Le château de Valençay
Par Thierry Berthé
Aux confins du Berry et à proximité de la vallée du Cher, juché sur un tertre qui domine le village, se dresse fièrement le plus méridional des châteaux de la Loire, Valençay. Célébré par les gastronomes pour son fromage pyramidal et son excellent vin blanc, le lieu porte toujours la mémoire de Monsieur de Talleyrand, fait Prince de Bénévent par Napoléon 1er en 1806, qui en fit son refuge au long de sa longue et tortueuse carrière politique.
Je vous propose aujourd’hui, de m’accompagner dans la visite de ce joyau de la Renaissance française, mais auparavant il convient de rappeler le destin incroyable de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord qui naquit à Paris en 1754. Son pied bot lui fermant la carrière des armes, il est ordonné prêtre en 1779 puis nommé évêque d’Autun en 1788, position qu’il abandonnera à la révolution pour embrasser une carrière politique qui le verra « aux affaires » sous Louis XVI, la République, le Directoire, l’Empire et même la Restauration. Eminence grise de Napoléon 1er il sera quand même Ambassadeur de France sous Charles X, Député des Etats-Généraux. Réfugié à Londres de 1793 à 1796, il fut ensuite un pilier de la gouvernance du pays en étant ministre du Directoire, du Consulat puis de l’Empire, fonctions dans lesquelles il excella avec machiavélisme et fut le père du « double-jeu » en politique, position ambigüe entre la France et La Russie. Il fut même Président du gouvernement provisoire lors de la première Restauration et Ambassadeur de France au congrès de Vienne après la chute de l’Empire, Président du conseil de la seconde Restauration puis Ambassadeur de France à Londres. Quelle carrière dans une époque aussi troublée qui le vit survivre aux régimes les plus durs et aux complots qu’il fomenta ou subit au fil des ans et qui lui valurent le surnom de « diable boiteux ». Tout en restant conseiller de Louis-Philippe, il se retire en son château de Valençay de 1826 à 1837. Retourné à Paris, il y meurt en mai 1838 à l’âge vénérable de 84 ans.
Louis d’Estampes débute en 1520 la transformation radicale du château féodal familial pour en faire une demeure résidentielle qui s’inscrit résolument dans le style Renaissance. Après nombre de vicissitudes familiales, il ne prit sa forme actuelle qu’en 1650. En 1803, Talleyrand acquiert la propriété qui passa un temps entre les mains du sulfureux banquier Law. Il y vivra fréquemment à partir de 1816. Les divers salons et chambres à coucher de l’immense demeure (100 pièces et 25 appartements de maître dont peu se visitent) abritent un somptueux mobilier, principalement d’époque Empire.
Abordons la visite par la cour nord qui offre une vue monumentale de l’édifice dont l’ampleur se révèle alors et traversons le jardin à la française réalisé en 1906 seulement. L’accès aux bâtiments se fait par la cour d’honneur qui s’ouvre vers de nouveaux jardins et regarde résolument vers le sud. Le bâtiment principal, orienté plein sud, est parcouru par une galerie, dite des portraits qui dessert l’ensemble des salons du rez-de-chaussée. Ornée de statues et bustes antiques, elle montre six portraits de famille commandés au peintre Joseph Chabord en 1817. Les grands salons se succèdent alors, le salon de musique avec son piano-forte de 1808 et une belle harpe de 1817, puis le salon bleu décoré de « chinoiseries », d’une merveille de table Louis XVI et d’un tableau représentant le maître des lieux. Il est suivi du grand salon, soutenu par deux colonnes et qui abrite un splendide bureau Mazarin du début du 18ème siècle, doté d’une marquèterie de cuivre et d’écaille rouge de tortue. Enfin, la galerie dessert la salle à manger qui accueillait jusqu’à 36 convives et est rehaussée de deux belles tapisseries de Beauvais attribuées à Canova.
Le grand escalier, richement décoré et tapissé, conduit aux chambres dont la plus modeste est bien celle de Talleyrand lui-même. Elles sont desservies par une grande galerie, similaire à celle du rez-de-chaussée, où règne une statue copie de la Diane Chasseresse de Houdon.
Le cabinet de travail réunit les meubles de travail du Prince, notamment le grand secrétaire du 19ème offert par le Prince Murat, Roi de Naples. La table en acajou et le fauteuil à soufflets lui servirent lors de son ambassade à Londres sous Louis-Philippe. La visite révèle une série de chambres richement meublées : la chambre de la Princesse de Bénévent, épouse de Talleyrand, meublée 18ème siècle, la chambre de la Duchesse Dino, nièce puis compagne du Prince qui fut meublée en acajou et décorée de tentures vertes. Lui succède la plus vaste chambre du château, dite du Roi d’Espagne car elle fut occupée par le Prince des Asturies, futur Ferdinand VII. Prisonnier de l’Empire de 1808 à 1814, il y fut royalement traité par le maître des lieux. Sur les murs, un précieux papier peint panoramique en grisailles illustre la vie de Psyché et de Cupidon. La chambre de Talleyrand est simple et meublée à l’égyptienne comme le montre le lit aux montants sculptés. La dernière chambre était réservée aux visiteurs de passage et propose un guéridon orné de hiéroglyphes et un lit directoire ayant appartenu à Mme de Staël.
Parcourir de nouveau la galerie de l’aile ouest nous mène à la « salle des trésors » qui abrite des objets et costumes ayant appartenu au Prince, dont ses décorations, son épée d’apparat et ses caractéristiques chaussures d’infirme. De retour au niveau de la cour, il faut admirer les cuisines installées au sous-sol et dotées des équipements les meilleurs de l’époque, dignes d’un Prince comme d’un futur Roi d’Espagne.
Dès lors, nous pouvons nous aventurer dans les jardins, en commençant par le jardin français – orné de plans d’eau, entre château et communs – qui permettait la parade des carrosses lors des fêtes nombreuses. Plein sud se découvre le jardin de la Duchesse, décoré de statues, il surplombe la vallée du Nahon. Enfin, en traversant la Grande Perspective créée en 2016 en s’inspirant d’une gravure de 1705, on accède au vaste parc à l’anglaise qui réserve une belle perspective sur l’aile ouest de l’édifice et autorise de longues flâneries.
Nul besoin d’être historien ou architecte pour avoir envie d’y revenir un jour ou l’autre. Ne nous en privons pas.
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Crédit photo Thierry Berthé
