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Eastern Boys

Par Pascal Aubier

Film Français en dépit du titre anglomuche. Mais c’est ainsi que se nomment eux mêmes ces garçons venus de l’Est, principalement de l’ancienne Union Soviétique, empire délabré et délinquant en quelque sorte. Garçons qui trainent depuis peu aux abords de nos grandes villes. Presque imperceptiblement.

Le réalisateur, Robin Campillo, plante son film d’emblée : une extraordinaire saisie de la Gare du Nord dans une fin de journée d’été bondée de gens déambulant dans tous les sens. Plans larges. Passages répétés d’individus que l’on commence à repérer un peu, de loin. Un type avec une sacoche, des garçons en maraude, on sent qu’ils vont voler. On se rapproche un peu. L’homme à la sacoche scrute la foule (Olivier Rabourdin). Il scrute ces jeunes gens maraudeurs. Un homo qui chasse doucement. A l’abri d’un escalier il négocie avec l’un deux un rendez-vous chez lui, en anglais.

Et puis tout bascule. Et je ne vais pas vous raconter l’histoire plus avant. Il faut que vous couriez voir ce film qui ne passe plus que dans quelques salles à Paris. Je l’ai vu au Cinéma de la Clé dans le cinquième. Eastern Boys. Il n’est pourtant pas le premier venu, Prix Orisontti à Venise l’année dernière, mais de nos jours les beaux films passent rapidement.

Un film magnifique réalisé, raconté par quelqu’un qui fait vraiment du cinéma, qui touche et touche et marque. Au début de Pierrot le Fou, quand Belmondo traverse cette espèce de partie improbable, pleine d’éclairages de couleurs changeantes (Godard, quand il tournait en couleur tournait vraiment en couleurs) il croise Samuel Fuller (réalisateur du Port de la Drogue et de Shock Corridor), qui le cigare au bec, lâche d’un ton légèrement désabusé : « Motion Picture, motion emotion ». Mouvement émouvant, une simple définition du cinéma. Trouvez mieux. Le mouvement et l’émotion. Campillo l’a parfaitement intégré qui nous entraine dans l’histoire la plus troublante qui soit. Le ballet de ces garçons et de cette unique fille, probablement Kazakhe ou Kirghyse, les yeux mongols, le fin visage au sourire incertain. Ballet, ballet réel, danse, trouble. L’homme qui a posé sa sacoche en attendant son rendez-vous se fait lentement investir, envahir, hypnotisé on dirait, par un garçon serpent, le meneur, le Boss, le seul Russe probablement de cette famille orageuse, organisateur de ce cambriolage radical et calfeutré qui mesure en douce, violence et séduction, provocation et effondrement. Ballet, musique puis solitude absolue du héros dépouillé dans l’appartement vidé.

Et l’autre bascule : l’histoire d’amour qui va prendre contre toute attente avec le garçon (Kyrill Emelyanov, bouleversant) rencontré sous l’escalier de la Gare du Nord qui pénètre en dernier dans l’appartement envahi.

Les histoires d’amour sont les histoires d’amour. Les raconter, les filmer est difficile. Un film vu cette année me semble se rapprocher de celui-ci, en racontant un amour qui nait, qui change, qui bouge avec une grâce infinie, La Vie d’Adèle. Singulier que ces deux histoires soient homosexuelles. Mais pour ma part, dans chacun ce ces films ce n’est pas l’homosexualité que je vois c’est l’amour, la passion, l’effroi et dans Eastern Boys , l’improbable délicatesse, la pudeur et la transformation de l’amour en son double d’affection profonde. Le contraire du L’inconnu du Lac, vu aussi cette année, homosexuel aussi mais impudique, obscène et moche.

Je meurs d’envie de vous raconter Eastern Boys. C’est étrange. Comme si je voulais que vous ne manquiez rien. Mais vous ne manquerez rien, vous irez le voir et vous vous régalerez. Les acteurs, jusqu’au moindre sont parfaits, étonnants au possible, jusqu’à cette belle comédienne noire inattendue, Edéa Darcque, qui surgit au milieu de tout et qui contribue à rompre la danse. Une seule réserve. Le film pouvait se terminer plus tôt, plus fortement dans les larmes du Boss (Daniil Vorobjev, hallucinant) – on ne dira pas ici ce qu’il pleure -. Le film n’a pas besoin de conclusion outre mesure. Surtout pas pour se rapprocher d’une histoire réelle. Le réel n’existe pas au cinéma. Il est partout ailleurs.