Lettres

L’ombre du Roi-Soleil, Claude Rodhain

Par Etienne Ruhaud

Avocat honoraire, ancien ingénieur et écrivain, Claude Rodhain demeure essentiellement connu pour ses récits autobiographiques, parmi lesquels Le destin bousculé, publié en 1986. Également romancier, l’homme s’intéresse à l’Ancien Régime, et plus particulièrement aux petites gens, comme nous pouvons le constater à travers Fanquenouille (L’Harmattan, 2015), qui se déroule sous Louis XV. Ce nouveau livre se passe cette fois sous Louis XIV : Claude Rodhain y parle de la fameuse « affaire des poisons », déjà traitée dans Le parfum des poisons, paru trois ans plus tôt aux éditions City.

Une histoire qui commence (et qui finit) mal

Fille de Célestine, herboriste accusée d’empoisonnements, la jeune Louyse Buvard voit sa mère dénoncée par une voisine, puis torturée et enfin brûlée en place de Grève, en compagnie du père. Orpheline à quinze ans, Louyse quitte donc le village picard de Charonne pour Paris, où elle rencontre, suite à un malentendu, un certain Nicolas Gabriel de la Reynie, lieutenant des gardes, soit de la police, celui-là même ayant interrogé la mère. Méfiant, tout d’abord, puis conquis par les compétences de Louyse en matière de pharmacopée, séduit par ses beaux yeux, La Reynie tombe fou amoureux. Partageant désormais son lit, et donc sa vie, Louyse assiste aux terribles tortures infligées aux suspects. Marquée par un renforcement de l’absolutisme royal, la période est effectivement troublée : divers aristocrates conspirent contre le souverain, tentent de l’éliminer au moyen de potions, et donc font appel à Louyse, réputée pour ses talents. Soumis à la questions ordinaire puis extraordinaire, les inculpés passent rapidement aux aveux, avant d’être suppliciés. Présentée au souverain, Louyse devient vite la favorite, se trouve anoblie, jusqu’à son implication dans une ultime conjuration, liée au roi Charles II d’Angleterre. Enfermée au Châtelet, la désormais marquise de Tulle subit le même sort que Célestine.

Historique, érotique, féministe, fantastique ?

Roman d’inspiration historique, donc, L’ombre du Roi-Soleil met d’abord en scène une héroïne féminine, dont l’influence se fait sentir sur le plan politique ; entre autres lorsque Louis XIV résout de révoquer Fouquet, surintendant des finances et maître de Vaux-le-Vicomte, dont la splendeur inquiète, autant qu’elle irrite. De même, Louyse intervient pour améliorer la condition des esclaves. Enfin, la plupart des complots sont ourdis par des femmes, dans un univers traditionnellement dominé par la gent masculine. Pimenté par diverses scènes érotiques parfois intenses, notamment lorsque Louyse couche avec le lieutenant, le roman est en outre relativement violent. Claude Rodhain nous dépeint effectivement un Paris sale, marqué par une grande brutalité, dans les rapports humains, à commencer par l’usage de la géhenne, donc. Les rues sont envahies d’ordures, et les Français se battent. Tel est l’envers du fameux « siècle d’or ». Loin de louer un temps sans doute barbare, Claude Rodhain présente l’envers du décor. Inspiré par l’Histoire, l’avocat-auteur, tel qu’il se définit lui-même, fait un détour par le fantastique : Louyse et sa mère communiquent par-delà la mort, et Célestine guide sa fille, la conseille, à travers les épreuves.

Trop ambitieux ?

Varié, ambitieux, écrit dans un langage soutenu, le livre laisse toutefois une impression d’inachèvement, sinon de confusion. On se perd effectivement en intrigues secondaires, dont beaucoup demeurent irrésolues, et on finit par ne plus comprendre qui fait quoi, tant les personnages sont nombreux. La mort de Louyse est expédiée en quelques pages, mise en lien (assez maladroitement), avec la situation des protestants. Surtout, bien qu’il ne s’agisse pas d’un roman historique stricto sensu, de gros anachronismes sont à déplorer. Entre autres, lorsque le lieutenant de la Reynie cite Victor Hugo (1802-1885), ou lorsque certains concepts, évoquant directement le droit des femmes, sont plaqués sur un XVIIème siècle où la notion même de féminisme semble parfaitement inconnue, du moins dans sa forme moderne. Qui, à l’époque, parle de construction sociale, ou encore d’intégration sociopolitique (p. 15) ? D’autres éléments risquent de faire bondir les spécialistes. On est en droit de déplorer, aussi, quelques coquilles. Une relecture plus serrée, par un correcteur éditorial, se serait sans doute imposée. Soyons justes : les fautes ne sont pas si nombreuses, malgré tout.

Peut-être plus à l’aise dans le registre autobiographique, Claude Rodhain s’est construit SON XVIIème siècle. Non sans réserve, nous sommes prêts à le suivre dans ce voyage temporel. Notons qu’un certain travail sémantique a été réalisé, puisque l’auteur use de nombreux termes d’époque, dont certains nous paraissent aujourd’hui obscurs, oubliés. Enfin, et c’est une qualité, Claude Rodhain n’idéalise pas la période, souvent présentée de façon idyllique à travers films et récits. Nous ne saurions que l’en louer. Amoureux d’Histoire, parfois maladroit, l’écrivain se montre parfois extrêmement objectif, et réaliste, dans ses descriptions.

La Route de la Soie éditions 2023