Le songe contre le monde
Par Rodolphe Ragu
Il y a des livres qui avancent comme des récits, et d’autres qui progressent comme des rêves. Alphonse et le songe premier appartient résolument à cette seconde catégorie. Sous les apparences d’un conte destiné à la jeunesse, Othman Ihraï compose une fable poétique sur l’enfance, l’imagination et l’entrée dans l’âge adulte. L’aventure d’un jeune singe quittant sa forêt pour découvrir le monde des hommes devient peu à peu une méditation sur ce que la modernité gagne en efficacité et perd en capacité d’émerveillement.
Dès les premières pages, Alphonse et le songe premier impose une atmosphère singulière : l’auteur nous plonge dans un univers où les frontières entre l’esprit et le physique semblent abolies. La forêt d’Alphonse n’est pas un simple décor : elle respire, conseille, protège, transmet. Les arbres possèdent une âme, les animaux dialoguent avec le monde invisible, et la nature tout entière paraît participer d’un ordre secret. Cette ouverture confère au récit une dimension presque mythologique. Le livre invite plutôt à accepter une logique du symbole et de l’intuition, si bien que le voyage d’Alphonse, jeune singe poète arraché à son monde d’origine, relève moins de l’aventure classique que de l’initiation. Chaque rencontre, chaque détour, chaque personnage, semble chargé d’une signification qui dépasse sa seule fonction narrative. Est évidente la parenté avec les grands contes philosophiques, avec ces récits qui parlent aux enfants tout en adressant aux adultes un discours plus discret sur la perte, le temps ou la liberté.
L’une des grandes réussites du livre réside précisément dans cette manière de faire coexister plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, l’enfant pourra suivre l’itinéraire d’un héros attachant confronté à un univers étrange ; l’adulte y lira une réflexion sur le devenir, sur les compromis imposés par l’âge, sur l’érosion progressive de l’imaginaire. La formule leitmotiv du livre – « l’âge de raison venu réclamer sa dîme » – résume admirablement cette tension. Grandir n’est pas présenté comme une conquête triomphale, mais comme un échange ambigu : quelque chose se gagne, quelque chose se perd. Et cette mélancolie diffuse irrigue l’ensemble du récit. Dans le monde des hommes que découvre Alphonse, tout semble soumis à l’urgence, à l’efficacité, à la répétition. Les pages où apparaissent les mystérieux serviteurs vêtus de noir, les entrepôts métalliques, les caisses déplacées mécaniquement ou encore ce singe automate privé de parole composent un imaginaire inquiétant. Le contraste avec la forêt originelle est saisissant. D’un côté, un monde organique, habité par les songes ; de l’autre, un univers rectiligne où tout semble réglé par des logiques fonctionnelles.
L’un des passages les plus révélateurs du livre voit Alphonse observer ces hommes incapables de regarder autre chose que des lignes droites. Leur attention ne suit que des trajectoires prévisibles ; ils demeurent aveugles aux courbes, aux détours, aux bifurcations. Derrière cette image se dessine toute la philosophie du récit. La poésie apparaît comme une manière de résister à l’appauvrissement du regard. Elle est le chemin de traverse, la route oubliée, celle que les hommes pressés ne prennent plus. On retrouve alors l’idée centrale du roman : l’imagination n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Cette thématique donne au texte une tonalité presque spirituelle. Sans jamais se rattacher explicitement à une tradition religieuse, le récit emprunte beaucoup au langage de la quête intérieure. La recherche du « songe premier », ce trésor mystérieux convoité par les adultes eux-mêmes, peut ainsi se lire comme une métaphore de cette part d’enfance que chacun tente de préserver.
L’écriture d’Othman Ihraï crée largement cette impression. Son style privilégie les images, les métaphores, les rythmes souples et les associations inattendues. La narration progresse souvent par touches successives, comme une suite de visions. Certaines pages semblent davantage conçues pour être goûtées que pour être parcourues rapidement. Cette attention portée à la musicalité confère au livre une identité forte, parfois même envoûtante. C’est aussi là que se situe sa principale limite. À force de privilégier l’atmosphère, le récit peut donner le sentiment de ralentir excessivement sa progression. Certains épisodes paraissent ainsi davantage construits autour d’une idée ou d’une image que d’un véritable enjeu dramatique. Le lecteur attaché à l’action ou à l’efficacité narrative pourra parfois éprouver une forme de frustration. Quelques symboles, enfin, sont si présents qu’ils risquent de perdre une part de leur mystère à force d’être réaffirmés. Mais ces réserves demeurent secondaires au regard de l’ambition de l’ouvrage. Alphonse et le songe premier n’est pas un roman d’aventures déguisé en conte ; c’est un conte qui assume pleinement sa nature poétique. Son véritable sujet n’est ni la forêt ni la ville, ni même le parcours d’un jeune singe, mais la possibilité de préserver un regard capable de s’émerveiller (d’où la participation à l’ouvrage des deux filles de l’auteur, qui en ont assuré les dessins). Dans un paysage littéraire souvent dominé par le réalisme et l’immédiateté, le livre d’Othman Ihraï revendique le droit au détour, à la lenteur et au rêve. Une proposition rare, parfois imparfaite, mais portée par une sincérité et une imagination qui la rendent profondément attachante.
Alphonse et le songe premier
Othman Ihraï (avec Romane Ihraï et Louise Ihraï)
124 pages
Éditions Fine pluie
