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Zhao Qichao : la poétique de l’effacement

Par Thierry Tessier

Entre ruine, lumière et mémoire

I. La poétique du vestige et de la mémoire

L’œuvre photographique de Zhao Qichao, née dans le sillon des mutations culturelles et spatiales de la Chine contemporaine, s’inscrit dans une réflexion sur la fragilité du visible et la survivance des traces. Né en 1963 dans le Heilongjiang, Qichao appartient à cette génération d’artistes qui, comme le note Wu Hung dans Remaking Beijing (2005), « ont hérité d’un paysage de ruines et de reconstructions, oscillant entre la nostalgie du passé et la fascination pour la perte ». Cette tension entre mémoire et effacement constitue la matrice de son esthétique.

Ses photographies — qu’elles saisissent les temples effrités de la Chine intérieure, les visages marqués des ascètes népalais ou les architectures monolithiques de l’Éthiopie — participent d’une même archéologie visuelle. Zhao ne cherche pas à documenter le monde, mais à « réveiller le temps qui dort dans la matière » (Didi-Huberman, Devant le temps, 2000). Ainsi, dans ses compositions, la ruine n’est pas seulement l’objet photographié : elle devient le sujet même de la mémoire.

Son exposition L’Éternité effacée (Vanities Gallery, 2025) se présente comme un itinéraire à travers trois espaces symboliques — la Chine, le Népal et l’Éthiopie — qui, bien qu’éloignés géographiquement, partagent une même condition : celle de lieux où l’histoire se délite dans le silence. Qichao ne photographie pas la disparition, il photographie ce qu’il en reste — ces « survivances », pour reprendre le concept d’Aby Warburg, qui «rejouent dans l’image la lutte du temps contre lui-même ».

II. La lumière, la matière et la temporalité : une écriture photographique du silence

Sur le plan formel, Zhao Qichao développe une approche où la rigueur technique s’articule à une sensibilité presque méditative. L’analyse de sa série chinoise, notamment la photographie du temple solitaire émergeant d’un promontoire d’argile, révèle une maîtrise du clair-obscur naturel, proche de ce que Barthes nommait dans La Chambre claire (1980) le « punctum » : ce point de lumière ou d’émotion qui perce la surface du visible.

La lumière chez Qichao n’est jamais démonstrative ; elle agit comme une respiration, une lente modulation du temps sur la matière. Le choix de la focale moyenne, souvent comprise entre 50 et 85 mm, confère à ses images une proximité tempérée, où le spectateur perçoit la texture des murs, la granulation de la terre, la tension des ombres. Cette proximité se double d’une chromatie désaturée — ou d’un noir et blanc riche en nuances de gris — qui abolit toute spectacularisation de la couleur pour revenir à l’essence photographique : la lumière elle-même comme matière plastique.

Dans son travail éthiopien, la monumentalité de l’église monolithique de Lalibela s’oppose à la légèreté des silhouettes humaines. Zhao opte ici pour une contre-plongée douce, combinée à une grande profondeur de champ, qui inscrit l’humain dans une architecture du sacré. Ce dispositif n’est pas sans rappeler la tension spatiale des compositions d’Andreas Gursky, mais là où Gursky cherche la surdétermination du regard par le numérique, Zhao Qichao, lui, s’en tient à une économie du visible : l’espace est saisi dans son épaisseur phénoménologique, non dans sa monumentalité spectaculaire.

L’attention portée aux surfaces — murs d’argile, peaux marquées, poussière suspendue — trahit une esthétique du temps lent, où chaque particule devient témoin. La lumière rasante accentue les fissures, la matière se fait écriture. On pourrait dire, avec Georges Didi-Huberman, que Zhao « photographie la persistance du visible » : il rend perceptible ce que le regard oublie.

III. Mémoire et révélation : une dialectique benjaminienne

Philosophiquement, Zhao Qichao s’inscrit dans la lignée d’une photographie de la révélation silencieuse, telle que l’avait pressentie Walter Benjamin dans Das Passagen-Werk : « L’image est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation » (Benjamin, 1982). Dans chaque cliché, passé et présent coïncident : la ruine n’est pas seulement trace d’un temps révolu, elle est événement du présent, apparition de ce qui persiste à travers l’effacement.

On pourrait, à ce titre, rapprocher Zhao de Sebastião Salgado. Tous deux partagent une conscience aiguë de la dignité des lieux et des êtres. Cependant, là où Salgado dramatise la matière par un noir et blanc biblique et un contraste fort, Qichao adopte une posture presque ascétique : il refuse la monumentalisation du tragique. Ses images ne s’imposent pas, elles s’impriment lentement dans la mémoire du spectateur. Cette éthique du retrait fait écho à ce que Susan Sontag désignait dans On Photography (1977) comme la responsabilité du photographe face à la souffrance du monde : ne pas exploiter, mais contempler.

Face à Jeff Wall, la comparaison s’inverse. Si Wall construit des « tableaux photographiques » où le réel est reconstitué par la fiction, Qichao inverse la démarche : il découvre dans le réel une théâtralité latente, une dramaturgie du silence. Loin du dispositif lumineux du caisson transparent, Zhao pratique une lumière pauvre, presque monacale, héritée du paysage asiatique et du dépouillement spirituel.

Sa photographie du moine népalais, au visage partagé entre la ferveur et la poussière, condense cette tension : la matière picturale du pigment sur la peau devient métaphore de la trace photographique elle-même. Le corps devient une surface d’inscription, un palimpseste du temps et du sacré. Cette approche évoque les réflexions de Roland Barthes lorsqu’il écrit : « Ce que la photographie reproduit à l’infini n’a lieu qu’une fois : elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement » (La Chambre claire, p. 17). Chez Qichao, cette unicité du moment atteint une densité presque ontologique : l’image devient survivance d’un instant où le visible se retire.

Ainsi, Zhao Qichao occupe une position singulière dans la photographie contemporaine : il conjugue la précision documentaire et la profondeur phénoménologique. Son œuvre interroge le statut de l’image à l’ère de la disparition : comment représenter ce qui s’efface, comment donner forme à ce qui ne demeure que comme souvenir ?

Conclusion : une esthétique de l’effacement

L’esthétique de Zhao Qichao peut se lire comme une méditation sur le visible en tant que vestige. En refusant la spectacularisation, en travaillant la lumière naturelle, la temporalité étirée et la matière des lieux, il inscrit la photographie dans une perspective quasi archéologique. Loin d’être un simple témoin du monde, il en devient le gardien discret — celui qui recueille les fragments avant qu’ils ne sombrent dans l’oubli.

Son œuvre, oscillant entre Orient et Occident, entre tradition documentaire et modernité conceptuelle, s’affirme comme une pensée visuelle du temps. Comme l’écrit Georges Didi-Huberman : « Voir, c’est brûler un peu du temps dans le regard » (Devant le temps, p. 35). Chez Zhao Qichao, cette brûlure est douce, presque imperceptible. Elle est l’expérience d’un monde qui disparaît, mais qui, à travers la photographie, continue de respirer.

Références citées :

  • Barthes, Roland, La Chambre claire : Note sur la photographie, Paris, Gallimard, 1980.
    Benjamin, Walter, Das Passagen-Werk (Le Livre des passages), éd.
    Rolf Tiedemann, Suhrkamp, 1982.

  • Didi-Huberman, Georges, Devant le temps : Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Minuit, 2000.

  • Sontag, Susan, On Photography, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1977.

  • Wu Hung, Remaking Beijing: Tiananmen Square and the Creation of a Political Space, University of Chicago Press, 2005.