La dame en rouge nous a quittés…
Par Gilles Trichard
C’était plus fort que moi, je voulais lui parler.
Derrière le sourire éclatant, les codes de la mondanité, le culot gracieux, qui était cette femme en rouge que je croisais dans les soirées parisiennes ?
Fan de Sagan, je savais que « la légèreté n’est pas futilité ».
Je m’enhardis. Je bafouille. « Vous êtes un vrai soleil aux cheveux noirs ».
Je rosis. Elle est amusée. On échange nos cordonnées, elle tourne le talon et disparait dans la foule des noctambules.
Quelques années plus tard, je prépare un reportage pour Paris Match sur les victimes d’usurpation d’identité sur les sites Internet. Je sais qu’elle en a été victime.
Elle accepte de témoigner. « Être dans Match, j’en rêvais ».
Elle fait l’ouverture du dossier d’enquête. Une photo sublime.
Je découvre que, derrière l’image sur papier glacé, il y a une femme d’esprit, subtile, sensible à la sensibilité des artistes et animée de convictions sur beaucoup de sujets.
Dans son salon de l’avenue Niel, on croise tous les genres et elle excelle à orchestrer les débats. Au-delà de la toilette sociale, il y a souvent des propos décapants qui, sous l’effet du champagne, laissent percer le vernis et faire éclater la vérité de ses invités.
Sylvanamour, comme je l’appelais, se délecte de la comédie humaine. Elle est experte en art contemporain et en humanité. Contemplative mais jamais dupe.
Je comprends mieux qui elle est en lisant Les Dents de ma mère, le roman se fa fille d’Amandine Cornette de Saint Cyr, inspiré de leur relation.
Je suis fasciné par le culte qu’elle voue à Pierre Cardin. Elle m’emmène un jour dans son bureau. Il me décrit les vues plongeantes sur l’Élysée en me faisant essayer des chaussures qui sont trop grandes pour lui. On va déguster ensemble des Spaghetti alle vongole.
Dans son Palais des Bulles, à Théoule-sur-Mer, nous chantons avec Amandine au son d’un orchestre. Tender is the night.
Un soir, Sylvana me dit de la suivre chez Maxim’s, soudainement privatisé. Je me retrouve à danser une valse avec une géante russe devant un Cardin hilare.
Provoquer des situations cocasses, ne pas se prendre au sérieux, (ne pas se pendre au sérieux, disait Brel) rire de la vie, j’avais vu juste en parlant de soleil… ses rayons nous accrochaient, irrésistibles, et nous rendaient encore plus vivants.
En apprenant sa disparition, il a pleuré sur mon Mac. J’ai réalisé que la chaise de bureau sur laquelle j’écris ces mots, elle me l’avait offerte.
Je me sens lourd. Lourd de peine à supporter.
Sans Sylvana qui allégeait la vie.
