Arts

Chronique n°6 d’Alain Pusel

En aller, en retour vers les baltiques, 2

La traversée de ce serpent de mer de béton et de fer me maintient en Scandinavie, je change de rive et de pays, je passe sous la Baltique…je ne filerai pas vers le nord, vers la Norvège, ce beau pays de neige ; l’or noir des plateformes off – shore y cohabite avec le froid et la blancheur des terres ; un territoire black and white à goûter une prochaine fois.

Je quitte la Suède et emporte Transtrømer, je pose le pied sur les pas de Kierkegaard, celui par lequel scandale et existentialisme prennent corps, envahissent toute sa pensée. A Copenhague, précisément, je regarde Malmö, la Suédoise. Un trouble me gagne.

Elle s‘appelait Klara. Elle m’envoyait – nous avions fait connaissance dans un musée – des aquarelles très vives, étendues de joies colorées à l’intérieur desquelles son regard mauve brillait des feux de l’échange. Les courriers se sont succédé. Est-ce que je regardais ailleurs ? Est-ce que je ne voyais rien ? Nous avions vécu quelques nuits de chuchotements.

Lorsque son visage s’est estompé de ma mémoire, je me suis rappelé des couleurs de ses invitations, de la vivacité de son attente. Il était trop tard. Elle avait quitté le pont. Nous sommes et nous sommes si peu.

L’accablement suspend son vol

L’angoisse suspend sa course.

Le vautour cesse de fuir.

(…)

Le sol interminable sous nos pas.

L’eau reluit entre les arbres.

Le lac est une fenêtre ouverte sur la terre. (1)

Klara ce matin ne se souvient pas de moi, c’est certain ; elle vient de se réveiller aux côtés de Bjorn, son compagnon traducteur, boit son café avant d’aller à bicyclette à son travail de conférencière, au Moderna Museet : c’est ainsi que je veux me l’imaginer.

Au Petit Palais, le tableau de Christian Købke (2) qui a été choisi pour affiche de l’exposition L’âge d’or de la peinture danoise, montre non pas une seule, mais deux femmes qui attendent sur un frêle ponton de bois, l’arrivée d’une barque dans laquelle plusieurs personnes sont assises. Deux femmes dont on ne peut voir – elles sont tournées de trois quart et à distance – le visage. « La vue du lac Sortedam depuis Dosseringen en regardant vers Nørrebro » est un titre qui fait tourner la tête ; cette précision topographique a quelque chose d’une incantation et d’une absurdité à la fois. Qu’attendent-elles, ces deux femmes : deux bons fiancés ou quelque grande nouvelle ?

Le 11 octobre 1841, Kierkegaard rompt définitivement ses fiançailles avec Régine Olsen, avec laquelle il était fiancé depuis le 10 septembre. Dans le cœur de la jeune fille, c’est un tremblement de terre, dans celui de Søren Kierkegaard, c’est une folie maîtrisée qu’il expliquera dans son livre « La Reprise », publié le 16 octobre 1843 sous le pseudonyme de Constantin Constantius. Il s’agit, selon les biographes, de passer de l’instant (le stade esthétique) à la continuité (stade éthique) – c’est aussi un biais pour communiquer avec Régine dans le sens de re-prendre leur destinée commune, en veillant non pas à répéter le passé mais à le renouveler. Rêve du renouveau. Mais Régine a un nouveau fiancé…  Kierkegaard écrira le 19 novembre 1849 à l’époux de Régine, afin de trouver un moyen de se réconcilier avec elle ; il est lui-même entré par sa conduite et ses écrits dans le stade religieux qui vise à l’éternité.

L’affiche de l’exposition apparaît telle une re- prise de l’affiche de l’exposition d’Anders Zorn (voir chronique numéro 5) : encore un ponton, encore une attente, l’arrivée d’une barque, porteuse de réponse ou de bonheur … Un trouble nous saisit, tant l’analogie narrative entre les deux œuvres est confondante !  Heureusement nos yeux se dessillent : l’exposition du maître de la peinture suédoise couvrait la période 1860 – 1920 ; celle de l’exposition actuellement en cours la partie 1801 – 1864.

Mieux encore, ce qui écarte la tentation de la répétition, ou de la reprise : c’est la présence au centre de la toile d’un mât qui porte un drapeau danois, qui frisote piteusement, la pointe vers le bas. Dans le pays de Kierkegaard, les soucis se multiplient : ainsi le consigne le dossier de presse du Petit Palais :  défaite navale face aux Anglais dès 1801, faillite de l’Etat en 1813, cession humiliante de la Norvège à la Suède en 1814… la puissance du royaume s’effiloche, le moral décline. Alors, ce drapeau pour essayer de redorer le blason de la nation et consoler la population dans une période douloureuse ? Il ne se tient pas droit, dans un rectangle intransigeant, le symbole d’unité du pays. Il se fait un peu porter pâle – comme le rouge est délavé…  Il renvoie, songeons-nous, au magnifique petit tableau visible au Musée d’Orléans, de Léon Cogniet,(3) :« Les Drapeaux », qui, lui aussi, invite les esprits à se rassembler autour d’une situation tragique : dans son cas après les Trois glorieuses qui ont déchiré  le cœur de Paris.

Les forces de l’esprit et de la création montrent leur essor, au fur et à mesure de l’exposition du Petit Palais, alors que le pays s’enfonce dans le pessimisme et subira l’humiliante défaite du Schleswig, face à la Prusse de 1864.

La poésie sèche de Transtrømer, la pensée coupante de Kierkegaard ; ainsi revenons-nous  de nos baltiques, ému et chancelant. Le gris du ciel étagé de souvenirs.

Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais en direction opposée ; car, ce dont on a ressouvenir, a été : c’est une reprise en arrière ; alors que la reprise proprement dite est un ressouvenir en avant. C’est pourquoi la reprise, si elle est possible, rend l’homme heureux, tandis que le ressouvenir le rend malheureux, en admettant, bien entendu, qu’il se donne le temps de vivre et ne cherche pas, dès l’heure de sa naissance, un prétexte pour s’esquiver derechef hors de la vie. (4)

  1. Tomas Transtrømer, dans Baltiques, Ciel à moitié achevé, Poésie-Gallimard, 2004, p.106
  2. Christian Købbe, 1810 – 1848, présent avec quatre de ses tableaux au Petit Palais
  3. Léon Cogniet, 1794 – 1880, ami de Géricault, cité par Delacroix dans son Journal. Peintre à vraiment re-découvrir !
  4. Søren Kierkegaard, La reprise, Garnier-Flammarion, 1990, p. 66