Arts

Chronique numéro 26 – Alain Pusel

Fin août début septembre

C’est aussi le titre d’un film de Olivier Assayas, avec un Mathieu Almaric résolument juvénile et une Jeanne Balibar décidément sophistiquée. Il est question de rupture, difficile, de déménagement et de regrets.L’écume de l’amour a épuisé le sable, perdue en tous ses grains.Grains de beauté en beauté sur la plage, soupçon d’inquiétude ; la beauté peut tourner au danger, l’attente au désœuvrement, l’envie aux agitations.Déjà l’automne serpente dans ses nuages et dans nos peurs.Pourtant, nous n’avions pas rêvé, pourtant, elle était là, dès le réveil :« Quoi ? – l’Eternité.C’est la mer mêléeAu soleil. » (1)L’été, l’espoir, le désir, le goût qui nous revient : sel de la mer, embruns, horizon si lointain.Tout est là, à portée de la main et tout est repoussé, ô joie, vers une ligne vibrante.Entre le ciel et l’eau s’étire promesses à venir et matinées de l’entrain –Août comme une pâte à lever, au levain des matins rieurs et tranquilles ;Septembre comme une vieille recette bien cachée sous le sable.Nous avons été paisibles.Nous avons bien tout oublié. Comme l’autrefois.Aveuglement merveilleux.Insouciance ravissante.Tête posée à côté du barbecue, qui attend minute après minute, degré après degré, brochette après brochette,Que l’esprit sombre y revienne. J'ai fait la saison Dans cette boite crânienne Tes pensées, je les faisais miennes T'accaparer, seulement t'accaparer (2)Oh oui le ressentir, l’éprouver :« Quoi ? – l’EternitéC’est la mer mêléeAu soleil. »Faire sienne cette douce beauté du soir.Faire sien cet air doux de la nuit.Le matin, comme le premier, s’étirer, repousser, reposer la tête sur une pierre dans le jardin.Retourner voir l’amicale tension du lointain, dans la rumeur des vagues.Les chevilles auréolées d’écume, le sable saupoudrant ensuite le coup de pied.La belle parenthèse.Ce bleu du ciel si clair bascule fin août, début septembre, déjà un autre bleu surgit ;L’esprit a repris corps dans cette tête qui a quitté du jardin, la pierre.J’envisage le bleu profond, le bleu nuit, les images dans ma tête –L’été, l’infinie clarté, les limites repoussées, les craintes abolies, s’évapore ;Pour bientôt, bien trop vite, laisser place, laisser venir, laisser revenirDes jours qui heurtent, des heures qui marquent, des instants qui étreignent le cœurSoudain si lourd.Soudain le bleu qui frissonne remplace le bleu qui éblouit.C’est l’automne. Les arbres prennent peur. Les feuilles tremblent.Nous mourons chaque jour à nous-mêmes, nous déclinons du lever au couchant.Nous sommes de simples hommes, le rôti de nos peaux s’éclaircit en une ambiance cuivre.L’automne est le temps des brièvetés. La cruauté de septembre, la douleur d’octobre sont en marche.« Mon travail était affreux, mais parfois exaltant dans l’ivresse du rêve. Je ne m’absentais que pour lui, sinon je restais sur ma terrasse et attendait le coucher du soleil.Mon travail consistait à éliminer, ce qui me convenait : j’aime le vide. Et puis cette construction se dérégla. » (3)Nos humeurs vont devenir incertaines, nos résolutions bien minces.Les enfants veulent jeter leur cartable au feu.Et nous, comment faire le deuil de la dernière Saint-Jean…Nous mourons à nous-mêmes, les ongles accrochés au balcon, les pleurs collés à nos paupières. Les dernières cartes postales grelotent sur la porte du réfrigérateur.Le bleu nuit, c’est le bleu de la mort, du charnier du colonel Chabert aux récits criminels de Jacques Monory.« Elle était luxueuse. Elle prenait possession de mon cerveau ? Quand vont-ils là-bas découvrir le cadavre ? J’étais épuisé. Je m’allongeai sur une banquette, mon bagage sous la tête et m’endormis. Mes rêves sont d’imperceptibles décalages de ma vie vécue ; ou plus justement peut-être, ma vie vécue est la décalcomanie de ma vie rêvée. » (4)Le bleu des tableaux de Monory qui respire un air froid que vous percevez sur votre nuque.Des balles de revolver. Un chapeau. Des lunettes noires.Quelques remuements, éclats saillants avant l’engourdissement de l’hiver.Avant la torpeur.Avec parfois le souvenir, hors-cadre, de la mer allée avec le soleil, dans le flamboiement de ce dernier qui s’abîme dans la masse étale de liquide. Etendue hors-norme.Là, devant vous, les soubresauts de septembre. Devenant octobre. Une révolution ; jamais cela ne cesse. Echo du feu de la mer en été, le soleil se sacrifie pour que vous imaginiez l’éternité.« Quand elle me reconnut, elle ne fut effrayée qu’un instant. Je la regardai – elle vit que j’étais ailleurs. (…) Je l’embrassai légèrement sur la bouche et m’en allai en dansant davantage.Maintenant, je fais des aquarelles de nuages. » (5)Toujours le ciel et la terre, la mer et les nuages.La terre – nous y reprenons pied, le ciel nous y accrochons nos rêves, le nez en l’air.La mer, mouvante et serrée, tout près du cœur et envahissant la boîte crânienne de l’été prochain.Les nuages, légers, messagers de l’azur ; lourds, colporteurs du ciel gris de l’automne.Enfin, il nous reste ad vitam aeternam à envoyer nos pensées vers ceux qui ne sont plus. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs (6) 
  • (1)  Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, 1873
  • (2) Alain Bashung, La nuit je mens, 1998
  • (3) Jacques Monory, Angèle, Editions Galilée, 2005, p.14
  • (4) Idem, p. 27
  • (5) Idem, p. 46
  • (6) Charles Baudelaire, La servante au grand cœur, 1843
Photographie : arearevue)s( numéro 7, p.62-63, 2004

Chronique n° 22 d’Alain Pusel

Avec les anges, prendre la route

Il y a de tout petits ascenseurs dans certains immeubles de Paris. La cage d’escalier, étroite, n’a pas permis à une nacelle domestique spacieuse d’être implantée. Le mécanisme d’élévation n’est pas toujours naturel…Ces machines sont régulièrement immobilisées ; leur exiguïté ne favorise pas leur utilisation, et chaque emménagement ou déménagement est l’occasion de les mettre hors d’usage pendant plusieurs jours. Des utilisations poussées et successives ont raison de leurs capacités ; une pièce du mécanisme a souffert ou c’est la porte de sécurité qui a été bloquée par quelques sacs de ciment, un afflux de caisses, l’agitation d’utilisateurs et c’est la panne. Texte intégral

L’espace des imaginaires, pour une architecture de l’invisible

Par Jacques Lombard

La ville, dès ses débuts, n’était-elle pas une première utopie, une première vision du monde, celle des monarques, des sultans, des maharajahs, des marchands mais aussi des tyrans, des despotes, des satrapes et des oppresseurs quand l’un ne se confond pas avec l’autre ? De Mari, l’antique cité sumérienne au bord de l’Euphrate au Welthauptsadt, le « Nouveau Berlin » de Hitler resté inachevé ou plus récemment à la Casa poporului, « la maison du peuple », édifiée par Ceausescu et digne du « Château » de Kafka, en passant par Pienza en Toscane, manière de bibelot pour un pape, on comprend que la ville est une mise en ordre de ses habitants dans le double jeu des échanges et de la déclinaison des formes symboliques du pouvoir. La cité témoigne ainsi de cette utopie, l’inscription dans l’espace d’un idéal de la vie en société, au fondement de l’idée de « bonheur », du bien vivre indispensable aux hommes, dessinée en quelque sorte à leur corps défendant et pour la plus grande gloire de son inventeur. Texte intégral

En mémoire de Zwy Milshtein

Pépites recueillies par Mylène Vignon

Milshtein est peintre et nous connaissons ses images. Mais des images, il n’y en a pas que dans sa peinture. Toujours à côté de ses pinceaux, il y avait une plume. Et quelle plume ! Saisons de culture vous propose chaque semaine de découvrir ses textes. Contes, fictions ou comptes rendus de sa mémoire vive et malicieuse.

  

Texte n°3

Les sept verres

Éditions Yeo Paris 1997

 

Pour moi, la terre était informe et vide il y avait des ténèbres à la surface et son esprit (en admettant qu’elle en ait un) se mouvait au-dessus de moi. Je me suis dit qu’il fallait prendre un verre. Et le verre fut et je l’ai rempli d’alcool et j’ai appelé le verre, verre et l’alcool, vodka.

Ce fut mon premier verre.Et je regardais la bouteille et je traçais une ligne au milieu, je séparais la bouteille en deux. J’appelais le haut oubli et le bas souvenir et j’ai cru que c’était bien aussi.Je remplis le verre, je vidais le verre.Ce fut mon deuxième verre.Et je voulais que le liquide qui s’appelle akdov, en verlan dans le texte, se rassemble en un seul lieu et que je reste sec et lucide. Et cela fut. Et j’ai appelé le sec, corps et le liquide, âme. Et j’ai vu que c’était bon, et j’ai voulu que le corps produise de la semence comme les arbres fruitiers, et donne des fruits malgré mon grand âge. Et cela fut ainsi Et mon corps produit toujours des semences comme les arbres fruitiers.Et j’ai vu que cela était bon et j’ai rempli mon verre.Et cela fut mon troisième verre.Et je me suis dit qu’il y avait des lumières dans l’étendue de la ville afin qu’il y ait des signes pour marquer les carrefours et les fins de rues. Et cela fut. Et il y eut des feux rouges et des feux verts, il y eut deux grandes lumières. Une pour présider le jour, ce fut le soleil, et une pour présider la nuit, l’enseigne lumineuse du commissariat de police.Et j’ai vu que tout cela était bon, et j’ai rempli mon verre, et je l’ai bu.Et ce fut mon quatrième verre.Et je me suis dit, que les eaux grouillent en abondance de pétroliers, de sous-marins nucléaires ; et les ciels d’oiseaux en acier selon leur espèce et leur voracité.Et j’ai vu que tout cela était fécond et béni, et que la peur naquit. Et j’ai rempli mon verre et j’ai vidé mon verre.Et ce fut le cinquième verre.Et j’ai dit que la terre produise des voitures, des chars, des canons, selon leur espèce, et j’ai vu que cela faisait peur. Et tout cela fut béni. Dieu dit : « Faisons selon notre « image et notre ressemblance, « et que tu domines sur les armes « de la mer, les armes du ciel « et de la terre. » Dieu me créa à son image, il me créa à l’image de Dieu, il me créa et il créa Elle. Et j’ai vu tout ce que j’ai fait et ça faisait très peur.Et ainsi j’ai rempli un verre, et j’ai vidé mon verre.Et ce fut mon sixième verre.Ainsi furent achevés les deux tiers de la bouteille et fut achevé l’oubli. Dieu se reposa, et moi je continuais à boire.Et je pris mon septième verre.

Chronique n° 21 d’Alain Pusel

Passage à la couleur

Vu l’autre soir un très beau film : La fille sur le pont de Patrice Leconte.Réalisateur qui a bâti sa carrière sur des succès hauts en couleur : des Bronzés à la plage aux Bronzés font du ski, de Viens chez moi j’habite chez une copine à Ma femme s’appelle reviens, un florilège qui fleure bon le cinéma du patrimoine, assurément.Il se jette là dans un film différent, au ton décalé, sublimé par un noir et blanc magnifique. Texte intégral

Zwy Milshtein

Pépites recueillies par Mylène Vignon

Milshtein est peintre et nous connaissons ses images. Mais des images, il n’y en a pas que dans sa peinture. Toujours à côté de ses pinceaux, il y avait une plume. Et quelle plume ! Saisons de culture vous propose chaque semaine de découvrir ses textes. Contes, fictions, comptes rendus de sa mémoire vive et malicieuse.

 

Texte n°1

Les idées préconçues

Les Filles du Calvaire - éditeur, Paris 1996

Malheureusement, il faut parler peinture. Je dis malheureusement, car aujourd’hui on achète la peinture avec les oreilles et non pas avec les yeux. Les grandes collections sont formées de « que dit-on ? que dira-t-on ? ... ». Les gens ont tellement peur du ridicule qu’ils s’y engouffrent jusqu’au cou. Je suis vieux et méchant, c’est pourquoi je désire injurier tout le monde : je vous préviens d’avance comme ça vous pouvez ne pas lire la suite. La peinture est devenue un terrain vague où rôde un tas d’individus : saltimbanques, gens du show-biz, philosophes égarés, architectes, plombiers, hommes d’affaires pressés, des rêveurs tous séduits par le mirage de l’Eldorado. Il n’y a plus de place pour les peintres. A qui la faute ? Nous ne savons ni organiser ni nous défendre. On devrait peut-être demander conseil et soutien au Syndicat des camionneurs... Mais parlons plutôt peinture... Je vous donnerai la première recette de la carpe farcie comme la faisait ma mère. Miam, miam !... Véritable petit chef-d’œuvre. Vous achetez une carpe, vous la nettoyez, vous ôtez la peau tout en la gardant intacte, vous enlevez l’arête. Achetez plutôt des huîtres, c’est aussi bon. Mais faites-les ouvrir par un écailler, car moi, en les ouvrant, je me suis enfoncé le couteau dans la main gauche. Heureusement j’avais un chiffon propre, j’ai arrêté le sang. J’ai tendu le chiffon sur un châssis et je l’ai exposé : les critiques unanimes se sont écriés « Voilà, un écorché vif influencé par Soutine, il vient sûrement de l’Est... ». Bien que je fusse cicatrisé, « l’écorché vif » et Soutine restèrent encore longtemps collés à ma peau et j’ai toutes les peines à m’en débarrasser... Oh !... Les idées préconçues...    

Chronique n° 20 d’Alain Pusel

Vingt ans et vingt chroniques

La vingtaine. Les fameuses années qui nous emportent dans le Grand Tout… et les petits riens. Et plus tard, on voudrait ne se souvenir de rien et tout autant de tout.Certes, il y a l’injonction de Nizan : J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes [1]. Texte intégral

Vive le Parti communiste chinois !

Par Jacques Lombard

La salle de réunion était plongée dans le noir, on ne distinguait que les éléments projetés sur l’écran blanc laiteux et nacré qui réfléchissait les lucioles voletant en tourbillons, autour de l’éclairage des ordinateurs portables des participants. L’horloge administrative sur le mur indiquait IIH30, encore une demi-heure de réunion pensa-t-il. Philippe luttait sans grand succès contre le sommeil, évitant de balancer la tête dans ce lourd mouvement interrompu de temps à autre par une brusque saccade et qui aurait alors révélé son assoupissement. Il savait pourtant que ce séminaire consacré à une réflexion générale sur les différentes techniques informatiques de la reconnaissance faciale, ainsi que sur leurs conditions d’utilisation était de la plus haute importance, à tel point qu’il avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil et en avait profité pour relire « Une chambre à soi » de Virginia Woolf, qu’il venait d’acheter pour l’offrir à sa fille aînée à l’occasion de ses seize ans. Texte intégral

Chronique numéro 25 – Alain Pusel

La loi des séries

« Il n’y a pas de deuxième acte dans les vies américaines »Francis Scott Fitzgerald Cette sentence de l’auteur de « La fêlure », qui s’y connaissait, donne à réfléchir alors qu’enfin l’été pointe le bout de son nez.Pour ce faire, biaisons un peu et répondons en donnant des contre-preuves par l’exemple.Robert Conrad.Voilà qui est reçu cinq sur cinq ! La réponse est parfaite !Bon, je continue pour les plus jeunes et les plus distraits d’entre vous.C’est un solide comédien qui devient célèbre par le biais du petit écran et la série : Les mystères de l’ouest, diffusée à partir de 1967 par la feue mais précieuse O.R.T.F. James West, c’est le nom de son personnage, est un agent secret avant l’heure – on est dans l’ouest américain, au temps des cow-boys, avec déjà des gadgets et un second degré à la James Bond (enfin, de certains James Bond) ; c’est un plein succès. Tout succès a une fin… Que devient Robert ?Il reprend son envol en incarnant Greg Boyington dans la série Les têtes brûlées, tout en se posant sur Antenne 2 dès 1977. Aviateur américain combattant, avec d’autres fortes têtes, pendant la guerre dans le Pacifique les méchants Zéros de l’ennemi japonais.Alors, Francis Scott ?Autre contre-preuve par l’exemple, l’inoubliable et plus beau couteau suisse à sympathique visage humain de toute l’histoire des séries : Mac Gyver, interprété dès 1987 via Antenne 2 par Richard Dean Anderson. Ce héros incroyable qui se sort des situations les plus délicates par l’agilité de son cerveau… Tous les succès ont une fin.Mais, en 1998, grâce à M6, Le colonel O’Neill – alias Richard Dean Anderson- nous emmène du coté de la porte des étoiles ; c’est la saga de Stargate SG- 1 qui va mêler aux questions de science les réponses de fiction et aboutir ainsi à un beau mélange audiovisuel de science-fiction … Ah, comment ne pas s’inquiéter face aux intrigues et aux ruses des Goa’uld ? Il faut que O’Neill et toute son équipe ne perdent ni leur sang-froid ni la porte, la fameuse « Stargate », de vue.Francis Scott, alors ?N’accablons pas ce bel écrivain ; son personnage Gatsby nous fait rêver, on ne peut pas exiger qu’il soit assurément prédictif dans ses autres narrations.D’ailleurs, nous espérons que la phrase est bien performative en ce qui concerne un personnage d’une mauvaise séquence présidentielle. Si Donald ne fait pas son comeback au plus haut niveau, nous n’en serons guère marris et croisons les doigts avec Fitzgerald pour qu’il soit l’absent à tout jamais du célèbre bureau au bel ovale.Venons-en maintenant à nos vies réelles.Est-ce que la loi des séries est claire à nos esprits ? Que nous dit la mémoire du cœur ?Un ennui en convoque un autre, une déception appelle la suivante, la peine succède au chagrin…Dans l’autre sens, une réussite entraîne une rencontre qui entraîne une nouvelle vie…Nous avons connu des bonnes et mauvaises passes, des coups d’éclat et des revers de fortune.Et ailleurs ? Reprenons de la hauteur, faisons fi de nos expériences personnelles, allons voir sur les cimaises du monde ce qu’il se passe.Dans l’histoire de l’art : qu’en est-il du tempérament des célèbres sérialistes ? Monet sans ses séries de cathédrale serait sans aucun doute aujourd’hui déMonetisé. Warhol sans ses sérigraphies ne serait pas aujourd’hui dans les musées ; on le reconnaîtrait comme un cinéaste de l’ennui et l’impresario d’un groupe à l’obsédante banane.La série, produire une série, penser en série, est-elle propre aux génies obsessionnels – ainsi se soignent-ils, et aux tempéraments mélancoliques : répéter et se répéter, finalement faire la paix avec soi-même ?Deux plasticiens contemporains ont décidé d’éviter le piège de la contre- prédiction fitzgéraldienne : un deuxième acte après un premier accompli. Reste à éviter le temps perdu entre les deux. Comme le temps mort vécu notamment par nos amis Robert et Richard qui ont connu le doute : une autre série à succès allait-elle leur ouvrir les bras un jour après la fin inévitable de la première … Ou pas…Toroni (1) depuis 1966 applique sur une surface donnée à intervalle réguliers de 30 centimètres un coup de pinceau plat et large de 5 centimètres. C’est son assurance contre l’angoisse d’un deuxième acte de création à venir. C’est vraiment emmerdant à voir.Opalka (2) de 1965 à sa mort en 2011, a voulu matérialiser le temps qui passe par la peinture ; sur chacune de ses toiles, une suite de nombre s’inscrit. C’est vraiment anxiogène à regarder.Chère lectrice et cher lecteur ; vous avez sans doute une méthode personnelle pour éviter ces périodes de creux, ces semaines de dépressions, ces mois d’anxiété. Nous vous comprenons.Pas facile d’accepter la loi des séries.Les séries de hauts et de bas.Pas facile d’accepter ce difficile « métier de vivre ». (3)Certains trompent l’ennui en se faisant serial killers. Ils allongent la liste de leurs victimes, en faisant toujours les mêmes gestes, en pratiquant toujours les mêmes rituels. Que se passe-t-il donc dans la cervelle de ces sérialistes qui vivent leur vie à tombeaux ouverts…
  • (1) Niele Toroni, né à Muralto en 1937. Artiste suisse, fait partie des artistes minimalistes.
  • (2) Roman Opalka, (1937 – 2011) est un artiste franco-polonais, faisant partie de l’art conceptuel.
  • (3) Titre du Journal de Cesar Pavese, 1908 – 1950, retrouvé dans sa chambre d’hôtel le jour de sa mort.
Photographie : couverture de la monographie de Nicole Gaulier, éditée aux éditions Area, Paris, 2003.    

Chronique n° 19 d’Alain Pusel

Roulez, jeunesse !

Ma mère était un Fangio (1) au volant de sa deux chevaux, d’après certains commentateurs. Elle utilisait toutes les ressources de ce bolide démocratique made in Citroën, lorsque jeune assistante sociale, ses rendez-vous dispersés l’obligeaient, sur les routes de Lorraine, à jouer du champignon. Ma mère était aussi, dans la tendance des années soixante, une grande fumeuse. Vitesse et gauloises, absence de GPS et d’autoradio, une vision bien exotique pour les jeunes gens des années 2020… Texte intégral

Une cabane de fortune

Par Jacques Lombard

Jean-Paul frigorifié par ces longues heures passées à filtrer les automobilistes au rond-point d’Arçonnay s’était réfugié dans leur cabane de fortune édifiée à l’aide d’un arrangement de palettes en bois consolidé par des pneus usés. Ils étaient cinq à avoir passé la nuit à cet endroit où s’ouvre l’embranchement routier pour Orléans ou Chartres quand on entre dans la ville d’Alençon. Malgré le petit déjeuner copieux offert par un restaurateur voisin, ils avaient tous du mal à se réchauffer sans doute en raison de cette nuit blanche dont ils avaient perdu l’habitude, car le plus jeune d’entre eux ou plutôt la plus jeune avait dépassé quarante-cinq ans.

Texte intégral

En mémoire de Zwy Milshtein

Pépites recueillies par Mylène Vignon

Milshtein est peintre et nous connaissons ses images. Mais des images, il n’y en a pas que dans sa peinture. Toujours, à côté de ses pinceaux, il y avait une plume. Et quelle plume !Saisons de culture vous propose chaque semaine de découvrir ses textes. Contes, fictions ou comptes rendus de sa mémoire vive et malicieuse.

 

Texte n°1

Pavlik Morozov

 En 1943, j’avais neuf ans, dans ma classe était accrochée une photographie. La photographie en question représentait un petit garçon au visage angélique, au regard bleu limpide avec un foulard rouge autour du cou tout comme le mien. Il avait visiblement le même âge que moi. Cette photo me remplissait d’une terreur et d’une certaine admiration pour ne rien vous cacher. Ce petit garçon était un saint, un martyr de notre religion bolchévique. A l’âge de 9 ans, le petit Pavlik Morozov a découvert que son père était un bandit, un criminel ennemi du peuple, un valet de l’impérialisme anglo-Américain. Que pouvait faire donc faire ce petit garçon pour sauver la grande Russie ? Je vous le demande ? Rien de mieux que de dénoncer son père aux autorités compétentes… Celles-ci ont arrêté l’ennemi du peuple et comme il se doit, elles l’ont expédié dans un monde meilleur… Mais là, je blasphème car il n’y a pas de monde meilleur que le monde soviétique, la patrie du prolétariat. Par conséquent, on l’a expédié dans un monde bien pire. Mais les proches et les amis du père, le 3 septembre 1932 ont battu à mort le petit Pavlik. Et comme ça, le petit Pavlik, le dénonciateur, est devenu le héros de l’Union soviétique. Un saint de l’église bolchévique, ce pourquoi il trônait en plein milieu de la classe au-dessus du tableau noir, avec ses cheveux blonds, son regard limpide et son petit foulard rouge qui symbolisait le sang des ouvriers, des paysans pour les jeunes Pionniers, les scouts bolcheviques. Moi aussi je portais le même foulard, mais mon regard était moins limpide et plus fuyant car mon père à moi, fut aussi un criminel anti-révolutionnaire, un ennemi du peuple peut-être même un agent actif de l’impérialisme anglo-Américain et c’est à ce titre qu’il a eu droit à des vacances gratuites en Sibérie. Mais moi, je ne l’ai jamais dénoncé, non pas parce que je craignais ses complices - il n’en avait pas -   mais j’avais très peur des larmes de ma mère. Peut-être mon père faisait parti du clan de ce fameux valet de l’impérialisme anglo-Américain dont j’aimerais encore aujourd’hui savoir de quoi ils avaient l’air… Au fond de moi-même je savais que mon père était innocent, que c’était un brave type, peut-être un peu divisionniste, mais juste un tout petit peu. J’en avais honte, mais vu que mes ancêtres ont crucifié Jésus ... Je me suis fait une raison. Un jour, devant toute la classe, je dus lire les aventures de Pavlik Morozov. Je tremblais de honte et de culpabilité que la vérité sur mon père n’éclate. Mais je m’y étais préparé en m’inventant une biographie où ma mère était transformée en femme de ménage et mon père en déserteur de ses responsabilités, qui avait fui à ma naissance. D’autres fois aussi, je l’ai tué au champ d’honneur ou fait emprisonner en Allemagne… Même des années plus tard, déjà marié, père de famille et élève à l’école des Beaux-Arts de Paris, la culpabilité m’empêchait de vivre et transformait mes nuits en cauchemar. Et voilà qu’un jour le camarade Gorbatchev a déclaré publiquement que le père de Pavlik n’était pas un koulak (un paysan méchant qui exploite ses camarades, un escroc du monde rural et un ennemi juré des kolkhozes), mais qu’il ne possédait que trois poules de trop. En conséquence de quoi Pavlik Morozov était devenu un sale petit garçon, expert en délation. J’ai eu un tel choc que j’ai écrit une lettre à l’ambassade soviétique en leur signalant primo : Que leur Pavlik Morozov m’avait déjà valu 10 années de psychanalyse et maintenant avec la déclaration de M. Gorbatchev, j’en aurais encore pour 10 ans. Secondo, voici la note de frais : 3 fois par semaine à raison de 50 francs. Faites, s’il vous plait, le compte vous-même. J’espère que vous assumerez les frais. Inutile de dire que je n’ai jamais eu de réponse    

Chronique n° 18 d’Alain Pusel

Tel qu’ en lui-même absolument autre

Léon Spilliaert — Exposition au Musée d’Orsay — octobre 2020/janvier 2021 - Lumière et solitudeAdolescent, on confie, faut-il dire « confiait » ? ses tourments à la page blanche. En marge d’un cahier de cours, sur des feuilles amassées au fond du sac, dans un Journal tenu contre vents et marées. Surtout tout contre son cœur (à marée basse).On écrit sur des feuilles volantes une histoire blanche et noire, à seize ans, comme une seiche qui vide son encre, comme un ectoplasme qui expulse de ses parois une brume d’inconscient. Il n’est alors question que de nyctalopes*, de promenades dans la nuit, de pensées bien noires. Texte intégral

Józef Czapski – l’art s’apprend à Paris

Par Ewa Bobrowska

« On était alors obsédés par une seule idée; aller à Paris. C’est seulement là que nous avons découvert toute l’Ecole de Paris. C’était pour nous la peinture pure ». Józef Czapski Riche d’un lourd bagage dû à la participation à la Grande Guerre et la Guerre polono-soviétique de 1920, qui lui a valu la croix de l’ordre de Virtuti Militari, le jeune Józef Czapski entreprend une seconde tentative d’étude de la peinture, après un premier essai décevant à Varsovie. En 1921, il commence ses études à l’Académie des beaux-arts de Cracovie. La vie artistique de cette ville universitaire et ancienne capitale de la Pologne est particulièrement riche et diversifiée dans les années suivant la reconquête de l’indépendance. C’est là où évoluent les formistes, les futuristes, et les traditionalistes. Texte intégral