Arts

Le dernier opéra de Saariaho à Garnier « Only the sound remains » : du spirituel dans l’air

Par Cybèle Air

Visuellement, nous n’avions jamais saisi à Garnier une telle intensité de couleur sur le plateau, à la fin de la production de « Only the sound remains », dernier opéra de Kaija SAARIAHO. Bleu profond, rouge pourpre, vert touffu et minéral tour à tour se succèdent, pour une envolée toute de fluidité blanche vers un lieu impalpable et présent : l’éther, le ciel, le monde spirituel fait musique.

Peter SELLARS, compagnon des premiers temps lyriques du compositeur femme Kaija SAARIAHO, avait déjà travaillé la question de l’ascension de l’âme. Comment évoquer la présence de l’esprit et en même temps l’absence du corps, la perte irrémédiable ? Nous gardons l’impression bouleversante d’avoir vu nos pensées s’épanouir dans les images de Bill VIOLA, à la fin du Tristan et Isolde de WAGNER, mis en scène par le même Peter SELLARS. C’était à l’Opéra Bastille en 2005. La grande Waltraut MEIER chantait le Liebestod, pour certains l’une des plus belles pièces de musique jamais écrite. Certains en firent des films : Melancholia de Lars von TRIER (2011) ne serait qu’une tentative de mettre en image cette extraordinaire musique. Comment rendre la perte irrémédiable ? C’est un monde qui s’effondre, qui disparaît : il fallait au moins la collusion de deux astres, la terre et l’astéroïde dans le film, pour donner une petite idée du cataclysme, ou plutôt, pour rendre sensible en quelque mesure cet irreprésentable. Déflagration, explosion, l’appel à l’événement cosmique pour tenter de montrer l’effondrement intérieur d’Isolde, la mort de Tristan, convoquent les astres, l’univers et sa loi de l’entropie et de l’irréversibilité, le trou noir, l’arrêt du temps. Tout le film est tendu vers l’advenir de cette catastrophe : la fin d’un monde, la fin du monde.

La mise en scène de Peter SELLARS, elle, mettait l’accent sur l’autre dimension, la persistance de l’esprit. Inoubliable image du corps de Tristan qui s’élève sur un écran colossal avec le torrent d’eau qui remonte lui aussi défiant, souverain, la pesanteur, les lois ordinaires de la physique. Le ravissement de cette image, qui ensuite a fait le tour du monde remportant un succès mérité, sourd de cette vague destructrice, la mort, et de son échec final, définitif, manifesté dans cette ascension blanche et légère au ciel éternel de l’amour. La mort n’est rien en définitive. L’amour lui est indestructible. Bien sûr ces idées ne sont pas nouvelles. Dans l’Apologie de Socrate, PLATON racontait déjà, alors qu’il n’avait pas assisté au procès, que Mélètos l’accusateur fourbe ne pourrait rien contre Socrate, il pouvait le faire périr, mais non lui nuire. La figure déjà christique de Socrate affirmait l’impuissance ultime de la mort. Mais avec WAGNER nous sommes invités au banquet de l’amour, avec flûte du pâtre et roulements de cuivres, nous sommes emportés dans la grande vague qui à la fois se fracasse en douleur et déchirement, annihilation, et qui perle dans l’air pour remonter jusqu’aux cieux, dans un accord ultime enfin consonant. La mise en scène de Peter SELLARS donc, avait parfaitement accompagné ce double événement, cette complexe musique intérieure, déchirure et espérance, perte et éternelles retrouvailles, mort et résurrection finalement. Le corps de Tristan qui s’élevait avait la consistance d’un corps qui s’abandonne et la couleur d’un corps glorieux, il devenait l’esprit de Tristan rejoignant le lieu de l’éternel amour. Cette image avait clairement une dimension christique.

Une dizaine d’années plus tard que nous propose alors Peter SELLARS, pour le quatrième opéra de la compositrice finlandaise ? Only the sound remains, est présenté à Paris en janvier 2018, et créé à Amsterdam 2016, une multi-co-production. Fidèle compagnon lyrique de SAARIAHO depuis la création de L’amour de loin en 2000, au Festival de Salzbourg, SELLARS sert ici deux pièces du théâtre Nô japonais, et non plus les livrets de Amin MAALOUF. À la fin de la seconde pièce, Hagoromo, la blancheur des voiles de la danseuse Nora KIMBALL-MENTZOS traverse toute la profondeur du plateau et ses couleurs successives, du bleu profond au vert moiré ; ses gestes transforment le manteau de plumes que lui a rendu le pêcheur, en voilure expressive et légère ; accompagnée du contre-ténor JAROUSSKY tout de blanc vêtu, ombre diaphane, ils s’élèvent vers un monde subtil et ténu, puissant pourtant de métamorphoses décisives. De la première à la seconde pièce, toutes deux adaptées du Nô par le poète américain Ezra POUND dans les années 1930, nous allons d’une pierre tombale près de laquelle repose un gisant, lequel apparaîtra sous les traits de JAROUSSKY, fantôme, spectre du guerrier Tsunemasa, à une danseuse qui peut enfin rejoindre le monde de l’au-delà vêtue de son manteau de plumes. Le trajet d’ensemble de l’opéra part d’une tombe, du vide, du trou noir, à l’ascension ailée et blanche, envol vers le monde spirituel. Il y a séparation et communication entre le monde terrestre et le monde céleste : des toiles abstraites de la décoratrice et peintre Julie MEHRETU installent à la fois la dualité et la perméabilité, la lumière fait le lien. Un jeu d’ombre complexe et expressionniste ponctue le dialogue des deux ordres, des deux espaces. L’ensemble est une indéniable réussite.

Qu’en est-il de la musique ? La partition de Kaija SAARIAHO donne corps au spirituel par la texture, ce qui pourrait sembler paradoxal. La flûte, le bruissement des murmures, le traitement électroacoustique de la voix contribuent à l’apparition du monde surnaturel : une musique dite « spectrale ». L’analyse par ordinateur de la chair de la musique, le timbre, les timbres, permet l’advenir de combinaisons nouvelles, inouïes. Lorsqu’elle différencie l’axe timbral, vertical, et l’axe harmonique ou mélodique, horizontal, la compositrice finlandaise précise qu’elle renverse ces axes : il s’agit d’essayer de créer de la forme à partir de la matière sonore, donc l’axe timbral devient horizontal, ou se mêle à l’axe harmonique. Il s’agit d’une abstraction supplémentaire de la musique, puisque celle-ci se libère de la forme imposée par la tonalité : elle devient atonale. Mais les tensions entre consonances et dissonance qui structurent l’œuvre en musique tonale, trouvent une analogie dans les tensions entre texture lisse et limpide, et texture bruitée et grenue. SAARIAHO explicite l’analogie avec la peinture, le timbre serait la couleur, quand la mélodie serait la ligne. Et nous retrouvons cette question classique en peinture, du primat de la couleur ou du dessin : Delacroix ou Ingres ? BAUDELAIRE avait choisi son camp en encensant Delacroix, comme Balzac en nous parlant de Frenhofer dans son court texte Le Chef-d’oeuvre inconnu.

Reste que SAARIAHO, femme du XXe siècle et compositeur lyrique du XXIème se réfère au père de l’Abstraction en peinture, KANDINSKY, et le cite : « La forme est l’extériorisation du contenu intérieur ». Ce contenu intérieur encore informe et qui nous hante, spectral, ce désir intérieur d’une élévation, il est porté par la couleur, donc en musique par le timbre. La couleur crée la forme, et le timbre la ligne mélodique. Ainsi le musicien en vient à s’appuyer sur le peintre pour aller plus loin dans l’abstraction : belle dialectique. KANDINSKY se réclamait de la musique pour s’abstraire d’être tenu à représenter des éléments de la nature : liberté souveraine de la musique qu’il fait sienne. Et l’Abstraction en peinture avait trouvé à la fois son grand Maître et son théoricien. Kaija SAARIAHO recherche et explore la couleur, le timbre, et s’émancipe de la ligne tonale. Sa musique nous propulse dans un monde spirituel rendu à la richesse de ses chatoiements : la lumière s’est réfractée en couleurs, en timbres. Le choix de l’opposition entre le contre-ténor, ici JAROUSSKY et son extrême sensualité, et le baryton-basse, ici Davóne TINES, assure l’incarnation des deux mondes, céleste et terrestre, et leur communication intime. Le petit nombre d’instruments requis dans ce quatrième opéra tient au type de livret, des pièces du théâtre Nô japonais, Tsunemasa et Hagoromo. Il est à noter que le « kantele » typiquement finlandais, instrument à cordes pincées, vient prendre la place et étendre les possibilités du « koto », spécialité aristocratique au Pays du Soleil levant.

Peter SELLARS avait suggéré à Kaija SAARIAHO l’écrivain franco-libanais Amin MAALOUF pour écrire le livret de son premier opéra L’amour de loin (2000). Il y était question d’amour courtois, d’amour spirituel, entre Clémence, comtesse exilée en Orient, enchantée par le troubadour Jaufré qui lui dédie ses créations depuis son Occident natal. Comme Elisabeth dans Tannhäuser de Wagner, ce sont les mots en musique qui charment Clémence. Mais à la différence de celle-ci, elle n’entendra la voix de l’aimé venu la rejoindre en Orient, que pour lui dire adieu et le voir mourir dans ses bras. Deux opéras et un oratorio suivront, approfondissant la collaboration du trio SAARIAHO-SELLARS-MAALOUF : Adriana Mater (2006), La Passion de Simone (2006) oratorio en forme d’hommage à la philosophe Simone Weil, Emilie (2010) pour une évocation d’une femme de tête, Emilie du Châtelet, mathématicienne, maîtresse de Voltaire et traductrice de Newton. Pour ce quatrième opéra, Peter SELLARS a suggéré les textes d’Ezra POUND, le poète et dandy américain féru d’Italie et d’Orient, fondateur du mouvement « imagiste » dans les années 1920. Ezra POUND avait arrangé les notes laissées par le philosophe et japonologue américain Ernest FENOLLOSA, pionnier au XIXe siècle de la transmission du Nô, intellectuel implanté à Tokyo dès 1878. L’œuvre se chante donc en anglais, et peut être appréhendée aussi comme un nouveau chapitre de ce japonisme qui nourrit la culture occidentale depuis 1868, début de l’Ère Meiji.

Dans le dialogue peut-être intérieur avec l’invisible, seul un son infime demeure, nous dit le Chœur de Tsunemasa : « Only the thin sound remains ». Mais ce son ténu et subtil suscite une heure qui appartient à la magie. Le Chœur encore le chante : « It is an hour of magic ». S’élèvent, couleurs, odeurs, airs, danse, et la jeune sylphe de Hagoromo s’est revêtue de l’étrange manteau, du « vêtement aux plumes d’arc-en-ciel ». Elle nous invite à « respirer sa couleur », « couleur-souffle du printemps », une « couleur-odeur » : « a colour-smell ». Les analogies réciproques que BAUDELAIRE analyse dans son texte sur WAGNER, les voilà présentes sur scène. Ou, plutôt que le Gesamtkunstwerk du Maître de Bayreuth, c’est le tournoiement des sens et des arts : désir d’une totalité toujours en fuite et toujours présente. Comme le notait BAUDELAIRE dans son journal intime Fusées, « La Musique creuse le ciel » ; et l’opéra y fait tournoyer les sens et les arts.

Opéra GARNIER janvier 2018, Only the sound remains, Kaija SAARIAHO
Mise en scène, Peter SELLARS – Décors, Julie MEHRETU
Direction, E.M. IZQUIERDO – Voix, Philippe JAROUSSKY, Davone TINES
Danse, Nora KIMBALL-MENTZOS

Le passage des frontières, Écrits sur la musique, Kaija SAARIAHO, Editions MF, 2013

Tristan und Isolde, Richard WAGNER reprise à l’Opéra Bastille, dans la mise en scène de Peter SELLARS, à l’automne 2018