Regards

AUTOUR DU MONT CANIGOU

Par Thierry Berthé

Bien qu’il débute par une étape à Carcassonne, c’est bien à un périple au sud des Pyrénées orientales que je vous convie aujourd’hui, au printemps à la période ou les paysages n’ont pas encore été rôtis par l’ardent soleil de la Méditerranée.

Arrêtons-nous donc en chemin pour admirer et parcourir la ville haute de Carcassonne, fortifiée dès le 12ème siècle et largement recomposée au 19ème siècle par Viollet-le-Duc dont ce fut le « grand-œuvre », la cité domine la pleine viticole et les Montagnes-Noires, ultime soubresaut méridional du Massif Central, en toile de fond. ¨Pénétrons dans la ville haute par la porte Narbonnaise qui, via un lacis de ruelles animées, conduit au château comtal érigé au 12ème siècle par Bernard Trencavel. Depuis les coursives qui dominent la cour d’Honneur, les remparts et la ville basse s’offrent à nos yeux. Nos pas nous mènent alors vers la Basilique Saint-Nazaire dont subsiste la nef originelle datée de l’an 1006.

Après ce bref arrêt, la route du sud nous mène au fort de Salses (15ème siècle), unique exemple d’architecture militaire espagnole de l’hexagone. La puissance de l’architecture en étoile est compensée par la douceur des briques ocres et des pierres de grès rose. Bien sûr, Vauban y mit un jour sa patte pour l’adapter à l’apparition de l’artillerie.

Inévitablement un passage par Collioure s’impose. Bâtie là où la montagne tombe dans la mer, la bourgade portuaire a gardé tout son charme. Blottie autour du petit port de pêche, où sommeillent quelques « pointus », gardée par le clocher-tour de l’église ND des Anges, dominée par le fort Vauban de Miradou et protégée par le puissant château Royal, le vieux quartier du Mouré offre à la visite ses maisons colorées, ses placettes et sa bonne humeur accueillante.

La visite de Perpignan, qui n’est pas la plus prisée de nos grandes villes, propose cependant bien des trésors inestimables. Elle s’est forgée d’influences multiples sous les Comtes de Roussillon, les Rois de Majorque, les Catalans puis les Aragonais et enfin, les Français. L’emblématique Castillet, aux tons ocrés, demeure l’emblème de la Perpignan catalane. Il côtoie la promenade des Platanes, haut lieu de « paseo » qui longe la petite rivière Basse. La cathédrale Saint-Jean Baptiste, consacrée en 1509, se fait discrète côté ville. On y accède par un porche de marbre blanc (17ème) adossé à l’austère façade. La nef accueille l’imposant retable de Saint Jean-Baptiste. A l’arrière de l’édifice, le Campo Santo (ou cloître cimetière), vaste espace dénudé révèle l’impressionnant et puissant chevet de la cathédrale. Entre ruelles et cours secrètes, nous gagnons l’incroyable Hôtel Pams, ancienne propriété d’une riche famille d’industriels et politiciens. Ouvert depuis peu au public, c’est une immanquable pépite. La cour d’inspiration florentine et sa « Vénus à la myrte » de Basset, l’escalier monumental et l’atrium décorés par Gervais, les ferronneries et le premier atelier du papier à cigarettes JOB, autant de trésors jusque-là dissimulés qui se révèlent enfin. Tout près, l’ancien Évêché, bel édifice du 18ème siècle jouxté d’un joli jardin, abrite désormais un musée des traditions religieuses qui illustre les grandes processions passées. L’Hôtel de Ville accueille un bronze représentant la Méditerranée de Mayol et propose une incroyable salle des mariages d’inspiration baroque, qu’il ne faut pas manquer. La chapelle Saint-Mathieu (17ème siècle) recueille les « Saintes Épines », précieuses reliques offertes au 13ème siècle par Philippe III le hardi. Achevons cette journée à Perpignan par la découverte du Palais des Rois de Majorque dont la formidable masse domine toute la vieille ville. Élevé vers 1280 par les nouveaux seigneurs du moment sur la colline du Puig del Rei, il illustre la puissance éphémère de ces souverains. La grande salle de Majorque, la chapelle de la Reine sont bien vides aujourd’hui.

En retrait du littoral et dominée par le Mont Canigou et ses 2784 m, la tranquille cité de Thuir abrite les caves Byrrh qui rythment encore son activité et ce depuis 1866. Le plus grand foudre de chêne au monde (100 200 L) trône au centre de gigantesques ateliers chargés d’histoire sociale et industrielle.

A quelques pas de Thuir, dans les contreforts du Canigou, il faut flâner à Castelnou et parcourir ses ruelles, les « carrer » pentues qui, depuis la porte Millars, serpentent entre les modestes et charmantes maisons. Un peu à l’écart, l’église paroissiale est dédiée à Santa Maria del Mercadal et veille toujours sur l’occasionnel marché.

En gagnant la vallée de la Têt, fleuve qui longe le massif des Pyrénées depuis la région de Font-Romeu, aux abords immédiats de l’Ille/Têt, s’offre un incroyable décor minéral fait d’orgues de calcaire tendre, de cheminées de fées, parfois couvertes encore de chapeaux de granit. Perdons-nous dans ce cirque grandiose pour se croire un instant au cœur de la savane africaine.

Un peu plus loin, une route tortueuse conduit au prieuré de Serrabone, perdu dans les premiers contreforts du Canigou. Perché à l’altitude respectable 600 m, il fut érigé dès l’an 1 150. Il connut son apogée au 13ème siècle et propose un étonnant ensemble jubé-tribune de la même époque.

Villefranche de Conflent n’est pas seulement le point de départ de l’étonnant train jaune dont la ligne suit la Têt vers l’amont jusqu’à Odeillo, au pied de la station de Font-Romeu. C’est surtout une cité fortifiée qui défendait l’accès au royaume d’Aragon. Les remparts, datés du 11ème siècle, abritent désormais une bourgade touristique qui conserve de jolies ruelles animées. Sa défense était appuyée par le fort Libéria – du à l’inévitable Vauban – dont l’accès se fait au prix d’un bel effort. Magnifiquement conservé, il offre un labyrinthe de passages, de courtines et de jardins enclavés. Le casernement propose un étonnant musée qui retrace son activité passée, y compris celle, moins glorieuse, de prison pour les femmes de « l’affaire des poisons » au début du 17ème siècle.

En s’échappant de la haute vallée de la Têt on atteint la station de ski des Angles. A presque 2 000m d’altitude un grand parc animalier permet à la faune régionale de vivre en semi-liberté. Les cerfs, mouflons, isards, bouquetins y côtoient les ours bruns, les loups et les marmottes, ainsi que d’invisibles lynx. La vue sur le massif du pic Carlit (2921 m) y est grandiose. Le lac des Angles n’est qu’un exemple du foisonnement des plans d’eau d’altitude du massif du Capcir.

Le retour autorise un arrêt au village-fort de Mont-Louis, construit par Vauban et ainsi nommé en l’honneur de Roi-Soleil. Face au pic du Géant et au pic de Sègre, il est toujours actif militairement et se targue d’abriter le premier prototype de four solaire produisant de l’électricité.

Le retour vers la plaine s’effectue via les villages montagnards de Lio, au pied du pic de Sègre et d’Eus, à deux pas de Prades.

Le périple s’achève au pied du Canigou à l’étonnante abbaye de Saint-Michel de Cuxa initiée par les Comtes de Cerdagne dès 878. Erigés au 13ème siècle, son cloître, sa crypte voûtée et ses discrètes chapelles résonnent encore du violoncelle de Pablo Casals, initiateur du festival de musique de Prades.

Bien des merveilles nous auront échappé lors de ce séjour. Sans doute est-ce pour nous donner l’envie d’un retour.

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