Arts

Pendant le Covid 7. Le Briquet d’Argent ou la mélodie du malheur

Par Pascal Aubier

Pendant ce temps, que l’enfermement à Paris commençait à être trop pénible, nous sommes allés à la campagne en Normandie où ma femme et ma belle (ce n’est rien de le dire) fille avaient eu la bonne idée de trouver maison. Jardin, soleil, herbes, arbres, légumes, cuisine. Le lit est confortable lui aussi et la tendresse.
J’y passe d’ailleurs beaucoup de temps.

Puis beaucoup de lectures, romans et DVD sur l’ordinateur. L’écran TV est un pis aller du cinéma et celui de l’ordinateur un pis aller encore plus pis aller. Mais à la guerre comme à la guerre.

A 94 ans, avant hier, Michel Piccoli nous a quitté. Ils en ont profité pour poursuivre Brigitte Bardot pour « outrages racistes à Réunionnais » dont elle condamnait qu’ils utilisent des chiens pour appâter les requins. Brigitte Bardot qui était si belle et si formidable dans Le Mépris de Jean-Luc Godard avec notre Michel Piccoli. Les gens sont des cons. Qu’ils foutent la paix aux chiens et aux actrices. Pour commencer. Michel Piccoli était un grand acteur, un extravagant comme il le rappelait souvent, je l’aimais beaucoup.
Il fait trop chaud pour un mois de mai. Mais parlons DVD.

Dans une sombre boutique de la rue Beauregard, spécialisée dans les films Soviétiques et autrement exotiques, je suis tombé sur Le Briquet d’Argent de la cinéaste Lituanienne Marina Batalossismus dont je me rappelais le visage rond et les nattes du Lycée à Kaunas après la guerre. Les Lituaniens se sont longtemps réfugiés dans leurs contes et dans leurs légendes. Pour se protéger des Vikings, des Teutons et de toutes sortes de Slaves. Le Briquet ici, est celui qu’on bat comme dans la chanson (Mon Ami Pierrot) et il est caché sous le septième jupon de la fille cadette du Roi, la trop jolie Edtarina. Tout le monde le recherche car il doit être exposé le troisième mardi du mois dans la salle Royale à Wilnus. Quand les serviteurs assermentés sont allés le chercher dans le coffre spécial, il avait disparu ainsi que le bébé imaginaire qui accompagnait Edtarina depuis qu’elle avait croisé le regard de Pskal, le jour de la rentrée des classes en 1954. Le film date du milieu des années soixante. Il s’ouvre par un plan mémorable au raz des marais de Laassanie au soleil couchant avec une musique originale de Belayiev dans laquelle on reconnaît le vieux thème du Soldat et les Trois Sœurs, premier film de Marina Batalossismus.
Des cris d’oiseaux se mêlent à la musique ainsi que ceux du vent rasant. Peu à peu surgit une voix de vieille femme enrouée et pleurnicharde. « Les jambes tourneront, tourneront, et la tête et la tête, et les yeux et les yeux et le cœur s’embrasera et la voix éclatera jusqu’au fond du ciel mort… Le Briquet tapera et tuera la moitié du monde. L’autre moitié pleurera jusque à la fin des temps. Edtarina, Edtarina, maudite, disparait de la surface des choses et rejoint Pskal, le dieu fou sans visage… ». Et soudain, dans une note stridente et folle apparaît Edtarina qui danse et danse en rond sur le plateau d’une barrique de Kvass, les bras en croix, ruisselante dans la tempête qui gronde.
Pour un début de film, c’est un début de film ? Et l’actrice dont j’oublie le nom, dodue comme une poule au feu, blonde comme les blés de Koutance, les yeux lumineux comme les phares de la pointe Noire, lance la cadence de la Mazurka.
On est bien à l’ombre des tilleuls. Un train de travailleurs franchit la nuit. Dans le train, une petite fille pleure. Dans ses bras, son ourson rouge Kitchik.
Le film change de rythme ? Ce qui est très remarquable, c’est la couleur. On ne remarque presque pas tout de suite l’absence de bleu. Les objets, les paysages sont choisis pour leur brun, leurs jaunes, leurs verts. Le rouge n’apparaît qu’avec l’humain. Un truc magique. D’autant qu’à la fin, quand la trop belle Edtarina court vers la mer pour y jeter le briquet maudit, la mer et le ciel s’embrasent d’un indigo luxuriant.
Une affaire à ne pas manquer chers cinéphiles. Vive le confinement.

A bientôt , vivants!