Arts

Promenades printanières

Par Henri – Hugues Lejeune

C’est temps-ci, j’ai été un peu hanté par l’idée que le hasard puisse être considéré comme une nécessité.

Je me suis trouvé prétentieux :  la vérité en était que je voulais simplement en faire à ma tête et suivre ma fantaisie.

Elle a bien fait les choses et m’a mené à visiter, à la galerie Malingue ( 16 avenue Matignon, 8éme), l’exposition de 80 œuvres de Charles Filiger, ce célèbre Nabi réfugié dans le symbolisme et que l’on ne voit jamais, sinon à chaque génération de la famille Malingue : ses expositions sont rarissimes et toutes ses œuvres, qui ne foisonnent pas, sont entre les mains de collectionneurs qui les conservent jalousement et sont toutes ou à peu près austères et de petits formats.

Son œuvre se confine donc entre quelques possesseurs jaloux ou se trouve disséminé dans divers musées qui les montrent dans cette période du début du XXe siècle entre Nabis et symbolistes, à côté de Gauguin, Maurice Denis, Sérusier, Vuillard …

Son propos assumé fut de décrire l’indicible, indescriptible donc par essence, avec des moyens dont le moins que l’on puisse en dire est qu’ils sont d’une exigence totale, d’une simplicité épurée, tranchée, tant dans les couleurs que le dessin ou les contours qu’il en arrive à profiler en des contours quasi géométriques.

Né en 1863, mort en 1928, complètement sinon oublié du moins omis depuis le début du siècle par tout un chacun. Il a naufragé sa vie.

Cet Alsacien c’était fait Breton, ayant rejoint Gauguin au Pouldu dès 1889 et  il le suivit dans la synthèse et la stylisation des formes et des couleurs (après avoir un peu cherché sa voie dans le pointillisme) et développer ainsi un style personnel dans des petits paysages de Bretagne, des scènes d’inspiration ou de motifs religieux, profondément inspiré par les primitifs Italiens qui le firent adopté, autant par les Nabis que par les symbolistes. A cela s’ajoutent quelques portraits souvent d’anonymes.

Il inspira divers artistes et se lia intimement avec quelques écrivains et poètes de l’école symboliste mais il restait quant à lui un exilé de l’intérieur. Son isolement était de plus en plus total et dès les premières années du XXe siècle il se clochardise en Bretagne, miné par l’alcool et l’éther où il trouve refuge et – qui sait – inspiration ? Tout en déplorant son addiction sans doute le croyait-il parfois, comme tout un chacun.

L’œuvre se veut de plus en plus simple et rigoureuse, s’achemine aussi vers des médaillons de forme géométriques ( il avait renoncé là au dessin à proprement dit, au profit d’une sorte d’une géométrie de l’espace, de stylisation tout droit inspirée des icônes orthodoxes et des mystiques médiévales.

Visiblement ces œuvres visent un au-delà, aspirent à un idéal, une communication spirituelle avec l’Univers ou son ailleurs.

Ma conviction, en visitant cette exposition, est que souvent il y parvient, de plus ou moins près suivant le regard du spectateur et ses secrètes aspirations.

Elles sont rares, elles sont modestes, invisibles presque et les occasions de les voir son rares.

Pour couronner le tout, vous apprendrez que ses principaux « supporters » et les plus bruyants ont été Alfred Jarry, un de ses amis proches, puis André Breton après la guerre de 40 qui l’a « remis sur le tapis », recherchait ses œuvres dont il garnissait sa chambre à coucher et apprécierez, j’en suis convaincu, cet attelage de la carpe et du lapin.

Puis le Grand Palais ouvrit ses portes pour les quelques jours d’Art Paris.

Il est toujours passionnant de regarder ce que devient l’Art quand il est corps à corps aux prises avec l’époque et aussi ce vers quoi les galeristes tentent de le canaliser ; il est peut-être difficile de démêler là ses propres intentions, ses aspirations surtout si elles sont contradictoires.

Pourquoi ai-je ressenti quant à moi une certaine déconcentration en même temps qu’une dispersion extrême ! Serait-ce, mal intentionné je suis, le tout est le n’importe quoi ? Pas non plus.

Éventuellement la surprise, l’invraisemblable, le choquant, le désinvolte, et la recherche à tout prix du « choc » ont-ils finis par s’user les ongles et ne les recherchons-nous plus à tout prix comme on l’a tant vu en toutes ces années ?

Divers points, diverses lignes de force tentent-ils d’émerger ? Il m’a semblé que la Bande Dessinée et son hinterland aient prospéré au point de se former en une sorte de langage et inspirait directement au moins les arts graphiques. Mais que valent mes impressions ?

J’ai le même jour affronté aux Tuileries le PAD (Paris Art Décoration).

Etais-je fier et de bonne humeur grâce à cette modeste performance sportive ? Le fait du plus petit nombre de stands, de leur nécessaire concentration autour d’une claire vocation esthétique, le niveau sonore assourdi ont-ils eu pour résultat .que davantage de mes sens se soient sentis concernés ici.

Était-ce aussi que l’esthète qui subsiste obstinément en moi (Malgré que j’en aie ?) se retrouvait par postulat mieux ici ?

Certes on y a vu affluer diverses techniques révolutionnaires et tant mieux et bravo pour elles qui ne savent parfois où donner de la tête ni ou s’arrêter dans la hardiesse.

Une certaine logique, le moindre sens pratique s’oublie-t-il parfois mais ce n’est pas le propos et ce n’est même pas grave.

Certes l’idée de jucher un fauteuil (confortable ?) au sommet d’un meuble de rangement, celle de l’austère manufacture de Sèvres de se mettre au goût du jour en projetant diverses têtes de morts sur une vasque de porcelaine d’une exquise translucidité prêtent à sourire ? Est-ce  le but cherché ?

Bienvenue à un esprit d’exploration de l’insolite, de l’inattendu, une extension d’objet de décoration, d’objets et de meubles relevant de l’exotisme ou des arts premiers qui sont choses, à mon goût, excitantes. Le voyage est le bienvenu comme l’appel à l’imagination.

Et dans ses luxueux et finalement rafraîchissant « décors », l’on se verrait bien vivre.

Dans le même temps, jusqu’au 21 juillet, le musée d’Orsay nous raconte l’introduction du « Modèle noir  de Géricault à Matisse » dans un esprit où le plan artistique et la description ne vont pas sans une enquête sociologique forte intéressante grâce aux archives ?

Bien entendu tout au long du XIXe siècle, la gamme s’élargit, l’intérêt monte peu à peu.

Il va sans dire que l’intérêts des artistes n’est, surtout dans ses débuts, nullement sociologie ni politique à proprement parler ; Il reflète ce qu’il voit, essayant de l’assimiler au sein de ce qu’il entend montrer (le célèbre « contraste » entre Olympia et sa servante).

Il ne viendrait encore à nul créateur extérieur l’idée de s’interposer entre la société et le « noir » !

J’avoue que je trouve plaisante la logomachie avec l’aide de laquelle jonglent les commentateurs de cette recherche intéressante et diverse et qui ne présente, telle quelle, nulle finalité réelle, sinon documentaire et artistiquement dialectique.

Quand le discours se fera-t-il naturel et simple sur tous ces aspects ?

C’est évidemment une question de temps et les Africains comme leurs descendants sont heureusement d’ores et déjà parfaitement à l’aise pour leur part là-dessus, sauf s’ils en viennent à s’activer sur ces questions avec des objectifs aussi ciblés qu’ils sont légitimes. Patience.