Arts

Chronique Numéro 23 – Alain Pusel

Leur ombre portée

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
Peter Handke

Dans ma première jeunesse, j’essayais de trouver un sens à mes pensées, tout du moins une sorte d’équilibre. Avec le recul, cela paraît désopilant. A cette période-là, tout le sens était dans cette recherche.

Alors, je m’en étais remis à deux écrivains ; l’un serpentait autour de son proche passé, l’autre se verticalisait à la lumière de ses ancêtres. Tout les séparait. Plus tard, une même récompense les réunira, comme deux pages d’un livre ouvert, l’un clôturant, l’autre débutant un chapitre d’un récit différent. Si par amusement, on inversait le sens de la lecture, ce serait l’autre qui refermerait et l’un qui inaugurerait. Si l’on caresse de la paume de la main deux pages côte à côte, on peut ressentir des énergies différentes. Ce qui relie ne se lit pas toujours.

Patrick Modiano est le piéton de Paris. Le repère fixe de toute son œuvre : la précision du cadastre ; qu’il parle du Paris des années 50 ou 70, les rues et les trajets empruntés sont rigoureusement exacts, précieux contrebalancement avec l’amnésie ou les hésitations récurrentes des narrateurs successifs, figures du double de l’auteur. Le titre d’un roman clé : Rue des boutiques obscures (1) donne le la de toute une œuvre, qui paraît osciller entre des souvenirs confus et des traumatismes bien lourds.

Le lecteur s’entretient avec les souvenirs discontinus du personnage, écoute une petite musique de nuit. Il est rapidement curieux de l’un et envoûté par l’autre : l’écriture est un sortilège et Modiano sait égarer pour mieux nous reprendre par la main.

A ses débuts, Jean-Marie Gustave le Clézio fascine et éblouit. Il est beau, blond, mystérieux, avec un air british et enfantin ; si mystérieux. Son premier manuscrit, envoyé par la poste aux éditions Gallimard, connait un vif succès critique ; Le procès- verbal (2) est le début d’une magnifique ambition sous la houlette du Nouveau Roman. Cet écrivain, issu de voyageurs bretons émigrés à l’île Maurice, écrit un univers ouvert à la multiplicité du monde. Ses récits emmènent le lecteur dans un ailleurs qui désarçonne, de la forêt d’Amazonie au désert du Sahara. Le Clézio aura vécu sur les cinq continents et émerveillé les lecteurs qui découvraient l’altérité inouïe du monde.

Celui-ci qui reste en ses dédales intimes et celui-là qui mesure l’étrangeté des autres civilisations.

Une écriture en spirale face à une écriture qui s’échappe ; l’écrivain des variations sur le même thème face à l’écrivain-monde.

Le sédentaire et le voyageur.

Le plan de Paris, la carte de l’Atlas.

Le Clézio (né en 1940) reçoit le Prix Nobel de Littérature en 2008.

« …écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante », selon les termes de l’Académie.

Ce qui est apparu comme une surprise pour beaucoup est que Modiano, (né en 1945) est également honoré par l’Académie de Stockholm en 2014.

«… pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation », selon les jurés du Prix.

L’homme du souvenir et du remuement de l’intériorité se retrouve à la même hauteur critique (nobélisation oblige) que l’homme des voyages et de l’ouverture hors occident revendiquée.

Je me suis beaucoup amusé à reconsidérer ces deux figures, qui m’avaient aidé à grandir ; deux directions, deux ambitions, deux tuteurs à chaque bout du terreau qui me portait, jeune arbrisseau. Faut-il forcément s’appuyer sur l’un plutôt que sur l’autre pour s’élever droit ? Alternance ou exclusivité ? Je me plongeais dans les affres identitaires de l’un pour mieux prendre mon envol avec le récit des grandes étendues de l’autre. Une démarche bancale permet de voir au loin.

Comme si l’équilibre était à portée du travail du regard.

En ce milieu de juin, à une terrasse de Paris, près d’une flaque de soleil qui détoure un cercle d’ombre, je feuillette d’anciennes lectures. Je flâne, assis, immobile, sous ce ciel tendu de bleu, qui berce cette ville convalescente, aux passants à l’impatience retrouvée.

Je me retourne, mais il n’y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux de ces après-midi d’été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux… (3)

Cela fait des années que j’ai cessé de croire que le pôle Modiano et le pôle Le Clézio, comme deux polarités électriques différentes et donc créant un champ d’attirance, me donneraient une stabilité psychologique, m’aideraient à suivre un chemin rectiligne ; peut-être même que l’un m’aurait servi de boussole et l’autre d’étoile du berger.

La lecture n’est pas qu’un refuge, elle est aussi un champ d’aimantation et de vision.

Au fil du temps, je me rapproche d’une pelote de fil à démêler. L’aimant du voyage ne m’attire guère, les plis du souvenir et le labyrinthe de la mémoire sont des lieux à redécouvrir, encore.

Il y a comme un bouleversement, une rupture incroyable à la fin du texte L’horizon ; tout à coup, de manière sidérante – on est chez Modiano -, le narrateur quitte Paris, bascule dans Berlin. Et géographiquement et temporellement le lecteur ne sait plus du tout où il en est.

Le lecteur est perdu alors que le narrateur renoue avec lui-même.

Le lecteur en cherche son deuxième souffle, à moins que ce ne soit son Troisième Œil. Patrick Modiano, qui par magie nous guidait dans le rêve éveillé d’un Paris de jadis, d’un Paris somnambulique, nous projette dans une autre dimension, dans une invitation à l’éveil, le tout accomplit en quelques lignes.

Un saut vers l’inconnue.

Une promesse quantique.

La joie mélancolique de l’Éternel Retour.

Il suivait la Dieffenbachstrasse. Une averse tombait, une averse d’été dont la violence s’atténuait à mesure qu’il marchait en s’abritant sous les arbres. Longtemps, il avait pensé que Margaret était morte. Il n’y a pas de raison, non, il n’y a pas de raison. (…)

Il était fatigué d’avoir marché si longtemps. Mais il éprouvait pour une fois un sentiment de sérénité, avec la certitude d’être revenu à l’endroit exact d’où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. (4)

 

  1. (1) Patrick Modiano, roman paru en 1978, Prix Goncourt
  2. (2) Jean-Marie Gustave Le Clézio, roman paru en 1963, Prix Renaudot
  3. (3) Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, page 107
  4. (4) Patrick Modiano, L’horizon, Gallimard-Folio, 2010, page 166