Arts

Devenir Cézanne?

Par Henri Hugues Lejeune

De l’avis général, Cézanne est et demeure un artiste –sinon l’Artiste– le plus révolutionnaire de son temps…

Eh oui, il a produit environ deux cents portraits, dont plus d’une trentaine représentant celle qui devint, sur le tard, sa femme, et, à peu près autant de fois, la même montagne, Sainte-Victoire, qu’il pouvait voir, tous les jours, à côté de chez lui. Ce qui fera d’eux ses thèmes le plus souvent représentés dans son œuvre, de loin.

A ceci convient-il d’ajouter j’ignore combien de paysages, voire de scènes, de baigneuses nues, toutes sorte de compositions diverses, voire des scènes quasi-mythologiques. Ajoutons les natures mortes, qu’il retrouva, quasiment.

Et voici Cézanne ? L’imagination ne serait-elle pas son fort ?

La question qui le préoccupe, le taraude, c’est la peinture. C’est de cela (et de cela seul ?) qu’il s’agit.

La peinture, celle au travers de laquelle il peut retrouver, exposer, extérioriser plutôt son monde, son univers, lui-même, la couleur, la matière, ce monde et dernière préoccupation et non la moindre, le sujet qu’il représente. En lui-même.
Il est, de manière transcendante, impériale, un réaliste. La question est de savoir de quelle réalité il s’agit.

Qui était Cézanne ?

Un esprit inquiet, torturé. A la recherche de lui-même, dans la vie et avant tout dans son art, dans sa création.

Cette recherche a été lente, douloureuse, incertaine (surtout d’elle) sur tous les plans ; sa biographie en témoigne, pleine de déboires, de complications, d’allées et venues, de contradictions, de repentirs, de difficultés bien souvent liées à son caractère ombrageux, parfois changeant peut-être.

Attention, elle révèle aussi sa valeur intrinsèque. Il ne faut pas oublier qu’il était l’ami intime, l’ami d’enfance et de jeunesse, l’alter ego de Zola.

D’autres très grands artistes et esprits de valeur de l’époque, qui furent ses amis ou l’approchèrent de près (il était sauvage et exclusif) en témoignent.

Si Zola plus tard l’a peint dans « L’Oeuvre» «Tel qu’en lui-même enfin… sans avoir su ou voulu lire… l’éternité le change », peut-être s’est-il contenté de s’emparer de ce merveilleux sujet, sans vouloir pousser plus loin. Les créateurs, souvent, sont cruels, même entre eux.

Cézanne fut absolument furieux et comment lui donner tort ?

Toutefois nous ne sommes pas venus ici pour authentifier, illustrer sa biographie mais pour admirer ces portraits qu’il a peints.

Puisque et car nous savons aujourd’hui de manière absolue qu’ils sont admirables.
Mais nous savons aussi, nous nous rappelons que l’ami d’enfance de Zola n’ignorait rien de ce qu’est le réalisme et qu’il a été forgé dans le même creuset: lui aussi était un «réaliste», cela s’appelait-il dès lors le Naturalisme ?

Regardons bien cette admirable succession d’œuvres venues ici de monde entier célébrer le génie pictural de Cézanne, celui notamment qu’il traduit dans ces portraits qui ne sont peut-être pas la partie la plus aisée de son œuvre à aborder, en tant du moins que néophyte.

Ces gens ne sont pas forcément beaux, le contraire est plus exact sans doute; ils sont ceux que Cézanne a voulu représenter, parce qu’il les aimait, parce qu’ils l’intéressaient ou tout simplement comme s’ils étaient une part de ce que l’artiste doit représenter, la vie et les êtres, le monde tel qu’il est ou celui que nous méritons de voir. Là encore il est indéniable qu’il entre, surtout sur la fin de sa vie, une part Zola ; il représente bon nombre de gens simples, de gens du populo pourrait dire un «gandin», des gens qui ont une gueule en guise de beauté.

Il en fait partie, à un titre et seulement à ce titre? L’angoisse, l’énigme qu’il peut représenter à lui-même est-elle identique ou apparentée à celle par exemple de Rembrandt qui, lui aussi s’est inquiété de soi plus encore que Paul Cézanne? Comme les autres de ses portraits, là n’est pas forcément la question. Elle est d’art, de vérité, de vie.

Il les place souvent devant des arrière-plans des plus significatifs, très « cherchés » qui font ressortir, soulignent ce pour quoi l’artiste a jugé bon de les peindre, de faire leur portrait. Leur vérité?

La vérité qu’il voit pour eux ? Qui sait ? Leur regard, profond, toujours terriblement vivant interroge quelque part davantage qu’il ne répond.

Nous sommes heureux d’apprendre, de savoir dorénavant à quoi, à qui Ambroise Vollard pouvait ressembler; nous trouvons le portrait admirable mais Vollard était-il beau ? Là n’était visiblement pas, pour Cézanne, la question. Il faut noter que nous ne voyons pas le regard de Vollard : il lit un livre et baisse dessus les yeux.

Et Cézanne en profite pour nous apprendre que la réponse est, demeure, en profondeur, un mystère.

Musée d’Orsay – 18 juin – 24 septembre 2017