Arts

Chronique numéro 34 – Alain Pusel –

« Mon fils rira du rock’n’roll »
Michel Berger

Etranges tourments de l’adolescence, en fonction des paradigmes générationnels, des domaines et des lieux investis. Une quête doloriste, pouvoir ressentir une inquiétude, faire partie d’un club sélect en mal d’être… Culture d’une pointe d’angoisse plantée dans le cœur, au bout de la jetée d’une amitié, d’une lecture, d’une image.

Qu’est -ce qui fait que le sentiment de solitude, qui submerge et laisse échoué là, dans un coin, dans son lit, est savamment entretenu. Cette quête d’un ressenti tenu pour indépassable. Un aiguillon dans le cœur qui serait le poinçon de l’élévation authentique, de la conversation élective entre soi et l’œuvre vibrante d’un auteur disparu ou alors atrocement vivant. On voit, ébloui, des dédicaces partout. Pour soi, exclusivement.

Dans le rétroviseur, une pensée émue pour cette déréliction entretenue, cette sensation poursuivie.

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici (1)

Enthousiasme et soliloquie.

Cet artiste-ci, cet auteur-là, qui s’adresse à vous en ligne directe et alors ces phrases d’émoi notées à toute volée dans un vieux carnet…

La semaine dernière, un ophtalmologue m’a demandé si je m’étais récemment cogné autour de l’œil. Un coup, une chute. Il remarquait une cicatrice sur ma cornée gauche. Finalement, il m’a interrogé sur les conditions de ma naissance – ce qui est assez difficile ; honnêtement, vous vous en rappelez-vous, de la vôtre ?

Sauf à dire que vous y étiez.

« Etes-vous né par forceps ? » a-t-il ajouté.

Quel singulier examen. Déjà qu’il faut bien vivre, qu’avec l’âge cela devient un métier en soi, et voilà qu’il pointe un vertige : le commencement de l’existence.

Forceps, force, forcé. Le bébé bute sur l’os, ou reste bloqué. Pas assez de place ou mal positionné. Un Malin Génie murmure à mon oreille gauche tandis que la droite est toute ouïe des questions du médecin qui n’en continue pas moins son examen. Les médecins font de la métaphysique sans s’en rendre compte et poursuivent leurs prosaïques investigations, sans en avoir l’air. Molière avait pour eux moins de considération.

« Cette blessure n’a aucune incidence sur votre vision. »

Aurai-je hésité à venir au monde ? Ai-je quitté la petite grotte pour aller hurler et devenir tout rouge entre les faces de ces étranges cuillers ? Instrument obstétrique pour chercher le bébé dans l’antre de ses débuts, lui faciliter le passage de son premier col et le lancer dans le grand bain (alors qu’il stationne dans l’humide depuis des mois).

A y regarder de plus près, est-ce que c’est moi qui n’avais aucune envie de quitter ma cachette, aucune curiosité pour ce monde d’après ?

Je « me » revois, dix- sept ans plus tard, dans un cinéma d’art et essai. A cultiver une suprême singularité. On doit être trois dans la salle. Ce doit être dans un cinéma de la périphérie. Je suis venu en mobylette. Je suis toujours étonné de me voir, lorsque je rentre tard, surgir dans la vitrine en face de moi, éclairé par le phare avant. AU FIL DU TEMPS. (2) Film de Wim Wenders. Est-il né avec des forceps ce W.W. ? Un auteur de road-movie est -il un être en fuite depuis le départ ? On s’accroche et ensuite on fuse. On fait du surplace, on attrape la bougeotte. Qu’est-ce que c’était que ce film qui décimait les foules et dépeuplait les salles obscures… Qu’est-ce qu’il se passait dans ma petite tête de spectateur ?

L’invention d’un parcours. La question du temps et de l’espace. Une errance, une attente.

Oublié l’amnios, l’autoroute des solitudes.

Deux hommes comme en suspens, qui vivent avec lenteur, au fil des distances, de la beauté des noirs et blancs et des cadrages une forme de voyage initiatique qui n’en est pas un, une sorte d’introspection qui s’en détache aussi. L’association de l’espace américain (son rêve) au temps européen (son poids).

Un cinéaste était né. Les adolescents solitaires allaient peu à peu le découvrir. Dans les fauteuils cabossés et vétustes des cinémas non-commerciaux.

Les adolescents d’aujourd’hui ressentent moins le besoin, semble-t-il, de se perdre dans une salle obscure, pour mieux s’éprouver. Ils passent leurs soirées devant l’écran de leur ordinateur, leur téléphone clignote des messages monosyllabiques dans la nuit. Ils hurlent de rire devant les bandes annonces des films d’auteur contemporains. Ils ne vont dans des salles de cinéma que pour faire face à des écrans géants et pour s’immerger dans des films de super héros – d’une Amérique qui a remplacé ses road movies par des combats intergalactiques. Avec des héros habillés en costumes d’Halloween, loin des vestes à franges des seventies, et des vêtements sortis des Puces des années 80. Le dernier film de Wim Wenders est un documentaire sur le Pape François.

En 2021, combien de bébés en France, a-t-il fallu, dès le départ, guider vers la sortie ?

Ne me demandez pas le sens de cet exit

 

  • (1) Charles Baudelaire, Recueillement, Les Fleurs du mal, 1861
  • (2) Wim Wenders, Au fil du temps / Im Lauf der Zeit, 1975