formistes, les futuristes, et les traditionalistes. Texte intégral