Arts

Allemagne – Nouvelle Objectivité (Années 1920)

Centre Pompidou du 11 mai au 5 septembre 2022

L’exposition qui vient d’ouvrir ses portes entraîne des considérations de toutes sortes qui exigent, amènent autant de réponses d’une complexité redoutable. Il importe tout d’abord non seulement qu’elle nous mène en territoire totalement inconnu, ignoré et qui l’a toujours été, de la part d’à peu près tout le monde, en France du moins.
Le motif en relève de nous d’abord, de l’Allemagne ensuite et de l’étrange et redoutable époque qu’elle retrace, génératrice de tant de redoutables catastrophes.
Il convient avant tout de relever que l’art, tel qu’il se pratique en Allemagne, dans les années 20, est non seulement totalement ignoré des Français d’alors, mais surtout qu’il l’a toujours été si le théâtre de Bertolt Brecht et la musique de Kurt Weill ont fait les délices des avant-gardes internationales avec cet « Opéra de Quatre Sous » qui répondait si bien pour certains esprits de ma génération, aux considérations proférées peu avant par Père Ubu, enfin comprises et parfaitement assimilées par le Surréalisme. Mais sur quel terrain, dans quelle ambiance tout ceci avait-il pris son envol ? Nul ne s’en souciait sinon pour ricaner du néant et de l’état de désagrégation qui avaient pu engendrer une pareille révolution de l’esprit.
Eh bien voilà le terrain d’envol de la plus décisive des tempêtes intellectuelles dont soit issu le XXème siècle nous dit-on aujourd’hui au Centre Pompidou, c’était la « Nouvelle Objectivité » et l’on confie à August Sander le soin de nous la présenter et le choix n’est-il pas heureux puisqu’il s’agit avant tout pour nous ici d’un photographe, quoiqu’en fait il ait pratiqué à peu près tout l’éventail des moyens d’expression possibles. Afin nous dit la présentation de l’exposition de mettre en lumière toutes les ambivalences d’une société divisée entre fascination pour la rationalisation et angoisse d’une désindividualisation aliénante, subversion des normes de genre et défense de l’ordre établi.
La responsabilité de notre exposant est donc singulièrement lourde.
Reste à voir comme il va s’en acquitter !

L’Allemagne s’est toujours voulue être, outre le territoire, la patrie de la Philosophie de l’Histoire et ceci plus profondément et subjectivement sans doute son acteur et foyer principal. L’orgueil national et sa conscience profonde en sont la substance même. Les ouvrages de Spengler sur l’Histoire des Cultures de l’Occident en sont l’illustration et il a été évident, l’avenir l’a révélé avec la violence et l’amplitude du nazisme qui l’a immédiatement suivi, que l’enjeu en question dans la période qui nous concerne dans cette exposition n’avait pas été mince, que cette nouvelle objectivité ne se situait pas dans une ère, pour la civilisation et son devenir, de tout repos.
En France, l’agitation se porte ailleurs, la guerre puisqu’elle avait été gagnée, le voulait : la Guerre mondiale avait tranché : le siècle avait changé (le XIXème au fond n’avait-il pas perduré jusqu’en 1914 ?). Ici l’on parlait Marxisme (cette autre invention allemande !), Surréalisme, l’on évaluait le monde, la civilisation aussi, ainsi que l’homme dans tout cela… On essayait d’envisager comment le faire marcher et évoluer, le monde. Ici nous dit-on en Allemagne, on regardait tout cela ?
Cette nouvelle objectivité quelque peu imposée qui avait trouvé son langage dans la double manifestation de Brecht et l’Opéra de Quatre sous d’une part et « Les Falaises de Marbre » d’Ernst Jünger de l’autre, nous la pouvons entrevoir dans l’éclatante ambivalence et parfois le symbolisme paradoxal, parfois caricatural suggéré et voulu par les images de Sander qui partent ainsi dans toutes les directions possibles et imaginables…

Henri-Hugues Lejeune