Portraits

Yanna Byls

Entretien avec Mylène Vignon

Yanna Byls est conteuse, écrivaine-voyageuse et modèle pour artistes et se présente comme apprentie chamane. Elle a publié récemment le livre de son Épopée de l’extase, paru récemment aux excellentes Éditions Unicité, bien connues de nous tous.

Entretien :

Chère Yanna, à la lecture de ce livre passionnant, il me vient une première question. Comment se forme-t-on au chamanisme ?

Le chamanisme se définit comme la première cosmogonie de l’humanité entière. Il s’est inscrit depuis des temps immémoriaux dans chaque communauté aux quatre coins de la planète simultanément, car ce système de croyances, de rites, de communications avec les mondes visibles et intangibles correspond à une caractéristique inhérente à l’être humain, celle d’évoluer dans l’existence et d’en comprendre son mystère intrinsèque. J’ai toujours été fascinée par les fouilles des archéologues et des ethnologues, qui ont exhumé par exemple les plus anciennes sépultures, veilles de 40.000 ans, enfouies dans les grottes ou les déserts d’Australie, premières traces de funérailles ritualisées découvertes à ce jour, où des corps momifiés et peints d’ocre rouge reposaient dans le silence de l’oubli depuis la nuit des temps. Aussi, parmi tant de trouvailles insensées et passionnantes, les Vénus sculptées dans la terre retrouvées ici et là en Europe, datant d’environ 30.000 ans. Ainsi, lorsque l’on regarde l’évolution de l’homme, il est troublant d’observer comment il est passé de sa vie nomade de chasseur-cueilleur vivant en petits groupes d’individus jusqu’à la création de cité-état puis à la fondation de puissantes civilisations au rayonnement incontournable. Il est incroyable de réaliser à quel point l’être humain a développé des capacités tangibles comme aussi insondables afin de s’adapter à son milieu naturel, grandiose, imprévisible et menaçant et d’assurer par là-même sa survie ainsi que celle de sa communauté. Face aux forces incontrôlables de la nature, l’être humain a dû se relier à elles par des rites singuliers, des prières, des sacrifices destinés à gratifier cette terre-mère nourricière dont sa vie dépendait et qui allait lui accorder sa protection. De plus, face à sa mort inéluctable et mystérieuse, l’être humain a su inventer des cérémonies d’invocation pour honorer ses ancêtres, entrer en relation avec eux afin qu’ils offrent leur précieux soutien à leurs descendances. C’est ainsi qu’est né le chamanisme aux couleurs de tous les paysages du monde. Le chaman devient alors celui qui sert d’intermédiaire entre la réalité du monde matériel et celle impalpable des esprits, des ancêtres, des forces indomptables de la nature et de l’univers. Après une longue et rigoureuse formation, le chaman qui sait voyager par-delà la matière vers d’autres réalités traverse différentes dimensions de l’existence afin de trouver des réponses, de guérir ou de protéger sa communauté. Avec l’aide de ses esprits alliés, de ses animaux de pouvoirs, de plantes psychotropes ou de rituels à l’invisible, il entre en communion avec l’au-delà, traverse le chaos du monde afin de ramener une solution pragmatique ou ésotérique aux vivants. De toute éternité, le chaman est celui qui sait entrer en contact avec le mystère vibrant de l’univers, les forces cosmiques, les esprits des défunts ainsi que les énergies des arbres, des plantes, des pierres et des animaux. Son rôle originel est celui de messager entre les mondes, d’intermédiaire, de guérisseur, de thérapeute, de prêtre, de sorcier ou de magicien. De nos jours, l’Occident connaît un engouement incroyable pour le chamanisme, car cette cosmologie millénaire représente avant tout un rapport holistique au monde et à la vie. Il s’agit la plupart du temps aujourd’hui,  d’utiliser les outils du chamanisme tels que la communication avec tout le vivant, la reliance aux ancêtres, la connexion au mystère de l’univers et à son âme, afin de se rencontrer soi-même en profondeur. C’est une prise de conscience que notre terre incarne un grand corps unifié au sein, dont le souffle divin relie tous les règnes. Ce qui m’a le plus touchée et séduite au cours de mes voyages de par le monde ainsi que lors d’initiations chamaniques spécifiques entre les réalités, c’est cet art de vivre fondamental, cette vision quintessentielle à la fois primitive et futuriste qui consiste à déceler la beauté de la vie en toute chose, d’honorer le miracle du souffle qui nous a été offert depuis notre naissance afin qu’agisse la magie fabuleuse des infinis potentialités de notre chemin. Pratiquer le chamanisme devient alors une extraordinaire aventure de métamorphose intérieure, une voie sacrée qui nous guide à travers signes et synchronicités vers la plus belle réalisation de soi en union avec le monde, en harmonie avec le cosmos. L’écrin d’une vie riche, palpitante, passionnée, amoureuse, d’une profondeur légère et d’une joyeuse sérénité. Une invitation à s’ouvrir à l’amour inconditionnel de la Source, en élargissant nos perceptions sensorielles puis celles extrasensorielles qui sommeillent en nous afin d’offrir le meilleur de soi à la terre, pour un passage de lumière scintillant de notre incarnation éphémère. Mais cela implique tout d’abord de se rendre disponible à une ouverture de conscience, condition indispensable à l’état d’être de l’apprenti chamane. Car dans le chamanisme le temps n’existe pas, il n’y a ni d’hier, ni de demain, mais seulement une plénitude fusionnelle à tout ce qui est et vit au cœur de toutes les réalités simultanément. Lorsque l’on fait de la place pour écouter la guidance de notre divinité intérieure, on laisse l’univers frapper à la porte de notre cœur et nous fredonner ainsi son étonnant message qui vise à nous aligner au mystère substantiel du cosmos. On se fond alors dans le champ unifié de la conscience pure, ce vide créateur duquel tout jaillit. On se connecte ainsi à la Grande Mère, la Déesse Cosmique, celle qui a engendré l’étincelle première, les galaxies et les planètes où vit une palette infinie de splendides créatures. Notre route devient comme par enchantement un éblouissement de vérité unique et authentique, où notre origine stellaire se rappelle enfin d’illuminer le monde de sa magnificence étourdissante. Pour ce faire, il existe différentes méthodes comme la méditation, la pleine conscience, la danse libre, les arts spontanées favorisant la créativité innée, les rituels, la prière, la loi cosmique de gratitude, le pardon, le pèlerinage, la hutte de sudation amérindienne, le voyage chamanique, le voyage astral, la transe. Mais rien ne remplace le piment plein et brûlant de la vie, de l’amour et de la création. Comme nous le révèle Luis Ansa dans Le secret de l’aigle : « Ce n’est pas la rigueur qui te conduira où tu veux aller, ce n’est pas l’ascèse, ni la souffrance, ni ce que tu crois avoir compris.
C’est l’épice. Le parfum de la force aimante. »

Les voyages semblent rythmer ta vie, peux-tu nous en conter quelques-uns parmi les plus importants ?

A l’instar des quatre saisons qui rythment la nature et confèrent aux paysages des colorations, des notes et des énergies distinctes, le voyage telle une houle cyclique et répétitive a toujours embrassé mon existence au plus loin du souvenir. Mes parents m’avaient déjà ouvert la voie du voyage, dans une ambiance de découverte et de liberté, si caractéristique des années 70. Alors que j’étais trop jeune pour me forger un seul souvenir de cette époque bénie, nous baroudions ensemble en joyeux nomades, à travers l’Europe, avant de nous installer au ceux d’une vallée entre deux chaînes de montagne dans une vieille scierie en ruine dans un village perdu du Jura. Cette vie de bohème, faite d’aventure au cœur d’un univers sauvage a laissé des traces bienheureuses sur mon corps et mon âme, si bien que je n’ai jamais pu concevoir par la suite une existence sans tribulations rocambolesques ni sans connexion au monde quintessentiel de l’être humain, sa demeure originelle, la nature première.

Le voyage signifie pour moi un retour à notre vérité pure. Il incarne de toute éternité cette formidable impulsion de vie qui nous met en mouvement et nous fait cheminer, par-delà les mers, les déserts et les plaines, vers l’inconnu fantasmagorique de nos rêves, à la rencontre de notre être profond, dans l’espoir secret de dénicher au bout de la quête un trésor inestimable, un amour fabulé ou une initiation de sagesse. Mais à l’instar de l’existence elle-même, ce n’est pas tant ce que l’on rencontre au bout du voyage, que le chemin qui y mène qui semble incarner depuis la nuit des temps la perle inhérente à l’idée de la découverte, pierre philosophale de notre évolution intrinsèque, de notre désir universel d’élévation, de notre élan de créativité innée. En ce sens, le voyage incarne à merveille la plus puissante et signifiante métaphore de l’existence humaine. A l’image de la vie, on cherche souvent à tout prévoir, sécuriser ou planifier mais comme chacun sait, la destinée, le divin ou le hasard peut en décider tout autrement, sans ménagement. Il en va de même pour le voyage, où un vent sacré nous pousse toujours plus loin aux confins des terres inconnues comme au bout de nous-mêmes, et dont le souffle magique entrera en résonnance avec notre ardent et irrépressible désir de connaissance, de vivance, de transcendance. Alors nous n’avons d’autres choix que de nous laisser traverser par la magie impalpable de la vie comme de l’errance et de pérégriner, pas à pas, dans la joie spontanée de l’instant, afin de récolter les cadeaux de la route, présents inestimables destinés à celui qui cherche, marche, n’attend rien et poursuit inlassablement son chemin en quête de l’oasis luxuriante de la lumière de son âme. Tels des navires fougueux ballotés par les flots de la vie, secoués par les houles des tempêtes et extasiés par les splendeurs du monde, nous tentons de garder le cap, le regard rivé aux constellations dont les scintillements nous guident en notre traversée de toutes les Atlantiques.

Des bribes de réminiscences se dessinent en arabesques sur la toile du souvenir. Et comme le disait Guy de Maupassant : « Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve. »

Afrique, Mali, Tombouctou :  aux portes du désert du Sahara ; maisons et mosquées de terre que les habitants restaurent chaque année après la saison des pluies, chaleur torride, vent de sable d’or et de poussière, dunes ocres qui s’étirent par-delà l’infini dévorées par les brûlures de l’astre du jour et les blancheurs de l’air, coucher de soleil étincelant dans une débauche de rose, rencontre avec le peuple touareg, les hommes bleus du désert venus décharger les dromadaires après un long voyage sur la route du sel ; émerveillements et frissons ; départ vers l’inconnu avec ces nomades des sables pour une méharée improvisée à la rencontre de leurs familles vivant dans des campements près des puits dans des oasis de désert aux environs de Tombouctou ; partage simple et vrai, rires et confidences, thé aux herbes à l’heure chaude sous la tente de laine brune, danse la nuit aux sons des tambourins et des flûtes traditionnelles, éclairés par la luminescence vertigineuse des étoiles sur le manteau des cieux ; complicité inimaginable, initiation inoubliable, rencontre de cœur à cœur.

Indonésie, archipel de la Sonde, île du Sulawesi, Rantépao : au cœur de l’île immense et sauvage vit l’ethnie toraja, au mode de vie ancestral et aux rites millénaires. Sillonner la pays toraja à moto sur des pistes de terre au gré des reliefs montagneux de cette région reculée ; villages typiques aux maisons traditionnelles de bois sculptés entourés de rizières émeraude éclairées de soleil, falaises funéraires au pied de monts impraticables où des sarcophages peints reposent depuis des temps ignorés à l’entrée de grottes inatteignables, cerclés de sculptures géantes représentant les défunts et dont elles sont les gardiennes. Découverte au hasard de la piste d’un village traditionnel où se déroule un rite funéraire singulier : une grande fête en honneur des défunts d’une famille, tout le village y est invité et déambule en habit du dimanche ; durant des jours, on chante, on danse, on festoie, puis on sacrifie des cochons et des buffles qui s’écroulent dans la poussière frappée de soleil ; les femmes m’invitent alors  à prendre le thé dans une exaltation euphorique tandis que les hommes découpent les viandes en carré pour le festin du lendemain ; malgré mon mal de cœur, je m’enchante de ce débordement de vie au sein de coutumes oubliées, mais je m’éclipse avant qu’on m’invite à dîner ; envie de respirer l’air pourpre du couchant qui descend sur les champs de bananiers et les plantations de maïs, en une exubérance royale et chatoyante.     

Tu as aussi écrit un récit sur ta vie de modèle. Je sais que tu as posé pour certains de nos amis de Saisons de Culture, Sophie Sainrapt, Woytek Konarzewski …  quel souvenir en  conserves-tu ?  

J’ai commencé ma vie de modèle en même temps que celle de comédienne. J’avais 20 ans, j’étais brûlante de passion pour le théâtre, pour l’art, pour la vie. Et l’expérience de poser pour des artistes est venue à moi tout naturellement. Alors que je faisais mes premiers pas sur scène en jouant les classiques ou des créations contemporaines dans des cafés théâtres, je rencontrais par un hasard enchanté des artistes plasticiens ou des sculpteurs qui avaient pour habitude de proposer à des danseuses ou des comédiennes de poser pour leurs travaux personnels ou pour leurs ateliers. Ils se sentaient inspirés par ces femmes qui savaient de par leur métier, faire vivre leur corps, le rendre expressif et l’offrir comme sur scène selon une intention, une émotion, une interprétation précise. Et ils savaient d’instinct qu’ils pourraient demander à ces modèles féminins de vibrer d’une irradiante présence,  puis de se glisser dans la peau d’une muse de Matisse, de Bonnard, de Picasso ou de Rembrandt. Je me retrouvais alors à poser dans un atelier de peinture de banlieue parisienne, trônant sur une sellette face à un demi-cercle d’élèves à demi caché par leur chevalet. Et tous attendaient que le modèle ôte son paréo, signe ostentatoire autant que symbolique, que la séance allait démarrer. Le voyage vers la représentation picturale à deux dimensions venait de lever l’ancre tel un navire s’élançant déjà vers le large, où la houle incontournable des émotions, des essais et des doutes allait l’assaillir. Du haut de mon estrade décorée de tissus et de coussins, digne d’une toile d’Ingres, je pris une pose d’odalisque, à la fois sensuelle et provocante, avec cette magnifique spontanéité qui caractérise la jeunesse dans ce qu’elle a de plus audacieux et de plus vrai. Je me sentais irrésistible et j’étais fière d’incarner cette beauté afin de l’inspirer à ceux qui rêvaient de devenir peintre ou dessinateur. Ma nudité contenue dans l’écrin esthétique et émouvant d’une séance d’aquarelle était délicieuse à vivre. Elle se fondait gracieusement dans le paysage d’une initiation à la peinture, d’une toile à réaliser en touches de couleurs. A l’instar des premières tribus de la terre qui épousaient les contours de la nature, leur servant à la fois de décor et d’habitat pour imaginer leur vie, leurs rites et leur cosmogonie. J’étais nue comme eux aussi l’étaient, d’une nudité brute et pure, d’une nudité primitive. Ainsi dès ma première pose, j’eus l’intuition de ce que révélait la présence d’un modèle : un rayonnement énergétique diffusant l’inspiration telle une fragrance fleurie sur les vibrations de la création artistique. Matière impalpable et subtile bien au-delà de l’enveloppe d’un corps charnel. Cependant, je ressentais également l’immense difficulté de ce défi que les élèves avaient à relever : ils avaient à aiguiser leur regard afin de capter les proportions du modèle, les directions des parties du corps dans la pose mais aussi à lâcher prise par rapport à la technique apprise, à oser laisser transparaître leur personnalité, leur style comme leur sensibilité singulière. Alors que je reposais, lascive, sur des coussins moelleux, en proie à une rêverie onirique, les ondes de concentration des dessinateurs en herbe me parvenaient en filigrane, ce qui résonnait profondément avec ma quête effrénée d’apprentissage de l’art dramatique, le travail acharné, les larmes versées, les découragements, les bonds de géants et les stagnations que chacun connaît lorsqu’il s’aventure avec une intense ardeur, guidé par son cœur, sur les sentiers escarpés d’un art. La complexité déroutante de la création me parvenait en même temps que mon corps s’offrait à l’amour de l’art, à la splendeur nue, à l’éternité. Je me sentais comme un poisson dans l’eau, suspendue dans le vol du temps en quelques instants d’immobilité silencieuse telle une cigogne qui ferait une escale en haut d’un minaret sous le ciel d’Orient,  avant de reprendre son voyage saisonnier, portée par le souffle du vent. C’est ainsi que je devins modèle vivant pour certains et muse pour d’autres. Au bout d’un long chemin embrassant l’horizon, où je menais en parallèle ma route de comédienne-conteuse et celle de modèle vivant, il me vint une idée vibrante d’écrire un livre ou plutôt de rendre hommage à ces milliers d’êtres qui m’avaient croqué, dessiné, peint, sculpté, photographié depuis des décennies dans tous les ateliers de Paris. Et je me lançai à corps perdu dans l’exaltante aventure de relater chaque détail de la réalité de ma vie de modèle ainsi que de narrer mes perceptions et explorations intérieures. Il m’apparut également essentiel de consigner dans mon carnet de bord les riches et nombreux enseignements des professeurs, qui avaient depuis tout ce temps transformé mon regard sur le monde et qui allaient maintenant par mon récit éclairer les novices. Et c’est ainsi que la muse devint l’artiste de sa propre mise au monde : Voyage intérieur d’une muse (éditions Unicité) venait de naître sur les plages de ma vie à l’instant même où j’allais cesser d’être modèle vivant. Ce témoignage était un adieu flamboyant, une déclaration d’amour à l’extraordinaire magie de l’art et au fabuleux don des artistes au monde.

Des souvenirs inspirants me reviennent en mémoire. Dans l’atelier de Sophie Sainrapt. Un antre de création, chaudron magique où l’artiste fait ressurgir d’une mémoire millénaire des formes de femmes primitives, des Vénus originelles semblables à celles retrouvées dans les grottes de l’ère paléontologique. J’avais rendez-vous avec Sophie pour poser. L’atelier ressemblait à une sorte de chaos cosmique avant l’avènement de notre planète, où reposaient à même le sol des grands formats vierges entourés de fusains noirs ou rouges. Alors que je me mettais à nue dans cette ambiance feutrée et vibrante, dépouillée d’artifice et habillée de ma seule présence, je sentais monter en moi une formidable énergie tribale, une impulsion indomptable des origines de la vie comme si des mémoires des temps reculés s’étaient réveillées au plus profond de mes cellules pour revivre à travers moi des bribes de l’âge d’or du monde. Traversée par une énergie sauvage, je me laissais goûter à ces saveurs inédites d’incarner une déesse votive reliée aux forces insondables de la nature, dont les formes généreuses et la sagesse innée allaient guider le sort des hommes vers un devenir lumineux. Devant moi Sophie était agenouillée au cœur du magma de l’univers, toute barbouillée de fusain, traçant de grandes courbes ou des cercles qui allaient faire naître une représentation d’une déité à l’image de celles des peintures rupestres des temps lointains. Elle dessinait avec une intensité palpitante les formes de mon corps qui semblaient ressurgir des entrailles de la terre pour raconter l’histoire oubliée de notre humanité. Quelque chose d’alchimique semblait opérer dans le silence de la création et qui dépassait, semble-t-il, autant le modèle que l’artiste.

Un autre souvenir magnifique et foisonnant d’inspiration : ma rencontre avec Woytek. Ma vie de comédienne a toujours été jalonnée de rencontres avec des photographes. Une comédienne a toujours besoin de nouveaux portraits d’elle et un photographe ne peut résister à l’envie incoercible de mettre en image ses multiples idées qui prendront vie avec un modèle. L’énergie circule ainsi comme une eau de rivière. Woytek m’a d’abord présenté son univers, ses images teintées de son prisme et de sa sensibilité, puis m’a montré celles d’autres photographes qu’il affectionnait tout particulièrement. Ainsi, j’ai pu déceler des bribes de son monde esthétique et entrevoir là où il désirait aller lors de nos séances. A chaque prise de vue, le même rituel se déroulait avec présence et légèreté. Nous prenions un thé pour nous retrouver et accorder nos énergies tels des instruments de musique, où nous nous racontions avec humour, puis je déballais mes sacs de costumes et d’accessoires. Alors que je lui exposais chaque tenue, il me donnait son avis avec sincérité, selon son inspiration et l’image potentielle à réaliser. Woytek prenait tout le temps du monde pour ses réglages techniques. Il installait projecteurs et parapluies selon son souhait de comment faire vivre la lumière lors de la séance. Il faisait les réglages d’une façon très précise afin d’envelopper le studio d’une lumière parfaite selon les critères du jour. Pendant ce temps, je me maquillais, m’habillais et entrais doucement dans mon rôle. Comme dans les loges d’un théâtre, la préparation vestimentaire revêt un caractère sacré. Elle permet une métamorphose du comédien en son personnage, qui est à la fois une partie de lui et un tout autre. Et pour que la magie de la scène opère, le comédien n’a d’autre choix que de passer d’une vie profane à une vie sacrée lors de la représentation. S’il désire interpréter son rôle avec vérité, il doit laisser au vestiaire ses préoccupations, ses questionnements et ses attentes, afin de se laisser remplir par son personnage et l’énergie du public sur scène. Il doit préparer le terrain pour que la grâce descende sur lui et que le miracle ait lieu. Et la loge représente symboliquement ce passage d’une réalité à une autre. Je me trouvais dans ce sas entre deux dimensions lorsque Woytek tel un metteur en scène me priait de venir sur le plateau. Au cœur du studio, j’étais baignée de lumière et entourée d’ombres chatoyantes qui allaient révéler les pépites de mes regards, de mes expressions, de mes attitudes. Selon l’énergie de mon costume, les mouvements de mon corps se dessinaient en une interprétation spontanée. Selon la coloration du jour, la note donnée au départ, le photographe resté à l’écoute de ce qui se passait dans le moment présent, allait me guider vers l’image qui existait peut-être déjà dans son imaginaire ou qui allait surgir devant lui sans crier gare. Woytek se mettait à déclencher. Plus rien d’autre n’existait pour lui que son appareil photo braqué sur son modèle. Le monde entier était devenu ce studio photographique, où l’inédit et la beauté unique allaient se révéler entre ombres et lumières. C’était merveilleux et jubilatoire. De puissantes vibrations circulaient entre nous. Nous étions devenues des vases communicants, où nos sensibilités entraient en résonnance, à l’unisson. Dans l’instant pur créatif, nous étions entièrement dédiés à cet acte sacré de faire jaillir la magie pour donner naissance à d’insolites images, fruits de nos univers respectifs.

Au bilan de ton parcours artistique, quelle est ton analyse ?

Il se passe quelque chose d’étrange et de merveilleux dans mon parcours d’artiste. Telle Alice qui pénètre dans le mystère et se retrouve de l’autre côté du miroir. Celle qui fut longtemps la muse devient l’artiste de son existence et recherche ses muses. Elle regarde la scène, observe les détails de la réalité avant d’y ajouter ses couleurs, ses pigments, ses visions. Il en était déjà ainsi lorsque j’ai quitté le plateau du théâtre devenu trop étroit et les mots des autres afin de réinventer les miens au fil d’une errance fantastique sur l’immense scène du monde. Ainsi, j’avais transmuté mon art de comédienne-conteuse à celui d’écrivaine-voyageuse, où d’interprète je suis passée à auteure de ma vie. Bien entendu, cela ne voulait pas dire que je n’étais plus une raconteuse d’histoire, bien au contraire, cela signifiait simplement que j’avais entendu l’appel de l’univers afin d’élargir la palette de mes talents aux infinis potentialités, comme chacun de nous est amené à le faire dans des moments de transitions. Et aujourd’hui, je peux dire que j’entame un nouveau cycle, où mon âme m’invite à creuser le sillon de mes dons à la terre. Mon nouveau chemin de lumière est aujourd’hui de devenir photographe afin de sillonner la planète à la recherche d’images poétiques à offrir à mes récits de voyage. Je souhaite à mes carnets de routes reliant histoires et photographies d’enchanter le monde et d’inviter les chercheurs de beauté et de vérité à poursuivre leurs rêves.

Quels sont tes maîtres en matière de spiritualité ?

Depuis toujours, les livres des maîtres en matière de spiritualité m’ont inspiré à chaque étape de mon existence, transformant ma vie et mon rapport au monde avec grâce, poésie, fascination, et exaltation. Par exemple, Luis Ansa, peintre et chaman, héros des sept plumes de l’aigle d’Henri Gougaud, nous transmet à travers ses récits étonnants et fous « La voie du sentir «, un chemin sacré d’éveil, de conscience et de joie. Aussi, il est intéressant de plonger dans les tribulations chamaniques inconcevables de Gurdjieff, de Carlos Castaneda, de Maud Séjournant, de Corine Sombrun afin découvrir leur extraordinaire parcours, hors des sentiers battus. Ils ont tenté avec endurance et conviction à mettre en lumière les mystères de la conscience humaine et ses potentialités prometteuses. Je suis également passionnée par les grands sages et mystiques de l’histoire qui nous ont légué des joyaux de réflexion spirituelle qui ont toujours fait grandir le monde à différentes périodes de l’histoire. Et pour ne citer qu’eux, Bouddha, Jésus, Marie-Madeleine, Maître Eckart, Rumi, Sainte Thérère de Lisieux, Sri Aurobindo et Mère, Krisnamurti, Ramakrishna, Peter Deunov,  Omraam Mikhaël Aïvanhov, Thich Nhat Hanh, le Dalai Lama, Mère Amma… Bon voyage vers l’extase mystique et la réalisation suprême de notre âme en ce monde !

Au regard de l’énergie féminine de l’ère du Verseau qui verra naître le Nouveau Monde, il y a un dicton qui me séduit tout particulièrement et qui s’est toujours avéré des plus vrais pour ma vie, et dont ma mère s’était emparée avec un amour bienveillant : « Ce que femme veut, Dieu le veut ! »

Un projet ?

A l’aube d’un voyage au long cours, je brûle déjà d’impatience pour mon prochain périple d’écriture vagabonde et de reportages photographiques. Un projet magnifique m’appelle depuis un certain temps, en réponse à mes prières de liberté et d’écriture nomade : un voyage de 5 mois à travers les Balkans pour une grande aventure nomade, ethnographique, archéologique, poétique, littéraire, photographique, humaine et spirituelle. Je désire écrire un récit de voyage à travers une immersion dans cette zone du monde, relater des bribes d’histoires lointaines, me laisser toucher par les beautés des lieux sacrés de la nature et des ethnies, me laisser émouvoir par des rencontres inspirantes. Et cheminer tel un pèlerin réjouit vers l’extraordinaire et la magie de l’existence afin que l’écriture jaillisse en un flot intarissable pour la création d’un livre neuf. En route, je souhaite aller à la rencontre des peuples, des femmes et des hommes au destin fort, qu’ils soient paysans, mystiques, derviches ou artistes,  afin d’échanger avec eux lors d’instants de partages bienheureux. J’espère alors recueillir témoignages, images, histoires, contes et légendes,  afin de leur rendre hommage et d’enchanter le monde. Le souffle sacré de la liberté, récit de voyage au cœur des Balkans, aux éditions Unicité, sortira en 2022.

Fascinée par l’extrême richesse historique et culturelle des pays balkaniques, où brillent encore les ruines splendides de la Grèce et de la Rome antiques, les fastes surprenants du puissant empire ottoman, les chemins sacrés des chrétiens orthodoxes ainsi que ceux des soufis musulmans ou encore les restes de civilisations lointaines et méconnues ; je m’envole ainsi vers l’inconnu. En oiseau voyageur, je sillonnerai à travers de magnifiques et sauvages natures : des océans de forêts primitives, des mers limpides, des sommets étourdissants, des routes vertigineuses, des lacs géants, des cascades foisonnantes perdues dans des écrins de verdure. Je vagabonderai sans relâche pour glaner dans ma besace magique, à la fois d’exploratrice et de poétesse, des rencontres authentiques, des sourires généreux, des histoires incroyables, des légendes ancestrales qu’ont à offrir ces habitants de Bosnie-Herzégovine, de Serbie, de Croatie, d’Albanie, de République de Macédoine du Nord, du Kosovo, de Bulgarie ; peuples balkaniques aux traditions puissantes et multiethniques aux influences slaves, ottomanes, romaines, grecques, vénitiennes, viennoises, austro-hongroises, bulgares, byzantines etc…

Je cheminerai, émerveillée comme au premier matin du monde, pour découvrir des paysages stupéfiants, des secrets oubliés, des énigmes réjouissantes, des révélations insoupçonnées, des êtres vrais, des partages merveilleux, et tout ce que je ne sais pas encore.

En créatrice de l’instant, je tenterai avec inspiration et profondeur de mettre en lumière par des mots et des images,  les merveilles récoltées en chemin. Afin de révéler au grand jour la magnificence de ces peuples d’Europe de l’Est que le monde semble avoir placés dans l’ombre depuis trop longtemps.

Je déambulerai au hasard d’une errance poétique, mes ailes offertes au vent, les paumes tournées vers le ciel, le cœur grand ouvert, les yeux rivés sur la magie du chemin, sur le miracle initiatique que recèlent les voyages depuis l’aube des temps. Suivant mon intuition, je pérégrinerai de signes en synchronicités sur les routes de mon cœur vers les montagnes de silence, les grottes de trésors, les histoires du passé et celles du présent. Ma quête révèlera les brûlures de l’âme des rencontres du vivant, de la terre et de ses créations. Elle dépendra les ivresses des paysages, des histoires et des lumineuses connexions avec des êtres inconnus. Avec joie et humilité, je tenterai de réaliser ce qu’exprime Omraam Mikhaël Aïvanhov dans ses méditations : « L’art véritable, c’est de faire de son existence et de son être entier une œuvre d’art. » 

Le mot de la fin t’appartient  

Je rejoins en pensée Luis Ansa qui écrit dans le Quatrième Royaume : « La vie n’est ni mystère ni fardeau. C’est un voyage à la rencontre de l’être, un miroir où se reflète la lumière de l’amour. »  

Alors célébrons, à chaque instant, le vertige d’être vivant, comme nous l’enseigne le Cantique des Cantiques. Devenir un fou de Dieu, c’est aimer la vie passionnément. Tissons alors sur la toile de nos rêves la trame d’un Nouveau Monde, qui deviendra l’ère cosmique de l’humanité. Laissons-nous traverser par le souffle de la vie et son incoercible connexion à tous les règnes du vivant. Et devenons en soi un magicien de lumière qui s’exalte d’harmoniser l’univers, la terre ainsi que son monde intérieur. Tel un djinn brandissant un talisman de pouvoir, jouons avec l’énergie cosmique. Amusons-nous, innocemment. Renouons avec la joie irrépressible de l’enfant qui vit spontanément l’osmose divine avec le monde et la nature dans l’éternelle ronde du cercle sacré de la vie. Et invitons tous les règnes ; minéral, végétal, animal, humain, divin, à participer à la grande fête galactique de l’âge d’or retrouvé.