Une découverte pendant ce Printemps des Poètes 2026
Par Ghislaine Lejard
Ce que vous trouverez caché dans mon oreille Mosab Abu Toha ed Julliard
Je ne pense pas que les poètes doivent nécessairement vivre dans un environnement poétique Mosab Abu Toha ( entretien avec Ammiel Alcalay p.141-179 )
Ce recueil bien qu’il soit d’une brûlante actualité a été publié en 2022.
Des poèmes comme un journal qui témoignent du quotidien brut, violent. Une écriture qui selon la traductrice Eve de Dampierre- Noiray « insuffle dans le texte une forme d’humour, de légèreté, d’ironie aussi qui s’immisce dans l’insoutenable de la vie à Gaza, lourde de peurs et de deuils. »
Des poèmes pour dire la douleur des vies quand les fusils et les bombes s’immiscent dans le quotidien, quand les amis soudain disparaissent, quand l’exil se vit au cœur même d’une terre qui vous a vu naître, une terre qui fut celle de vos ancêtres, quand il ne reste de la maison familiale qu’une clef rouillée que l’on garde avec soi.
L’obscurité semble recouvrir chaque jour, quand « respirer est une épreuve/ s’ouvre une opération/ de chirurgie esthétique / qui déforme nos visages/ se lever le matin/ c’est tenter de survivre/ un jour de plus/ c’est revenir/ d’entre les morts. »
La guerre toujours se rappelle au cœur même d’un jour ordinaire, un jour de partage familial alors que dans la nuit tiède, « les garçons jouent à cache-cache/ les filles à la marelle/ les mères bavardent et rient/ un bruit de drones bourdonnant/ au-dessus de nous/ met fin aux jeux aux voix (…) les anges emportent ma nièce/ encore bébé/ nous regardons autour de nous/et ne trouvons que son biberon. » Toute l’horreur dans l’ellipse ! …
Avec réalisme, le poète sait trouver les mots pour les blessures morales et physiques, celles des innocents de ce conflit, celles des civils comme il en fut de tous les conflits. Pour vaincre l’ennemi, des vies volées d’enfants, de femmes et de vieillards désarmés.
« Les maisons n’étaient pas du Hamas/Les enfants n’étaient pas du Hamas/ Leurs vêtements et leurs jouets n’étaient pas du Hamas./ Le quartier n’était pas du Hamas. / L’air n’était pas du Hamas. / Nos oreilles n’étaient pas du Hamas. / Nos yeux n’étaient pas du Hamas. / Celui qui a ordonné le massacre, / celui qui a appuyé sur le bouton/ ne pensait / qu’au Hamas. »
Après tant de violence et d’incompréhension qui sont le terreau de la haine, comment pourra naître un chemin de fraternité, une lumière d’espérance pour l’avenir de tous les enfants, ceux de Palestine et ceux d’Israël, et pourtant, malgré tout, croire encore que la résilience voire l’amour comme une fleur fragile pourra éclore sur les ruines et qu’un chant pourra se faire entendre, porté au loin par les voix de Mahmoud Darwich et Rita, de Serge et Beate Klarsfeld…
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Extrait le poème éponyme p.132-133
Ce que vous trouverez caché dans mon oreille
Pour le Dr Alicia M. Quesnel
Quand vous m’ouvrirez l’oreille, faites-le très doucement,
La voix de ma mère persiste encore quelque part.
Sa voix est l’écho qui m’aide à retrouver l’équilibre
Lorsque j’ai des vertiges à force d’hyper-vigilance
Vous y trouverez peut-être des chansons en arabe,
des poèmes en anglais récités à moi-même
ou le chant que j’adresse aux oiseaux gazouillant
dans la cour
En recousant la plaie, n’oubliez pas de remettre
toutes ces choses dans mon oreille,
Mais surtout remettez-les dans l’ordre, comme vous rangeriez vos livres dans votre bibliothèque.
Le bourdonnement du drone,
le F-16 rugissant,
les hurlements des bombes lâchées sur les maisons,
sur les champs, sur les corps,
le fracas des tirs de roquettes au loin :
retirez tout cela de mon petit conduit auditif.
Vaporisez la plaie du parfum de vos sourires.
Injectez le chant de la vie dans mes veines pour me réveiller.
Battez doucement le tambour pour que mon esprit
danse, avec le vôtre,
chère docteure, jour et nuit.
