Arts

Chronique n° 21 d’Alain Pusel

Passage à la couleur

Vu l’autre soir un très beau film : La fille sur le pont de Patrice Leconte.

Réalisateur qui a bâti sa carrière sur des succès hauts en couleur : des Bronzés à la plage aux Bronzés font du ski, de Viens chez moi j’habite chez une copine à Ma femme s’appelle reviens, un florilège qui fleure bon le cinéma du patrimoine, assurément.

Il se jette là dans un film différent, au ton décalé, sublimé par un noir et blanc magnifique.

Nous ne nous rappelons pas toujours, le matin, de la couleur de nos rêves. De quelle couleur étaient les murs de cette grande maison où nous étions perdus, de quelle couleur était donc cette voiture que nous ne parvenions pas à faire démarrer ?

Le noir et blanc n’existe pas dans notre vie et les couleurs de la nuit sont bien incertaines.

Mais un beau film en noir et blanc est comme une réponse à un imaginaire invu.

Le noir et blanc idéalise notre rapport au monde.

Rappelez-vous la merveille de film, littéralement : Le ciel au-dessus de Berlin à partir du titre original : Der Himmel über Berlin ; en version française le titre sera : Les ailes du désir (la touche romantique française, à n’en pas douter). Wim Wenders est un francophile averti.

Des anges regardent Berlin, vu du haut, bien évidemment, assis avec l’ange d’or de la Colonne de la Victoire au Tiergarten, avant de descendre, de venir écouter les pensées, les inquiétudes et les soliloques des hommes dans le métro, les cafés, les bibliothèques. Les anges sont parmi nous, et ils se rapprochent, plein d’empathie et d’attention. Ils sont tout mignons, Damiel et Cassiel, un air tendre et doux, un catogan dans les cheveux. Lorsque Bruno Ganz acceptera de déchoir, et d’embrasser toute l’humaine condition, l’image vire en couleurs : la magie s’estompe, mais l’amour guette.

L’image de Henri Alekan, le magicien de la lumière du film de Wenders, présidait déjà, à celle de La belle et la bête de Cocteau, encore un film d’éblouissement. Le noir et blanc n’a pas d’âge. Pensez aussi au film de Coppola, Rumble fish, seuls les poissons dans leur petit bocal ont des couleurs. Le visage tourmenté (encore intact) de Mickey Rourke, en Motorcycle Boy, avec sa tension laconique remue toutes nos fibres existentialistes (une autre touche magique de l’esprit français)

La magie, la beauté, un cinéma d’élection.

La poésie de ce qui se donne sans le bleu de la mer, le vert de l’océan, les mauves et roses du ciel se couchant, le vermillon d’une voiture de course, le jaune orangé du sable au soleil.

Et pourtant l’ouverture au beau, le surgissement de l’inattendu, le pic de l’émotion : si en plus la langue parlée tient du conte comme celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont dans le film de Cocteau et de la comptine comme celle de Peter Handke dans celui de Wenders : le chant des paroles s’enroule dans une montée des gris qui distribue au plus juste un équilibre et le raffinement des clairs et des foncés.

Dans les albums de photographies des familles du milieu du vingtième siècle, il y a une alternance des portraits en noir et blanc, pour des circonstances solennelles : mariages et communions. Des prises de vue de groupes sous le soleil de l’été, autour d’une table dans un jardin, ou tout sourire près d’une balançoire. Le grain de peau se fait chair, la peau pâle devient bronzée ; la chemise blanche bien repassée devient une chemisette d’été ; les bras nus disent les désirs de l’été alors que les épais pull-overs de l’hiver soulignaient la solitude des corps.

Charme de ces allées et venues, étonnement devant la logique photogénique commanditée par les saisons.

Autre rupture : le passage de la télévision en noir et blanc aux images en couleurs.

Souvenirs précis : les premiers pas de l’homme sur la Lune, vus sur un petit écran ; les parents réveillent (pourtant ce n’est pas la nuit de Noël), les enfants tombant de sommeil dans leur ours en peluche et les pères s’enthousiasment devant la superproduction américaine. Tout est flou, l’image tremble, pas de doute c’est un paysage lunaire avec tous ses cratères comme un joli gruyère en noir et blanc.

Plus tard, des joueurs courent sur le gazon. Des gens crient et s’agitent dans un stade construit comme un camembert, on doit les entendre sur la Lune. C’est celui qui guide le ballon, qui a le pouvoir dans cette Coupe du Monde, de ce Monde qui est resté sur Terre.

Le 21 juillet 1969, à 3 heures 56 minutes et 20 secondes, un dimanche, je me retrouvai dans le salon, assis par terre, serré contre mon gros nounours gris beige avec une oreille en moins. Ou bien ai-je rêvé avoir vu ces images historiques d’alunissage en direct et en noir et blanc alors que j’étais en train de faire de jolis rêves en couleur, ma petite main agrippée à l’oreille en moins.

Le 21 juin 1970, à 17 heures, le Brésil affrontait l’Italie en finale du Mondial et allait remporter la victoire. Il me semble qu’on venait de recevoir un téléviseur couleur. On habitait au septième étage. Les enfants prenaient l’ascenseur tout seuls. À l’écran, c’était plus facile de distinguer les équipes. Avec le noir et blanc, le commentateur annonçait quel pays allait jouer de gauche à droite et quel autre dans l’autre sens ; le sens des horloges faisait office de guide pantone. Avec la couleur, c’était plus simple. L’ai-je bien vue, cette mémorable finale ? Ou devant les copains, dans la cour, réinventée ?

Est-ce que tout avait vraiment changé ? Est-ce que tout change en couleurs ?

Les films de Leconte, Wenders et Coppola ne montrent pas ce qui change ; ils effleurent avec grâce l’instant happé par le temps. 24 douceurs grises par seconde, infusées dans les salles obscures.