Arts

Entre terre et bois, des histoires se racontent…

Par Mylène Vignon

Imaginez une maison en pierre à Montours dans une ancienne commune de Bretagne. Dans la cuisine, un feu de cheminée qui crépite. Sur la table, un délicieux cake aux pommes à la farine de petit épeautre et épices. Venant vous lécher les mains en signe d’accueil, un berger noir Plume, les yeux brillants… tout autour un pan de mur ocre avec des graffitis noirs-gris, un clin d’œil du travail de céramiste de Sylvie Douezy-Poul. Se dégage une atmosphère tellement sereine et légère, comme l’âme de cette artiste qui m’ouvre les portes de son atelier, une ancienne grange, non loin du jardin tout en fleurs, en herbes aromatiques et légumes qui cohabitent allègrement. Un atelier tout en terre sur le sol et dans les seaux, des étagères où fourmillent ses créations imprégnées de préhistoire, une tête de méduse, des vénus généreuses… et les confidences de Sylvie, une artiste solaire.

A quel moment et comment est arrivé dans ta vie l’art de transcender la terre ?

Dans une période où j’avais besoin de plus d’incarnation. Je faisais un travail très pragmatique, rationnel, il fallait aller vite, être productif, en travail d’équipe et beaucoup de relationnel avec explication, démonstration.
Bref j’avais envie de ralentir, de vivre avec une autre facette de moi-même, celle plus sensible, artistique, vivre en relation avec les éléments naturels. Sentir la terre, le bois, la pierre, le vent, l’eau, le ciel…
j’avais envie d’être et de faire.

Cette discipline répond-t-elle à un atavisme familial ?

Oui en quelque sorte, un atavisme qui m’emmène à la recherche des origines de l’humanité aussi.
C’est un atavisme familial car j’ai grandi au contact d’oncles et tantes agriculteurs. J’ai aimé mes vacances et week-end dans les fermes. J’aime la terre nourricière, la vitalité de la terre, jusque dans ses profondeurs : les grottes.

Quels sont tes maîtres en matière de céramique ?

Je n’en ai pas.
Mais j’ai appris le Travail et des techniques artistiques avec Marie-Christine Cadiau dans des cours de dessin et modelage de modèles vivants nus à l’atelier du musée de Semur-en-Auxois.

En visitant ton atelier, j’ai vu que tu utilisais une terre spécifique, peux-tu nous en parler ?

En fait j’utilise plusieurs terres : des grès, l’argile du Fuilet et des terres natives.
J’utilise le grès de Saint-Amand-en-Puisaye pour les pièces utilitaires, parfois mélangé à la terre du Fuilet. Il donne des pièces très solides, qui durent, c’est avec cette terre que j’ai appris le tournage chez Marie Tual.
Pour les modelages j’utilise des grès chamottés, roux, noir, blanc. La transformation de la matière à haute température est magnifique. L’idée de transformation alchimique se suffit à elle-même pour créer de l’art. Et le résultat de cette alchimie est beau à voir, à sentir. Le grès me touche beaucoup et m’aide à rendre mes modelages expressifs.
Les terres natives sont des terres récoltées dans les champs, les jardins. J’utilise la terre rouge de Montours, une argile de Bazouges-du-Désert rouge elle aussi, à l’aspect velouté, une terre noire d’Ariège qui vitrifie à haute température et une terre rouge d’Ariège, une argile de Rezé très douce avec des nuances. Je les utilise pour les décors.

Quelle est la technique de l’élaboration de tes formes ? Quelles sont tes sources d’inspiration ?

J’associe mon travail de poterie à mon travail de modelage. Quand j’ai fait ma série « Femmes des origines » j’ai cherché à exprimer la forêt, le végétal. Comme j’ai gravé mes visages de signes préhistoriques et néolithiques, notamment des cercles, j’ai gravé des cercles sur les bols. J’ai utilisé un émail qui exprime le végétal et les pierres que l’on voit dans le petit bois où j’avais installé mes visages. Mes bols étaient estampés dans des moules.
Aujourd’hui je travaille sur les « Vénus contemporaines ». Je modèle des corps de femmes vivant aujourd’hui dans la posture des Vénus préhistoriques. Chaque femme est une Vénus, quelque soit sa morphologie elle est La Femme. Les gravures en spirale sur le corps expriment l’origine, le mouvement et l’idée d’un symbole. Pour les poteries, je me concentre sur l’intérieur du bol, comme matrice, réceptacle. Je tourne ces bols en mettant l’intention sur la forme intérieure, « un vide qui ne s’affaisse pas et qui comme un souffle exhalé est inépuisable ». Je les décore avec les terres natives pour avoir un rendu au plus proche de la terre crue. On peut comprendre le lien entre ces deux travail en lisant Gaston Bachelard !
Je m’inspire des arts préhistoriques, des poteries néolithiques et précolombiennes.
Les sages qui me guident sont Gaston Bachelard, ses textes sur l’imaginaire de la matière, et Lao Tseu, Le Tao te king.

Quel est la place de l’animal et du végétal dans ton art ?

C’est une place intrinsèque. Ces formes de vie me nourrissent sur les plans biologiques, intellectuels, spirituels. Dans mon art chaque matière est vie et chaque matière est à égalité ; la terre, la pierre, le ciel, l’eau, l’animal, le végétal, l’humain, tout est matière et à égalité. Je me dissous et m’incarne dans toutes ces matières. Quand je crée je suis à l’écoute de la matière et de mon sujet. Je vais entrer dans la matière terre, je vais entrer dans un visage, dans un corps.

Quels sont tes projets actuels ? Tes rêves les plus fous ?

Je poursuis mon travail sur les « Vénus contemporaines » qui devrait être abouti dans un an environ. Et j’ai commencé un travail sur les masques.
Je débute la cuisson primitive et l’enfumage. J’ai envie de travailler sur le noir charbon, celui de l’enfumage.
Mon rêve fou… exposer mes visages et corps dans une grotte préhistorique avec les peintures de nos ancêtres, Lascaux, Chauvet, Pech Merle, Niaux, Altamira… et les y laisser.

Aurais-tu une anecdote, un dicton, le mot de la fin ?

J’ai envie de citer Gaston Bachelard, des mots que je me récite ou qui surviennent souvent. Ça donne à peu près : « je suis pâte moi-même, tout m’est pâte, une pâte première qui à la fois résiste et cède » et « il y a plus de réel en ce qui se cache qu’en ce qui se montre ». C’est dans « La terre et les rêveries »… du repos pour l’un et de la volonté pour l’autre.

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