Lettre du spectateur au metteur en scène

« Ah, je crie quand la machine m’écrase ! »

par Sergiusz Chądzyński

Chère Monique,

Peut-être le fait que je commence à écrire quelques jours après avoir vu ton spectacle, change mes premiers sentiments si chaleureux, comme tu les a définis, mais à la fois je crois que grâce à ce décalage quelques idées se remettent en place, car il y a plusieurs couches qu’il faut prendre en considération, pour prétendre avoir compris la trame de la pièce. On commence par une réflexion sur la lecture du texte que je considère comme la cheville ouvrière de cette entreprise. La création de la pièce à partir de trois textes de Gombrowicz dont deux romans et une pièce de théâtre inachevée n’est pas un acte extraordinaire en soi-même, mais utiliser les textes de Gombrowicz et ne pas quitter la pistetracée par le Maître me paraît très intéressant. (Ceci mérite une longue analyse, car certains font leur théâtre « selon Gombrowicz » ou « selon Tennessee Williams »).

Tout commence par l’histoire, par le grand « H » ou par le petit « h », l’histoire terrible qui accompagne le jeune Gombrowicz, et vingt ans après, le Gombrowicz (jamais) adulte, et tout se termine par une farce. Cette démarche peut paraître un raccourci, mais le but d’une telle lecture est le passage de l’univers englobant, social et politique vers les bas-fonds de notre être. La confrontation est très conséquente : on part de l’histoire, du maréchal Piłsudski, on traverse l’occupation allemande pour finir dans le néant, dans un presque rien cosmique. L’Histoire touche ainsi Witold, le héros principal, d’abord un enfant à quatre pattes, puis la recrueface à Piłsudski qui l’envoie négocier chez Hitler. L’Histoire torture Witold et elle l’écrase comme un ver de terre, elle le force et le forge, mais à chaque instant le héros sait parfaitement percevoir et cultiver son jardin privé, le terrain de sa faiblesse, de quasi-impotence qui le lie étroitement à l’impotence de l’État et celle du maréchal. Dans la partie tirée de Pornographie ce monde individuel, apparemment éloigné de tout ce qui se passe, vit en parallèle par rapport à la terrible réalité, celle du silence des villes polonaises lorsque le bruit de la vie de Juifs s’est arrêté. L’ignoble intrigue nourrie de faits historiques et de sexe commence à nous attirer vers ce monde intérieur, vers quelque chose de plus fort que nous ne pouvons imaginer. Et voilà, nous arrivons dans la partie finale où l’individuel domine tout, avec le monologue de Léon, une psalmodie du néant et du ridicule. Nous sommes engloutis dans l’ironie. Elle nous fait pleurer car on rit jaune.

Cette description, un peu réductrice parce que nous trouvons dans le texte de la pièce une multitude d’analyses concernant les relations mère – père – enfant, maturité – immaturité, essaie de mettre en relief le fil conducteur du spectacle.

L’austérité de la scénographie digne des pièces de Beckett et le peu d’accessoires nous mènent vers l’essentiel : l’action. La première constatation concerne le dosage des mouvements. Il s’exprime parfaitement dans le jeu des acteurs, ceux qui bougent et ceux qui restent immobiles. Il est très important pour le déroulement de la pièce, car elle se transforme petit à petit en une sorte de texte muet mais avec l’effet amplifié par le son du violon. La musicienne est aussi un élément de la pièce bien défini : à la fois actrice, accessoire et musique, une note importante dans la partition.

L’action de la pièce devient alors très captivante, le spectateur n’a pas le temps de « souffler » car, embarqué d’une scène à l’autre, il doit tout suivre, éveillé et alerte, et comme il n’y a pas d’entracte ce dosage de mouvements a un rôle d’autant plus important. Vient ensuite la façon de jouer des acteurs, sans trop en rajouter, sans trop de cris ni de gestes, accentuée par des cadences variées, gestuelles et sonores ; elle permet de voir la pièce comme une symphonie, quoique trois textes et trois situations auraient pu ne constituer qu’un concerto.

La troupe joue très bien, même davantage, poussée par le texte et l’accueil du public. Trois acteurs attirent l’attention du public.

Justine Wolski rend le personnage de Witold d’une manière remarquable. Le fait de jouer un rôle masculin lui permet de mettre en relief le côté immature / adulte non seulement au début de la pièce face à la famille, à Krysia et au maréchal mais surtout par rapport à Henia, à Karol et à Frédéric. Plus Frédéric complote, plus Witold y participe et plus il prend ses distances par rapport à l’intrigue. Dans la partie finale Justine joue pianissimo et ceci rend son rôle très difficile, mais l’actrice s’en sort avec brio.

Eliane Deleuze, dans son rôle de Kulka, maîtrise parfaitement le personnage et, sans exagération, elle cherche le geste juste, elle atténue la voix ce qui rend l’effet plus poignant.

Cyril Bernaux, dans le rôle d’Albert, donne la réplique à Witold et à Frédéric de façon superbe mais il excelle avant tout dans son monologue final : c’est du Shakespeare, du Beckett et c’est du Gombrowicz.

Je te félicite grandement pour cette mise en scène, c’était un moment très amusant, terrible et émouvant.

Le faitd’accueillir ton spectacle par le théâtre de Marc Adjadj, La Compagnie Vagabondest louable,toutefois c’est dommage qu’il y ait eu seulement trois représentations : la pièce mérite d’être jouée devant un public plus large qu’une poignée de connaisseurs. La question se pose légitimement : est-ce que le Vieux-Colombieraurait fait mieux ?

Avec mes amitiés

Sergiusz, décembre 2016

Auteur : Witold Gombrowicz
Artistes : Justine Wolski, Eliane Deleuze, Lola Guiton, Nadia Chaussabel, Natalia Mazurkiewicz, Rémi Spychalski, Michel Carrieres, Cyril Bernaux, Ladislas Osorovitz
Metteur en scène : Monique Stalens

Du 1 au 3 décembre 2016

au Théâtre Le Magasin Cie Vagabond

3 Impasse de Châtillon, 92240 Malakoff