Arts

Chronique n°9 d’Alain Pusel

Tous les matins sont rouges et bleus

Ce matin, je suis sorti de l’immeuble, tandis que le ciel démangé encore par ses élans noirs et mauves de la nuit, ouvrait par ci par là un œil de nuages gris, nuançant dans un infini délicat ce tôt matin de novembre.

L’heure des examens. Pas encore de conscience ; sanguins. On en est proche.

J’ai pensé à Benoît Tranchant. Cet étirement du bleu, du mauve, du violet, ce blanc qui court par en dessous, dans un milieu urbain. Dans l’attente d’un soupçon de rose, noyée de jaune, lorsque la toile se replie sur les bords du cadre. Les larmes ; hors cadre, toujours, chez les grands élégants.

Comme Benoît Tranchant.

Il y a une série pour laquelle Benoît visite les rouges ; voitures stationnées sur la chaussée, bicyclettes à l’arrêt. Le rouge vibre tout autour. Enfer ? Solitude ? On sait que les deux sont délivrés en illimité. Personne dans la ville. Univers figé.

Après mes tubes bien écarlates, je déambule. Le plafond au-dessus des toits s’éclaircit au- dessus de moi ; le gris a mangé le noir, le violet a détalé, un bleu timide s’approche dans l’altitude. La façade verte du boulanger (quelle faute de goût) balance son cri sur trois visages en attente : trois ouvriers en digestion de leurs brioches, cintrés et débraillés à la fois dans leur salopette de chantier, qui déversent leur haine du contremaître et leur hantise de la journée. Une histoire de grue et de délai pas très claire.

Je laisse tomber les croissants. La lune s’est rangée des affaires.

Chez moi je tourne dans la tasse et dans la pièce. Cuillère et pensée. Café noir, sucre blanc. Une voiture, sur le mur, m’interpelle. Format carré.

Sur le mur nuagé cassé, le tableau ; s’installe le sillage mauve et bleu, le noir du bas- côté et le blanc de la ligne du milieu.

La voiture dans le flou – petit matin, averse soudaine, mauvais réveil – file à la hauteur du périph’. Pantin ? Bagnolet ?

Au rouge de l’attente succède les bleus de tous les coups, de toutes les peines de l’âme.

Personne au volant. Des voiture fantômes, qui roulent, qui fusent, s’échappent de la ville.

Du rouge au bleu. L’arrêt, ensuite la fuite. Série rouge, série bleue. En filigrane, série noire ?

Je tourne autour, café fumant, ma chair et mon sang qui remuent encore dans ce calendrier du terrible : du Premier au Onze, stations de la mort triomphante. Dates des ensevelissements. Victoire par K.O des myriades de chrysanthèmes.

Ma mère, souvent vêtue de bleu, a pris place dans une des voitures de Tranchant. Fusée du souvenir.

Après l’arrêt à l’hôpital, éclats du gyrophare jaune et rouge, gerbe de couleurs profuses, maladroites, indistinctes, direction vers les bleus, mauves et violets. Destination : l’inconnu et le sommeil.

La journée de novembre se met en route. Mes yeux clignotent.

Sur un écran : rougeoiements et bleuissements dansent un fox trot de tous les diables, un charleston dans tous ces 50 états.

L’Amérique se cherche une issue, entre le bleu et le rouge. Quel est le Parti qui sera victorieux ce soir… Quelle sera la couleur du Triomphe ? Qui recevra l’onction sacrée de la démocratie ?

Le bleu, le rouge.

Rouge de mon sang, bleu de la voiture fantôme. Rouge de l’infernale attente, bleu de la course vers l’infini.

Il fait jour. Il fait clair. Par la fenêtre les cartables filent vers l’école. Les masques des adultes accélèrent. Les affaires reprennent, la vie reprend son cours.

« ENCORE UN HOMME QUE LA PEINTURE A CAPTURE » (1) avait écrit Pierre Descargues à propos de Benoît Tranchant.

On attend. On file. On recommence.

Bonne journée à toi, Benoît.

 

  1. PierrBenoît Tranchant, photo A.PuselDescargues, Benoît Tranchant, Area Paris, 2002