Regards

À pied d’œuvre de Valérie Donzelli.(1h32)-Ou comment gagner sa vie sans la perdre.

Par Joëlle Péhaut

Valérie Donzelli, talentueuse réalisatrice souvent primée, qui réalise depuis 2009 et qui s’attelle à des sujets difficiles (la maladie d’un enfant, les violences conjugales, l’échec…) nous livre avec «À pied d’oeuvre» un film éblouissant et simple, qui s’ouvre sur un grand coup de masse.

Pour détruire quoi? Le mythe romantique de l’écrivain à succès.

Pour faire apparaître qui? Un travailleur pauvre.

À partir du récit éponyme de Franck Courtès paru en 2023 chez Gallimard, cette histoire vraie, qui a reçu le prix du scénario à la Mostra de Venise en 2005, éradique la figure mythique de l’écrivain, en la déplaçant, en la déclassant même, dans un environnement moral et social assez inédit.

Paul Marquet, magistralement interprété par Sébastien Bouillon (César de la meilleure révélation masculine en 2023 pour la Nuit du 12 de Dominik Moll) renonce au travail et au rôle de photographe reconnu pour revêtir les habits de seconde main d’un travailleur ubérisé.

Il veut du temps pour écrire et il paie de sa personne.
Au propre d’abord, puisque sa maison d’édition ne lui verse que 250 euros mensuels et que la plate-forme «Jobbin» sur laquelle il trouve des
petits boulots met en concurrence les prix des candidats et leur demande d’investir dans une formule «Premium» pour s’assurer plus de visibilité.

Au figuré ensuite, car sa femme et ses enfants s’éloignent, son père, inquiet de le voir devenir un clochard ne lui fait plus confiance et devient violent, et son éditrice, puisqu’elle ne le vend pas, doute.

Voilà le prix à payer pour rester fidèle au désir d’écrire.

Paul découvre la pauvreté: La sensation de faim «qui va passer», la lessive à la main, les nuits froides dans un entresol sombre. Et le décompte des dépenses consigné dans un carnet à spirale.

Il paie de son corps, souffre du dos, a les mains écorchées et ressent une grande fatigue.

Mais il travaille, obstinément, sans aucune plainte, sans aucun apitoiement.

Sébastien Bouillon, incarne placidement, dans un jeu sobre et lumineux, construit essentiellement de gros plans de son visage et de cadrages serrés, le rôle de celui qui «trouve toujours quelque chose à sacrifier».

Mais jamais aucun voyeurisme. Le spectateur partage une intimité, sans malaise, grâce à une caméra paradoxalement proche et pudique, qui ne convoque que des éléments concrets.

Et c’est ici que réside la force du film.

Sans doute que la relation de l’acteur et de la réalisatrice y est pour quelque chose. Ils ont déjà 4 longs métrages, ensemble, à leur actif.

Valérie Donzelli nous épargne la «psychologisation» des relations et des situations.
Et alors qu’il est taiseux, le personnage de Paul n’en est pas moins expressif.

On ressent avec lui, par pure empathie. Mais comme il se tait, le spectateur se doit de se taire aussi. Par respect. Pas d’extrapolation, s’il vous plaît, c’est déjà assez difficile, comme ça!

Mais qu’est ce qui est difficile?

Ce qui semble exigeant, plus que difficile, c’est de résister à l’explication. Exercice souvent vain. En particulier avec les plus proches. Les silences du personnage n’en disent pas long. Il se tait. Point.

Ce qui paraît difficile, c’est aussi de se plier à l’exercice peu hédoniste de devenir un sujet souverain en échappant à «l’esclavage très bien payé». La pauvreté comme une ascèse dans un mouvement obligé de sculpture de soi. On pense à Erri de Luca qui, alors qu’il écrivait, réalisait des travaux de terrassier.

La succession de scènes, quand Paul va réaliser de petits travaux à domicile, même s’il «n’ a pas la tête à faire cela» sont comme autant d’intrusions dans un réel composite, peu enviable voire angoissant, qui légitiment parfaitement, le choix du personnage. Et chaque scènette se présente comme un début d’histoire, comme un potentiel récit, utile à un écrivain en panne. A part dans les épisodes, parfois drolatiques ( tondre 25 m2 de pelouse avec une cisaille), où le protagoniste vend sa force de travail et où l’on constate l’impuissance, le désarroi ou la paresse des autres face aux tâches matérielles et physiques de tous les jours, la réalité de l’environnement est floutée, imprécise presque absente (3 techniciens aux effets visuels) comme si, dans une mécanique guidée par un unique désir, celui d’écrire, peu importait cette autre réalité.

Et c’est aussi un prodige de la réalisatrice qui fonctionne alors puissamment: Ce qui irrigue le film, du début à la fin, c’est la volonté d’écrire du personnage principal. Or, on ne le voit jamais (à part au début du film) en train d’écrire. C’est son truc, à lui seul. Il ne le partage avec personne, pas même avec le spectateur. On en oublie même cette absence. C’est en analysant, a posteriori, qu’on s’en rend compte.

Enfin, avec la puissante scène sanglante du chevreuil découpé, on a peur de tomber dans le gore et de voir se réaliser, ce qu’on craint pendant tout le film, à savoir, le renoncement. Il n’en est rien.


C’est juste « 
qu’une beauté condamnée », c’est aussi beaucoup de viande. Et sans pouvoir réellement la qualifier de «Happy end», même si la fierté du fils nous bouleverse, c’est grâce à une patronne de bistrot intelligente et sensible que Paul retrouvera le chemin de l’écriture, à la main, comme lorsqu’il tient une masse ou un balai.

Et l’on se rappellera alors qu’«œuvre» et «travail» jusqu’au XVIIème siècle, disaient une seule et même chose.