Arts

Chronique 36 – Alain Pusel

Beauté des plans, amours enfuies et ligne de fuite

La sublime Monica Vitti irradie la trilogie de Michelangelo Antonioni. En trois années, de 60 à 62, le cinéaste impose sa signature inoubliable. De L’avventura (1) à L’Eclisse (2), en passant par une déambulation nocturne dans un Milan déserté et à travers une fête mondaine désenchantée. La moue du désespoir de Jeanne (Moreau) et l’apparition de Monica en jeune femme trop bien ordonnée structurent la Notte (3). Dans ce troisième opus est stylisée d’un œil implacable la vision féminine des désaccordements amoureux et de l’impossibilité d’aimer.

Monica en blonde tout en retenue, en frémissement, en désarroi final.

Monica en brune tout en corps de liane, en fille joueuse, en exténuation précoce.

L’actrice, muse et compagne de l’imperturbable cinéaste de l’impasse des sentiments. La beauté de ses plans, le contraste du noir et blanc, le rendu précis de l’architecture des villes et de la démarche des femmes, fières et malicieuses, inquiètes qui dévitalisent les ardeurs masculines et laissent les hommes transis et épuisés au petit matin, au bout de leur nuit blanche.

Dans leur quatrième film ensemble, Le désert rouge (4), le premier en couleur, la rigueur programmatique se maintient : les femmes continuent de quitter les hommes, ou de les éviter, déçues en aval ou anesthésiées en amont, par la crainte d’être meurtries par la projection de leurs propres fragments amoureux.

Dans les films d’Antonioni les femmes ont du mal à se laisser aimer, à se laisser aller à aimer, et pourtant les hommes qui les approchent sont beaux et séduisants. Dans quel autre film une héroïne résisterait à Alain Delon ou à Marcello Mastroianni, dans la beauté de leur jeunesse sauvage ou tendre, sublimée par un Noir et Blanc délicat et graphique ?

D’ailleurs avec une acuité souriante, le titre d’un article de Positif est édifiant : Le Néant de l’acteur ou de la difficulté d’aimer Monica Vitti. (5)

Le cinéaste est-il aussi un homme jaloux, et l’impossibilité d’aimer pour la Vitti est-il aussi la souveraine règle de tournage : interdiction d’aimer la personne de Monica ?

Dans tant de rigueur formelle se glisserait-il l’inquiétude d’un homme sensiblement amoureux de sa compagne ?

« Le désert… » est aussi le film de la rupture. Monica le quitte, Monica s’en va… elle choisira ensuite, notamment, des films dans un registre comique. La muse au regard fiévreux- oppressé devient une comédienne douée pour faire rire. Vitti avait grand besoin de respirer et de s’amuser. D’aller vers un cinéma moins exigeant, peut-être. Être une icône de la modernité a un prix et un poids. S’en délester, changer d’itinéraire, être autrement.

Pygmalion et Galatée chez les Frères Lumière. C’est par amour que Ingrid Bergman, la sublime actrice des Enchaînés (6) quitte mari, enfant et le confort d’une vie de star hollywoodienne.

Hitchcock doit s’en étrangler. Elle court se jeter au cou de Roberto Rossellini et promouvoir son cinéma vérité, ses plans sans artifice, ses tournages sans maquilleuse. La muse suédoise est résolue à en payer le prix, elle aussi. Ce n’est pas rien de quitter les collines luxueuses et rassurantes de Beverley Hill pour aller danser pieds nus autour du Stromboli (7).

Cet autre duo de la modernité artistique, ce réalisateur, Rossellini, fétiche des jeunes loups de la Nouvelle Vague tourne ses meilleurs films avec son actrice devenue sa compagne, qui l’aime et renouvelle son talent. Certes, elle rejoindra des années plus tard le réconfort tranquille de la Californie pour incarner Anastasia (8) et regoûter à la vanité d’un Oscar. Retour au bercail. Fin de la parenthèse éprouvante et magnifique.

Le génie épuise-t-il sa muse ? Est-ce, demandons à Sainte-Beuve, avant tout l’homme ou l’artiste qui finit par nimber son héroïne sacrificielle – sur l’autel de ses obsessions, d’un cercle trop corsetant de lassitude.

Michelangelo et Monica, Roberto et Ingrid …

Plus proche de nous, il y a l’épreuve du tournage des Amants du Pont-Neuf (9) et d’une Juliette qui n’en finit pas de quitter son démiurge de Roméo. Carax et Binoche cheminent ensemble dans la vie et devant / derrière la caméra. Ce sera, non pas le rire libérateur de « la » Vitti, ou le retour à la maison de Ingrid ; ce sera une carrière à l’international entamée avec le sourire narquois de Daniel Day-Lewis et la beauté resplendissante de Lena Olin, comme compagnons de tournage. L’adaptation du livre de Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être (10) … sentiment ambivalent que Binoche avait déjà traduit actoralement, dans ses années précédentes, par des gestes de grâce et une expressivité juvénile.

Le cinéma d’Antonioni, après Monica, va se recentrer sur la psyché masculine. Des hommes en errance, des hommes face à l’erreur et au mystère, des hommes en fuite. Sur les lignes de fuite et les errances masculines, Wim Wenders, au milieu des années 70, installe ses magnifiques plans d’une exigence formelle née de sa pratique de la photographie.

Le sens du cadrage de Wim Wenders signifie-t-il la relève du cinéma antonionien fait d’élégance formelle et de solitude ontologique ? Les premiers plans de Paris Texas (11) sont inoubliables et donnent à voir l’horizon d’une solitude : corps et âme de Travis, regard éteint, barbe de vagabond, marchant sous le soleil d’enclume dans un désert aux reflets ocres et rouges… L’Italien de Ferrare, qui voyagera – loin de Monica – en Chine et aux Etats-Unis pour essayer de comprendre le monde trouve, en partie, si une filiation artistique a un sens, son successeur dans un Allemand de Düsseldorf, fou de cinéma américain et artisan seventies de road-trip de la post-modernité.

Clin d’œil à cette entente sur pellicules : Wenders vient épauler Antonioni, très diminué après une attaque cérébrale, pour le film Par-delà les nuages (12). Le film, découpé en plusieurs histoires est inégal. La rigueur magistrale du maître italien n’est pas assez consolidé par l’œil et les transitions de W.W… Mais l’amitié était réelle.

Beauté des plans, ligne d’horizon, solitude à perte de vue ; Monica, Ingrid, Juliette qui portent haut leur personnage et soudain choisissent d’autres travellings.

Cinéma d’auteurs, cinéma aux prises avec le temps des sensations et l’espace des sentiments.

Merci à la beauté des choses, à la mélancolie devant le monde et aux regards impatients et inquiets des femmes qu’ils ont désiré regarder et capter, sur le vif.

Photo : couverture du livre de Joëlle Mayet Giaume, M.A., Le Fil intérieur, Editions Yellow Now

  • (1)  L’Avventura, 1960, avec Monica Vitti, Léa Massari et Gabriele Ferzetti
  • (2)  L’Eclisse, 1962, avec Monica Vitti et Alain Delon
  • (3)  La Notte, 1961, avec Jeanne Moreau, Monica Vitti et Marcello Mastroianni
  • (4)  Le désert rouge, 1964, avec Monica Vitti et Richard Harris
  • (5)  Positif, juillet-août, 2008, page 60
  • (6)  Les Enchaînés, Alfred Hitchcock, 1946, avec Ingrid Bergman et Cary Grant
  • (7)  Stromboli, Roberto Rossellini, 1950, avec Ingrid Bergman
  • (8)  Anastasia, Anatole Litvak, 1956, avec Ingrid Bergman et Yul Brynner
  • (9)  Les Amants du Pont Neuf, Leos Carax, 1991, avec Juliette Binoche et Denis Lavant
  • (10)  L’insoutenable légèreté de l’être, Philip Kaufman, 1988, avec Juliette Binoche, Lena Olin et Daniel Day-Lewis
  • (11)  Paris, Texas, Wim Wenders, 1984, avec Nastassja Kinski et Howard Dean Stanton
  • (12)  Par-delà les nuages, 1995, Michelangelo Antonioni et Wim Wenders, avec Irène Jacob, Chiasa Caselli, Fanny Ardant, Sophie Marceau et John Malkovich