Regards

Épilogue – Europa, d’un ciel à l’autre

Par Bérine Pharaon

Après l’exposition Byblos, cité millénaire du Liban à l’Institut du monde arabe

Certaines expositions poursuivent, au-delà de leur clôture, le chemin de connaissance qu’elles ont ouvert.

Du 24 mars au 23 août 2026, l’Institut du monde arabe, à Paris, présentait Byblos, cité millénaire du Liban. L’IMA annonçait 400 pièces d’exception pour parcourir une histoire commencée il y a plus de 8 900 ans.

Par l’ampleur de son dispositif muséographique et l’importance des pièces réunies, l’événement occupait une place particulière dans la présentation, hors du Liban, de l’une de ses plus anciennes cités.

En clôture du parcours figurait L’Enlèvement d’Europe, grande mosaïque de Byblos datée de la fin du IIe ou du début du IIIe siècle, aux dimensions imposantes — 222 × 243 cm. La scène représente Europa emportée par Zeus sous la forme d’un taureau. La princesse et l’animal composent le cœur de cette représentation du célèbre épisode mythologique. Le mouvement de l’ensemble saisit cet instant de passage où sa terre d’origine s’éloigne.

Devant la mosaïque commençait déjà une autre lecture : celle que l’œuvre laisse librement naître chez le regardeur.

Elle conduit vers Moschos, poète grec de l’époque hellénistique, généralement situé au IIe siècle avant notre ère, qui consacra un poème à Europa. Chez lui, l’histoire commence avant la mer, avant même le départ : par un songe.

Deux terres apparaissent à la princesse sous les traits de deux femmes et se la disputent. L’une affirme l’avoir enfantée et élevée ; l’autre l’entraîne vers elle, selon la volonté de Zeus.

La mosaïque et le poème appartiennent à des époques et à des contextes distincts. Leur mise en regard naît d’une liberté : la scène antique fait surgir le passage d’un rivage à l’autre, alors que l’origine est encore présente et qu’un nouvel horizon se dessine.

Le rêve précède le voyage.

Entre les deux, un basculement.

D’un ciel à l’autre.

Puis vient le nom : Europa. Europe.

À Byblos, les mots ouvrent une autre voie. La cité fut dans l’Antiquité, un lieu important des échanges de papyrus avec le monde grec. En grec, biblíon désigne le rouleau puis le livre ; de ta biblia, « les livres », procède, par le latin biblia, le mot « Bible ».

Du livre au nom d’Europa, le fil se poursuit jusqu’au présent.

Sur la pièce grecque de deux euros, la princesse apparaît enlevée par Zeus métamorphosé en taureau, d’après une mosaïque de Sparte du IIIe siècle. La Banque centrale européenne rappelle que cette figure mythologique a donné son nom au continent.

À Strasbourg, une autre présence lui répond : L’Enlèvement d’Europe de l’artiste grec Nikos Sotiriadis, accueilli depuis 2005 par le Parlement européen. Réalisée en acier inoxydable, bronze et verre, la sculpture monumentale réunit à nouveau la princesse et le taureau. Le Parlement européen y associe un message d’unité, de paix et de solidarité entre les peuples d’Europe.

Ces prolongements, extérieurs au parcours de l’IMA, procèdent de la liberté laissée à chacun par la rencontre avec une œuvre.

De Byblos à Moschos, jusqu’aux signes de l’Europe contemporaine, aucune ligne droite ne s’impose. Un alliage commun affleure : la Mare Nostrum, où récits, mots et formes composent autant de variations sur un même thème.

Et revient le songe : avant même son départ, deux terres déclarent chacune une appartenance à la princesse.

Entre elles, portée par le taureau, une femme semble chevaucher la mer.

D’un ciel à l’autre.