Portraits

Ileana Cornea

Entretien avec Mylène Vignon

C’est lors de son commissariat dans le cadre d’Art Sénat, mis en place par Sophie Sainrapt, que j’ai rencontré Ileana Cornea. Nous nous sommes au fil du temps retrouvées de vernissages en déjeuners de presse.  C’est toujours une grande joie d’échanger avec cette grande ambassadrice de l’art contemporain, nos impressions à propos de la culture.

Entretien :

Chère Ileana, que de chemin parcouru depuis cette brillante prestation au Jardin du Luxembourg ! Quel en est ton meilleur souvenir ?

Femme y es tu ? 14 ans sont passés depuis !

Nous étions dans une dynamique extraordinaire. Comme tous les ans depuis 2002 je faisais du gardiennage à l’Orangerie du Sénat. La visite de l’historienne de l’art Laurence d’Ist avait changé la donne. Par un tour de baguette magique, elle m’avait persuadée de proposer moi-même une exposition. Je lui ai aussitôt fait l’offre de partager le commissariat avec moi. J’avais le sujet, une heure après, elle avait le titre. Quelques jours plus tard, un énorme dossier suit. Les idées fusent,  le pour et le contre, un jeu, une dialectique grisante, un travail d’équipe ! Je crois toujours que les compétences des uns et des autres sont salutaires dans une telle aventure. On voulait du jamais vu. On rêvait d’habiller les statues représentant les Reines de France qui sont disposées autour du grand bassin. Pour cela il fallait convaincre Sophie Sainrapt qui, en première ligne devait convaincre la Présidence. C’était une opération coûteuse qui dépassait de beaucoup le budget. A force d’arguments, d’ambroisie et de nectar à deux heures du matin, Sophie dit oui. Le lendemain elle tient  parole. Laurence nous a trouvé des partenaires. L’exposition a eu un succès populaire épatant.

Quel a été ton cursus pour arriver à l’écriture ?

Ma mère voulait que je devienne pianiste. Mais Papp Tiberiu, mon professeur de piano qui était également poète y a été peut-être pour quelque chose dans l’orientation que j’ai prise par la suite. De son enseignement j’en ai conclu que jouer du piano ou écrire était la même chose, c’est à dire, traduire des sentiments. Très jeune encore, j’ai participé à un concours d’écriture inter-écoles lancé par la ville de Cluj (connue en France pour son école de médecine) et j’ai remporté un premier prix avec un conte que j’avais intitulé « La petite pierre ». On était plusieurs à avoir reçu un premier prix. Cette récompense, m’a donné de l’élan.  Ensuite j’ai changé de pays, et de langue.

Ton intérêt pour les artistes que tu soutiens et met en lumière dans le Magazine Artension, n’est ignoré de personne. Quand as-tu intégré l’équipe dirigée par Françoise Monnin ?

J’ai rencontré Françoise Monnin bien avant Artension. C’était au début des années 1990 à la Galerie Véronique Smagghe. Je venais de finir mon DEA en philosophie intitulé Théorie et Pratique dans l’art chez Kant et je cherchais un sujet de doctorat. Cette rencontre a tout chamboulé. Françoise m’a présenté à la rédaction de Muséart  et  très peu de temps après nous sommes parties ensemble en Roumanie sur les traces de Brancusi, puis sur le Danube avec le photographe Jacques Yves Goucia qui vient de nous quitter. Françoise m’a appris les ficelles du métier.  On ne s’est plus jamais quittées depuis.

Quels sont tes maîtres en matière de critique ?

Je devais avoir 13-14 ans  quand je suis tombée sur le livre « Conversations littéraires »  du critique, Titu Maiorescu, un savant de la littérature et fondateur de la critique esthétique roumaine.  Je ne comprenais pas tout, mais j’en ai été fascinée.  Dans ses écrits,  j’ai découvert pour la première fois la notion de la forme et du contenu qui peut s’appliquer à toutes les formes d’art aussi bien à la poésie, à la musique, aux arts plastiques. Par la suite j’ai lu les écrits sur l’art de Diderot, Hegel mais aussi de Mallarmé, de Proust et de beaucoup d’autres auteurs. Les écrits et la personnalité de Pierre Restany, je les ai découvert plus tard. Avec son sens pratique et son talent pour manéger les artistes, il a inventé la critique d’art moderne. Mais c’est Charles Baudelaire qui m’a le plus impressionné. Pendent la Monarchie de Juillet, quand  les murs du Salon parisien étaient tapissés d’œuvres du bas jusqu’au plafond, il a su repérer Delacroix.

Au cours de quel siècle aurais-tu aimé exercer ton métier ?

A la fin du XIX ème siècle, quand la critique était un métier libre et très littéraire. J’aurais aimé être cruelle, écrire des pamphlets brillants comme Léon Bloy ami du peintre François Rouault et qui m’avait touché profondément dans ma jeunesse par son exaltation tragique et chrétienne et par son inépuisable mécontentement.

Peux-tu partager avec Saisons de Culture, une de tes rencontres d’exception ?

J’ai eu plusieurs rencontres marquantes. Le peintre Angel Alonso a exercé une grande influence sur moi, ainsi que ses deux fils, Jean-Jacques photographe et Thierry,  peintre. Quand je suis allée la première fois dans son atelier, je me suis demandée où étaient ses toiles. Et tout à coup, c’était comme si les murs commençaient à se montrer différents, s’imposant avec force. Ses œuvres me sont apparues telles des présences physiques, faites de matière, ayant du poids et de pigments vivifiants. Le peintre catalan occupait l’ancien atelier de Pierre Tal Coat dans le 14ème arrondissement. C’est dans cet endroit que j’ai connu Emil Cioran. Je m’en souviens comme d’un spectacle peu commun ; deux complices aux cheveux blancs égrainant leurs souvenirs et leurs rencontres chez Suzanne Tézenas (1). Les fils Alonso et moi,  on épiait leurs mimiques. D’un air  innocent, ils racontaient des histoires peu catholiques,  se posant des questions évoquant Boulez, de Staël, Ionesco, Caillois… détendus, joyeux, enjoués et rusés, ils avaient l’air d’avoir vingt ans ! La nuit pointant, Cioran quitte sa chaise et se dirige vers la fenêtre ouverte de l’atelier en s’exclamant, théâtral comme un chantre: « Nous sommes ailleurs !» Depuis, le mot « ailleurs » est resté associé à ce moment magique, Cioran les bras levés, embrassant la nuit.

La critique d’art Dora Vallier m’a encouragée dans ce domaine, James Coignard, a également été très important pour moi et bien entendu Raymond Hains, dont j’ai publié la monographie aux éditions Ides et Calendes. Et puis mon ami Jacques Caumont, grand pataphysicien qui m’a présenté à tout Paris. C’est par son intermédiaire que j’ai rencontré Yo Sermayer, la fille de Marcel Duchamp. Le même visage émacié et les mêmes longues mains, leur ressemblance était frappante. Elle peignait des fauteuils portant les marques de leur occupant absent.

On dînait souvent, Yo, Jacques et moi à la « Galette de rois », un restaurant à côté de chez elle dans notre 18ème. On parlait de tout,  et ce tout prenait une épaisseur autre, un charme particulier, quelque chose d’agréable abolissant le temps.

Quelles sont tes lectures du moment ?

Ce cadavre n’est pas mon enfant de Toni Cade Bambara sorti en France en 2002. Ce roman décrit l’atmosphère régnant au sein de la communauté afro-américaine à Atlanta, à la fin des années 70. Ses mots fouillent les dessus et les dessous des objets, de tout les faits et gestes des protagonistes comme au cinéma, de la grande littérature, du rythme pur !

Est-il un dicton qui te caractérise ?

Travaille,  martyr !

Tes projets…

Je suis en train de préfacer un livre pour Artame Gallery qui fête cette année ses 30 ans d’existence. C’est une association unique en France réunissant une soixantaine d’artistes ayant besoin de s’unir, de construire des liens, sortir de leur isolement. J’avais déjà travaillé avec eux il y a 20 ans. C’est un projet qui me tient à cœur et parmi les artistes, j’ai fait de vraies découvertes. Je travaille également sur une exposition d’envergure sur une grande figure de la résistance anticommuniste en Roumanie sous Ceausescu « Doina Cornea, une femme, un destin, un visage  » programmée au Musée de Beaux Arts de Cluj (Roumanie) du 3 mai au 31 mai 2022 exposition que j’espère faire venir en France.

  1. Suzanne Tézenas le dernier salon parisien voir l’excellente publication de  Sarah Barbedette « Suzanne Tézenas (1898-1991) une présence au cœur du dialogue entre les arts » dans Animateur d’art, dir.I Goddeeris&N. Goldman, Musées royaux de Beaux-Arts de Belgique p.33-42