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EVA JOSPIN AU GRAND PALAIS

Par Iris Alter

Eva Jospin nous enchante par un travail singulier, hors norme, d’une puissance silencieuse. Avec GROTTESCO, son exposition au Grand Palais, elle invite le spectateur à une déambulation dans un monde onirique, dense, chargé de poésie et de mystère. À partir de matériaux dits pauvres – principalement le carton – l’artiste sculpte avec une finesse remarquable et des techniques novatrices des univers imaginaires et profondément intimes, qui sollicitent notre introspection et interrogent notre place dans l’univers.

Dès l’entrée dans l’exposition, j’ai eu la sensation de plonger, œuvre après œuvre, dans un univers rêvé où le végétal, l’architectural et le fantastique fusionnent. L’archaïque et le contemporain s’y confondent, tandis que les frontières entre réel et irréel se dissolvent. Le voyage est intrigant : un monde silencieux, sans présence humaine ni animale, mais d’une force saisissante. L’immersion est totale – physique, au cœur des œuvres monumentales, et mentale, à travers les pièces miniatures qui sollicitent l’imaginaire. Privé de repères familiers, le visiteur se retrouve seul face à ses pensées, livré à ses projections. C’est précisément là que l’œuvre nous atteint : dans cette zone de trouble, de recherche intérieure, où se révèle toute la profondeur et l’intimité du travail d’Eva Jospin. Une expérience rare.

L’artiste revendique un attachement profond au geste manuel et artisanal. Elle sculpte, découpe et taille d’innombrables couches de carton avec une délicatesse extrême, les assemblant avec la même attention aux détails, qu’il s’agisse de pièces monumentales ou d’œuvres miniatures. Les motifs se répètent, se déplacent, se transforment, se réinventent sans fin – dans le végétal, le minéral et l’architectural – en un trompe-l’œil vertigineux. Cette réitération lui confère une maîtrise absolue qui permet une grande liberté d’expression dont elle a besoin pour avancer dans son travail. On pense à l’improvisation en jazz : à l’intérieur d’une structure harmonique donnée, le thème est sans cesse repris, déplacé, enrichi, abandonné puis retrouvé.

Depuis une dizaine d’années, Eva Jospin ne cesse d’enrichir ses sujets, ses matériaux et ses techniques. À ses sculptures et installations s’ajoutent des gravures, de vastes dessins à l’encre de Chine d’une minutie impressionnante, ainsi que des broderies de toutes tailles en fils de soie colorée, souvent ponctuées de perles et de coquillages. Ces broderies évoquent des peintures de jardins luxuriants, aux mille détails. Leurs reliefs et leurs cavités leur confèrent une qualité sculpturale qui brouille encore les frontières entre les disciplines. À la forêt – son motif de prédilection – se sont ajouté la grotte, puis le jardin, toujours désertés de toute présence humaine ou animale. Ce sont des lieux sauvages, ambigus, où l’humain est confronté à sa solitude, livré à lui-même dans un espace où se mêlent émerveillement, mystère, parfois peur, perte d’orientation et quête d’un refuge.

Dans l’œuvre d’Eva Jospin, la nature physique et sa représentation conceptuelle se confondent. Les notions de vrai et de faux perdent leur pertinence. Il suffit de lâcher prise, d’accepter le voyage, pour pénétrer son monde onirique et vertigineux. Des figures du romantisme surgissent alors à l’esprit – Caspar David Friedrich, Percy  Shelley, Heinrich von Kleist – mais aussi, dans un autre registre le contemporain Anselm Kiefer. Ses forêts et champs démesurés – des peintures enrichies d’éléments sculpturales – exercent une magie comparable, bien que fondée sur un raisonnement radicalement différent.

Depuis plus de dix ans, le travail d’Eva Jospin est reconnu à l’échelle internationale, et à juste titre. Ses expositions au Grand Palais, au Louvre, au Palais des Papes d’Avignon, à la Biennale de Venise ainsi que dans de nombreuses institutions en France et à l’étranger, en témoignent.

L’exposition au Grand Palais dure jusqu’au 15 mars. Vous pouvez à tout moment aussi vous rendre au Beaupassage, un passage public à ciel ouvert situé rue de Grenelle dans le 7e arrondissement de Paris, pour contempler le haut relief monumental de 28 mètres de long et 5,30 mètres de haut représentant, une forêt en carton intitulé « La Traversée  » quelle a créé en 2018.