Le tambour de la Closerie
Par Jacques Lombard
Pour ma part, j’ai habité tour à tour Boulevard du Montparnasse et Rue Campagne-Première et j’avais pris, à cette époque, l’habitude de prendre un verre à la Closerie des Lilas et, quelque fois, de diner à la Brasserie. Je me souviens des délicieux tartares avec frites maison et de leur vin espagnol, corsé et parfumé ! Et puis il y avait le pianiste à l’entrée, fidèle au poste, qui égrenait des airs vintages et saluait les habitués d’un air entendu.
Le soir, on était sûr de rencontrer quelques familiers plus ou moins célèbres, Philippe Sollers qui habitait en face, Jean-Edern Hallier et son œil fixe, sa correctrice facétieuse, Dominique de Negroni, le couple Weber, magnifique et mystérieux, toujours assis à la même place et souvent la fille de Jacques Lacan, impressionnante tant elle lui ressemblait…
Un soir, je ne me souviens plus si j’entrais ou si je sortais, j’ai croisé Michèle dans le tambour de l’entrée. Nous avions fait connaissance sept ou huit ans plus tôt à l’occasion d’un colloque organisé en 1972 à Abidjan par Georges Balandier l’une des stars de la sociologie de l’époque Je vivais chez un ami qui habitait une maison située juste à coté d’une chocolaterie qui diffusait des senteurs très particulière dans l’atmosphère locale. Chez lui nous avons passé une soirée à faire connaissance à travers des échanges enflammés sur l’avenir du monde à vrai dire plus prometteur qu’aujourd’hui !
Et puis nous nous sommes perdus de vue, Michèle est repartie sur son terrain en pays lobi, au cœur de l’Afrique, au point de rencontre de la côte d’Ivoire, du Ghana et du Burkina Faso. Un pays magnifique, presque mythique avec ses grandes maisons faites de terre malaxée et séchée pour construire de nombreuses pièces réunies comme les alvéoles d’un gâteau de miel. L’intérieur était très sombre et traversé par des sortes de longues tentures de fumée bleue qui stagnaient dans l’espace car il n’y avait pas de cheminée. On devinait ici ou là des foyers allumés où les femmes avec de grandes palettes remuaient le lourd gâteau de mil dans la marmite et je pensais à la pâte de guimauve que les forains soulèvent en la préparant.
Pendant presque dix ans, on a entendu dans notre petit monde parler l’un de l’autre mais sans nous voir. Il faut dire que la vie d’un anthropologue est vraiment particulière. Une fois sur son terrain, il passe dans un autre monde et perd peu à peu sans vraiment s’en rendre compte le fil de ses amitiés et de ses amours passés en France !
C’est bien plus tard comme maintenant que l’on se rend compte de ce manque à gagner des relations évanouies dans l’absence ! Je pense en disant cela à Pascal, Pascal Aubier un ami si proche, un frère que j’ai abandonné un jour pour filer à Madagascar et que je n’ai plus revu que de façon très épisodique, au hasard de quelques festivals de cinéma, entre deux portes…Surtout nous avions perdu ce quotidien commun qui fait le vrai bonheur de se retrouver et donc il fallait retisser tout cela. Pas facile !
Pourquoi ce métier, sans doute parce que je suis au point de rencontre de deux mondes très ethniques et aux antipodes l’un de l’autre. Un monde de marins-pêcheurs normands par ma mère et d’éleveurs de brebis en haute Provence par mon père. Mes parents étaient très liés mais cela n’excluait pas des débats sans fin quelque fois houleux selon le contexte, à propos de l’utilisation de l’huile d’olive et de celle du beurre… J’ai donc cherché dans une troisième dimension et à travers une autre cuisine des réponses à la question de mon métissage culturel. Je dois dire que se trouver confronté dans le quotidien et sur une longue durée à un tout autre mode de vie est une expérience incomparable et merveilleuse même si elle reste difficile car on se retrouve souvent et malgré tout seul face à soi sans pouvoir échanger vraiment sur ce qui se passe et sur ce que l’on ressent.
C’est le seul métier que Michèle pour sa part voulait vivre et cela depuis toujours ! À 12 ans je savais déjà que je voulais vivre dans un monde différent. Issue d’une famille où la Résistance pendant la deuxième guerre mondiale a joué un rôle fondamental, j’ai trouvé dans le monde lobi une société qui avait longuement lutté contre le colonisateur pour préserver son indépendance. J’ai été accueillie là en toute confiance et « femme blanche » est devenu mon nouveau nom. Mon travail consistait à comprendre comment dans un monde, si différent du nôtre, les personnes vivaient et exprimaient de toutes sortes de manières, leur propre singularité.
Ce qui se passe c’est que l’on est lentement mais progressivement et profondément transformés par cette expérience si particulière où les manières de faire sont toutes en contraste avec les nôtres mais dans les mêmes temps totalement compréhensibles. Manières de travail, de dormir, de cuire les aliments, de faire l’amour, d’exprimer joie ou colère, de pleurer aussi et tutti quanti. C’est dans cette imperceptible distance entre ce que l’on comprend des intentions de l’autre dans ce qu’il fait et la façon si particulière dont il le fait que se nichent la notion de culture et le sens de notre travail. Être semblables mais pas vraiment, se comprendre mais pas toujours et alors apprendre quelque chose dans cette tension inédite, sur nous et sur l’autre et en sortir transformés, un peu autre déjà…plus humain sans doute !
Comment parler de cette discordance sans approcher les sentiments de nos interlocuteurs et comment en parler sans utiliser l’image. Et justement, l’image consentie, offerte par ces nouveaux amis dans l’approfondissement d’un échange, et toucher juste pour mieux dire…
Nous avons enseigné à l’EHESS mais maintenant nous donnons des conférences comme dans une semaine à l’Université de Caen où nous allons participer à un colloque consacré à toutes les variations du sens donné aux évènements mais aussi surtout à la maladie et aux malheurs selon la culture à laquelle chacun appartient. Maintenant, nous voulons nous adresser à tous les publics sans exclusive et nous pensons même que c’est une sorte de devoir de tenter de transmettre le sens profond de notre expérience au-delà des questions proprement académiques.
Vouloir se confronter à d’autres cultures est bien sûr toujours possible et comme nous l’évoquions, une expérience incomparable mais avec l’évolution du monde actuel c’est beaucoup plus difficile à réaliser. Par exemple, il n’est plus possible pour nous de séjourner en Afrique de l’Ouest là où nous avons beaucoup travaillé pour des raisons politiques et sociales diverses. C’est une expérience qui se développe maintenant sous le chapeau de l’humanitaire et souvent malheureusement en raison des situations de crises et de conflits qui s’accumulent !
Nous avons un projet commun et chacun développe un projet personnel. Le projet commun vise à réaliser un objet hybride, en bénéficiant des nouvelles possibilités offertes par les outils multimédias transformés par l’intelligence artificielle, une sorte de talisman qui sache allier une association du texte avec différentes formes mimétiques
(Images, sons, paroles) des ressentis du quotidien à partir de cette idée que la raison raisonnante ne suffit pas à épuiser le réel mais qu’il faut l’ introduire tel qu’il est vécu en sachant le transposer.
Je travaille toujours à mon épopée sur le retour de la tête du roi sakalava qui doit se faire cette année en août 2025et qui donc voudrait articuler des formes très différentes dans une même installation pour une réflexion poétique sur ce que signifie le pouvoir !
Nous travaillons beaucoup avec des artistes africains ou malgaches pour réfléchir à l’alliance des savoirs et de la création afin de dessiner les contours d’une recomposition culturelle nouvelle qui permettrait de solder de mieux en mieux l’héritage de l’époque coloniale dont nous sommes issus. Nous allons au Campus Condorcet dans quelques jours pour rencontrer dans le cadre d’un Atelier de création nos partenaires qui nous accompagnent dans cette perspective.
