Arts

Chronique n° 22 d’Alain Pusel

Avec les anges, prendre la route

Il y a de tout petits ascenseurs dans certains immeubles de Paris. La cage d’escalier, étroite, n’a pas permis à une nacelle domestique spacieuse d’être implantée. Le mécanisme d’élévation n’est pas toujours naturel…

Ces machines sont régulièrement immobilisées ; leur exiguïté ne favorise pas leur utilisation, et chaque emménagement ou déménagement est l’occasion de les mettre hors d’usage pendant plusieurs jours. Des utilisations poussées et successives ont raison de leurs capacités ; une pièce du mécanisme a souffert ou c’est la porte de sécurité qui a été bloquée par quelques sacs de ciment, un afflux de caisses, l’agitation d’utilisateurs et c’est la panne.

Pas facile de s’élever.

Lorsque c’est le retour aux escaliers, on grimpe marche après marche, une soudaine fatigue dans les jambes advient parfois, souvent entre le quatrième et le cinquième étage.

C’est quand même agaçant, un ascenseur qui ne vous transporte plus.

Les entreprises abritées aux portes de Paris, dans des immeubles en verre, affichent la même transparence : surtout payer le moins de taxes, et la même clarté : chez nous, rien ne tombe jamais en panne, hormis la considération du genre humain. Les cabines d’élévation grandes, silencieuses et élégantes, monstres tranquilles d’une réussite métaphorisée, vont et viennent, toute la sainte journée.

Généralement, les bureaux de la Présidence sont au septième étage.

Il a fallu en poursuivre, des objectifs et des années d’études, pour arriver là-haut.

Être au septième ciel. Être celui ou celle qui donne les ordres, dans le respect des valeurs de l’entreprise et de chaque collaborateur, toute la sainte journée.

Rappelez-vous Daniel et Cassiel, nos deux amis les anges du film de Wim Wenders ; sont-ils souvent attirés par les pensées secrètes des PDG et DG qui reçoivent dans les beaux salons blancs sur verre lors des réunions du COMEX ? Ont-ils l’impression de mieux faire leur travail d’assistance à humanité en détresse, lorsqu’ils tendent l’oreille, à l’écoute des soliloques intérieurs des assistants, assistantes, responsables et précieux collaborateurs qui montent et descendent les parois de verre du lundi matin au vendredi quinze heures.

Imaginez la vision de Daniel et Cassiel, debouts, invisibles et attentifs dans le rectangle transparent, éberlués par les craintes, désarrois et inquiétudes murmurés entre chaque étage par les collaboratrices et collaborateurs, jour après jour, montée après montée.

L’autre très grand film de Wim Wenders ne se déroule pas au-dessus de Berlin ni dans les travées des bibliothèques et des métropolitains, mais expose toutes les couleurs de la solitude et de la finitude, au fil de la dérive inaugurale de Travis Henderson (Harry Dean Stanton) dans le désert des Mojave, non loin de Paris, Texas. (1)

Loin de la prose élégante de Peter Handke et des silhouettes stylées des Anges, le récit âpre d’un soir de folie familiale, ponctue les retrouvailles d’un homme revenu de tout et d’une femme — enfant au dos nu découpé dans une laine angora rose, sublimée derrière un écran de peep-show, dont la vie est en stand-by.

Ry Cooder accompagne de sa guitare ce récit dans l’Ouest, le vrai, et Sam Shepard prête son verbe à cette histoire d’amour sans retour, à l’histoire de cet homme devenu fou, sans mémoire et animé du seul mobile de la marche.

Si les montées vers l’esprit et les descentes vers les chagrins individuels, les ravages de l’Histoire qui toujours bouleversent l’homme constituent l’essence d’une verticalité dans Les Ailes du désir, la ligne de l’horizon vers laquelle marche le héros vagabond et ensuite vers laquelle il roule, à la fin du film, traduit l’horizontalité d’une vie et d’un récit.  Dans Paris, Texas, le vagabond du début, souvenirs revenus et honte bue, finit en cow-boy solitaire. Il est parvenu à réunir son ex-femme et leur enfant, mais pas les bris de son existence.

À quoi pensent, subrepticement, les collaborateurs et collaboratrices des entreprises d’aujourd’hui, pris dans la toile de l’araignée du management, lorsqu’ils montent et descendent dans cette cage transparente, le long de ces immeubles high-tech ? Ils rêvent sans doute à des esprits protecteurs qui viennent intercéder entre eux et cette masse d’objectifs et de process qui les tient prisonniers pour mieux garantir, sans nul doute, leur épanouissement de salariés.

À quoi sont surpris de penser, tout à coup, les collaborateurs dans la cage de la clarté ou les habitants dans l’exiguïté d’un ascenseur incongru : à l’arrêt brusque, à la fin du trajet, à la cessation des allers et retours… Soudain, quelque chose de la vie ressentie au plus proche de sa vie fait que c’est : l’exit.

Vous êtes devenu une sorte de Travis, vous allez connaître une forme d’errance, même brève, un sans-fond, une interruption complète du prévisible dans votre esprit. Certainement pas sous une forme spectaculaire, à vous retrouver à marcher, errant, anonyme, dans le désert des Mojaves, sous le soleil du Texas, avec la musique d’une guitare qui cisaille le cœur. Plus supportablement une minute, une heure, une journée de RTT ; tout à coup privées de sens.

Littéralement, une ouverture radicale, une vision claire et crue qui éclaire votre vue.

L’entreprise dans toute sa transparence devient à vos yeux et à votre esprit une immense coquille vide. Le petit ascenseur devient à vos yeux et à votre esprit un sarcophage sans espoir.

Vite, sortir du bâtiment. Vite, sortir de l’immeuble.

Croire aux anges et à leurs battements d’ailes. Une pensée verticale.

Reprendre le fil de sa vie. Une pensée horizontale.

Devenir Travis. Devenir Cassiel. Un conducteur qui roule sur l’autoroute et dont les ailes poussent dans le couchant.

« Et nous, avec le bonheur
qui dans notre pensée est une ascension,
nous aurions l’émotion, voisine de l’effroi, qui nous saisit
lorsque tombe une chose heureuse. » (2)

 

  1. Paris, Texas. Film de Wim Wenders de 1984. Un homme, Travis Henderson, en quête d’identité, à la recherche de ses racines et de son amour perdu. Road-movie qui obtient la Palme d’Or au Festival de Cannes.
  2. Rainer Maria Rilke, Dixième élégie, Éditions du seuil/Collection point, 1972, p.101