Arts

Chronique n° 20 d’Alain Pusel

Vingt ans et vingt chroniques

La vingtaine.
Les fameuses années qui nous emportent dans le Grand Tout… et les petits riens.
Et plus tard, on voudrait ne se souvenir de rien et tout autant de tout.

Certes, il y a l’injonction de Nizan :
J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes [1].

Nous voici donc entrés dans notre propre perte.
Pas faux. Mais savourons l’art du contre-pied.

Que de belles, tendres et vibrantes blessures, dans cet espace-temps soudain pleinement ouvert, où l’on se découvre. Où l’on danse, trébuche et court !

Alors, il y a la phrase de Bachelard :
Toujours imaginer sera plus grand que vivre. [2]

On rêve beaucoup à seize ou dix-sept ans. À vingt on s’éprouve.
On y croise ses futurs souvenirs.
Je me souviens…

Et je ne vous indiquerai pas toujours les références précises — vous avez les vôtres à déplier en chœur.
Des visions, des éclairs, un instant.

Sur le trottoir en face, Jean Marais, beauté et force — « Lion superbe et généreux » [3], sur scène il incarne à ce moment-là le père du Cid.

À la sortie du théâtre, je croise Jean-Louis Barrault, l’air égaré que j’apprendrai mieux à reconnaître, auprès de quelques vieillards, longtemps après. Je remarque ses pantoufles.
Ce ne sont pas des pantoufles de vair… cet homme qui sut faire rêver des parterres de spectateurs durant des décennies, marchait près du Rond-Point comme un enfant — à côté de ses pompes. J’entends encore la voix de Michael Lonsdale, délicate et fine, lancée tel un fil d’Ariane vers sa déambulation vagabonde, et qui s’enroule encore dans mon oreille.

Je verrai aussi Madeleine Renault dans Savannah Bay. Une photographie du spectacle punaisée dans ma chambre comme ex-voto. La foi dans l’incarnation. La voix nue. La présence simple. Mes héros sont un peuple de fantômes qui s’embrasent sur les planches.
« We cannot leave a place we have never been » [4]

Tout se met en place, finalement.
Nul hasard. Des sprints. Des arrêts. Des allées et venues, des promenades le long des rues. Jeune homme promeneur. Jeune homme noctambule.

D’inattendus face-à-face dans la nuit de Paris, quelques paroles en plein jour ou, au bout du compte, un silence émerveillé.

Laurent Terzieff, debout devant un comptoir de café. Est-ce un samedi. Après la matinée ? Quelle pièce ? Quelle psalmodie encore, un brin outrée ?

Lucchini, tête nue sur une moto, qui remonte vers la place de Clichy, a-t-il rendez-vous chez Rohmer que je croise avec Bulle, jeune muse dernière, vers la gare du Nord.  Avec son petit sac à dos. Comme dans une scène de film. Gainsbourg les yeux baissés qui traverse, allègre, le passage clouté. Armé d’une cigarette. Comme dans un refrain de Gitanes.

Bien sûr, déjà, tout part en fumée. En une de Libération, un matin d’octobre 84 : Truffaut est mort/Michaux est mort.
Place de la République, kiosque. Froid sur les mains. Encre sur les paumes.
J’allais monter la rue de Belleville. J’entre avec les capitales dans un café.

Tout est dit : l’homme de La femme d’à côté me fait un dernier signe de tête en même temps que celui de L’infini turbulent. Univers si différents donc forcément appelés à se croiser.

De la cinémathèque encore à Trocadéro — l’unique, la vraie ! à la collection permanente de Beaubourg — ses dessins sous mescaline ; à la fois fiévreux et avide, je cours d’un lieu, l’autre. Images et textes. Femmes et Piéton de Paris. Je vais zigzaguant, cœur en feu et âme en cendres — L’art ravit et la culture vieillit, si terriblement.
Peter Coyotte. Quelques mots dans un café.

Un rendez-vous dans un atelier d’artiste. Les situationnistes, Guy Debord, la pensée de Negri, les derniers cours de Deleuze, les ongles qui retombent sur son chapeau de détective. Derniers sursauts avant la culbute : la télé, le fric, le monde de l’esprit salarié par le Capital.

Encore… Leos Carax et sa Juliette attentifs à un spectacle de danse, la voix de Belmondo qui s’enroule dans un escalier de théâtre, Mireille Périer songeuse dans une rame, Godard rigolard dans une autre. Pas dans la même direction, mais dans le même sens.
Denis Lavant comme claudiquant, soudain corps et voix tout ensemble.

Paris des clins d’œil
Merci — revival — aux scènes d’écriture et de voyages sises dans le beau film d’Arnaud Desplechin : Trois souvenirs de ma jeunesse
Le voyage vers Paris, jadis. 5 heures de train. Le temps de passer d’une vie à l’autre. De sentir monter en soi, comme du levain dans une bonne pâte, l’excitation. Désormais, les trains trop rapides…

Que ferons-nous, lorsque nous n’aurons plus besoin d’attendre pour arriver ? Phrase dans l’air au mitan des années 80. Magiciens de la terre, où êtes-vous ?

L’attente. La possibilité de voir les paysages au-dehors se succéder, comme ceux de son monde intérieur. Envisager les musées à visiter. Les amis à voir. Les filles à espérer…

Et les lettres. Oui deux jours au moins entre la lettre envoyée et une réponse possible. Tout, bien sûr, La vie est un roman, se jouait en quelques lignes, dans ces allers-retours à la fois géographiques, et sentimentaux.

Des heures à vivre comme lancé dans des montagnes russes et aussi planté devant Le désert des Tartares.
Des montées et descentes émotionnelles. L’attente aussi serrée que celle du lieutenant Drogo, prisonnier de son fort.

La SNCF et la Poste complices zélés de l’amour…
Un cœur suspendu à la course d’une enveloppe, à la merci d’un timbre.
Le voyageur impatient… Tant de belles choses à voir, partout dans la Ville aux toitures en zinc réfléchissant le ciel.

Oui… Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit… [5]

 

[1] Paul Nizan, 1905 – 1940, ami de Sartre. Auteur inoubliable de Aden Arabie
[2]Bachelard, 1884 – 1962, épistémologue français
[3]Victor Hugo, extrait d’Hernani.
[4] Nathaniel Branden, 1930 – 2014, écrivain et psychologue américain
[5] Extrait de La Nuit Américaine, 1972, film de François Truffaut

        Photo A. Pusel