Arts

Chronique n° 12 d’Alain Pusel

Nos fantômes dans les couloirs du temps

Qui ne se souvient de l’Un, avec ses longs bras, agités, son discours, volubile, ses doigts qui s’animent. C’est dans la classe de « Philosophie moderne » — tout un programme — déjà tourné vers les poussières du temps. L’Un donc, plus âgé que la plupart d’entre nous, basculés de l’omnibus du lycée, est tombé dans la potion moitié amère, moitié tonique, du mémoire pris repris repoussé transformé ; reprisé dans de la bonne laine dont la pelote des notions commence à filer sans qu’il ne sache plus à quel fil se fier.

L’Un, je m’en souviens, les cheveux en bataille, habillé dans le moule de la décennie précédente, faisant la conversation avec aplomb au professeur de philosophie moderne tout heureux de discuter avec quelqu’un qui avait suivi son cours depuis des années et qui — tournicoti tournicota — L’Un donc, avec les doigts qui s’animent comme des allumettes en flamme et qui dessinait reprenait précisait tous ces concepts voués à la poussière tandis qu’il époussetait les siens avec le désordre de ses fragments qui dansaient dans sa tête , du bout des doigts il serait bien allé dans les recoins de son cerveau en surchauffe, qui, lui vrillait l’intérieur de son crâne.

Du savoir, de l’absolu, de la tangente de la réponse du mémoire clos et achevé, — même pas en rêve.

Je n’ai jamais osé l’aborder.

Pendant une pause. Devant le distributeur. Pourtant.
Que lui dire ? Que je me demandais quel âge il avait… depuis combien d’années il travaillait sur sa thèse… de quoi il vivait et pourquoi il venait toujours à ce cours ? Il venait et repartait, toujours le mardi après -midi, de 14 heures à 17 heures. En fait, il partait à l’heure du goûter, toujours. Ne pas en perdre une miette, du festin de la pensée. Toujours revenir à la sienne.
Qui ne se rappelle de l’Autre, les cheveux ras, les petits yeux perçants, la démarche militaire dans un imperméable bien resserré à la taille. L’Autre, que l’on entendait venir de loin dans les couloirs et à la cafétéria. Il tournait autour des cours, il ne rentrait dans aucune salle. Mais il venait respirer l’air de rien. Quoi donc ? L’odeur d’une référence ? D’une note de bas de page ? La rumeur, qui elle-aussi tournait dans les couloirs, couloir où l’on fumait encore des cigarettes roulées à la main, des cigarettes de philosophe qui pense, des cigarettes qui faisaient des ronds de fumée et qui disaient qu’il travaillait sur la Première Critique depuis des années. Qu’il avançait, reculait, qu’il avait choisi un directeur de thèse, ensuite un autre s’était avancé. Parti le premier. Abandonné l’idée. Même un concept peut rendre sa retraite. Même la raison peut partir en fumée. Même une finitude peut s’en aller à perte de vue.
Il nous faisait peur. C’est sûrement lui qui devait être terrifié, à marcher, tourner, faire le tour, faire le cercle sans parler sans s’arrêter sans s’asseoir ; sans dévier de cette course circulaire, de ce cercle d’anxiété, de ce trajet sans cesse reconduit, répété — à l’agonie.
Je n’ai jamais osé aborder l’Autre.
Un jour nos yeux se sont croisés à la librairie de l’université ; est-ce qu’il cherchait encore un livre, est-ce qu’il espérait encore voir un signe… Il avait les lèvres très minces et il est reparti tourner dans les rayons, puis je l’ai vu sortir tourner sur la place, puis je l’ai vu de dos tourner sur sa gauche et j’ai vu son imperméable si sanglé disparaître dans le gris de l’automne.
L’enseignant du module « Philosophie moderne » a changé plusieurs fois, celui du module « Philosophie ancienne » est resté le même, tellement âgé à nos yeux que du coup il ne vieillissait plus. On le trouvait très apaisant dans sa manière d’être et très clair dans ses énoncés de la pensée du passé.
Heureusement sans doute que l’on finit par en finir avec ses études. On finit par rompre le cercle de toutes les pensées merveilleuses et assoiffées qu’on avait.
On ne revient pas hanter les couloirs de son ancienne université.
On ne revient pas taper la discussion avec le professeur qui se renouvelle de saison en saison dans un module séduisant — oh, si tentant. Le moderne.
Je me rappelle que dans les mauvais passages du temps, lorsqu’on se demande ce qu’on fait là, à se dire qu’on étudie, qu’on parle tout à coup avec enthousiasme à un ami de son futur mémoire, qu’on se précipite à la librairie avec une liste de commentateurs, autour du penseur que l’on croit né uniquement pour nous, parce qu’il n’a fait que penser exclusivement pour nous, alors que le ciel devient bas et lourd et que l’on se demande de quoi on va vivre, qu’il faut absolument trouver une nouvelle cohabitation le mois prochain, que les paquets de pâtes s’accumulent, que les nuits de solitude s’entassent dans le placard…
On a tous eus, vous, moi et d’autres, une crainte irraisonnée, une mauvaise peur, une inquiétude d’y rester. Dans le cercle. Dans le couloir. Dans le rêve à vie d’une folle et vraie pensée.
Non non, on en est bien sorti des études, on a disparu un matin sur la place de l’université, on a tourné sur la droite, ou sur la gauche, quelqu’un nous a vus de dos et s’est interrogé.
Soulagé. Mais triste. Non. L’inverse. On avait décidé de lâcher le concept de notre vie, le penseur de notre cœur, de reposer sur les rayons du temps les livres que personne ne lit.
Je n’ai pas repris à mon compte les bouts des doigts qui s’animent, les courses circulaires le long du bord d’un abîme.
Je n’ai pas eu leur courage.
Feindre est le propre du poète.
Car il feint si complètement
Qu’il feint pour finir qu’est douleur
La douleur qu’il ressent vraiment. (1)
  1. Fernando Pessoa, Je(ux) — Petite Anthologie, édition Chandeigne, 2018, p.7