Lettres

Anachronique du flâneur N° 23

Par Marc Albert-Levin

Chère lectrice, cher lecteur,

Je parlais dans mon anachronique précédente des livres d’art, des livres d’artistes et je gardais pour la fin (mais tant qu’il y aura des livres et des artistes y aura-t-il jamais une fin?) un petit joyau de livre à poser, si vous en avez une, sur votre table de chevet. Beau livre objet, à lire et à relire, à garder et à regarder, dans l’ordre ou dans le désordre, comme vous voudrez : en l’ouvrant à l’une ou l’autre des lettres de cet abécédaire baroque. Il est comme un bijou dont il est impossible de saisir tout de suite les multiples reflets.

A la lettre S de son abécédaire, intitulé « Baroque  Abstrait » et illustré de peintures originales, à l’entrée Spontanéité, Cyb revient sur la rencontre originelle, celle qui fut déterminante  pour son choix de « devenir peintre » : sa rencontre avec George Mathieu. Elle écrit :

« George Mathieu demanda à me rencontrer par téléphone car : ‘Vous avez écrit un magnifique article sur mon œuvre’. A la plume d’oie, avec la graphie élégante et artistique qu’on lui connaît, il précisait, dès la missive suivante : ‘Souffrez qu’après vous avoir dit mon émerveillement devant votre compréhension de ma démarche je vous dise toute l’émotion que j’ai éprouvée à vous entendre (…) les occasions d’un échange et d’une rencontre aussi profonde sont rarissimes. Merci du bonheur que vous me donnez.’ »

En minuscules caractères rouges sont indiquées les dates de ces échanges épistolaires. Cette lettre-ci est du 28 avril 1989. Il y a des rencontres essentielles qui accompagnent le parcours de toute une vie. Les encouragements reçus lorsque vous en êtes encore à chercher votre voie ont le pouvoir de vous donner confiance en vous et de vous immuniser  contre toutes les critiques à venir.

Cyb avait déjà parlé de cette rencontre avec Georges Mathieu à la lettre O, à l’entrée Ouverture :

« Mathieu m’envoie de belles reproductions de tableaux, suite à l’une de nos conversations : de Georges Rouault, « Le Tigre », et d’Alfred Mannessier, figure de l’abstraction religieuse, « Composition », « Composition abstraite », « Le Voile de Véronique ». Ces morceaux de livres, découpés à mon intention sont accompagnés d’un carton aux armes du maître qui signe « Gottfried Whilhelm Leibniz » pour la circonstance, avec l’adresse suivante : « Petite documentation culturelle pour agrégée de métaphysique. » (31 décembre 1991).

Georges Mathieu fut célébrissime entre le milieu des années 1950 et 1970. Avec l’Américain Jackson Pollock, inventeur de « l’action painting », il fut l’un des deux seuls parrains occidentaux choisis par les membres mouvement Gutai, au Japon. L’un des plus connus d’entre eux était Kazuo Shiraga, qui se suspendait à des cordes pour peindre avec ses pieds. J’étais resté fasciné par l’impétuosité  des œuvres de Shiraga, véritable corps à corps avec la matière inerte. C’étaient certaines des premières toiles abstraites que je voyais, au début des années 1960, exposées à la Galerie Stadler, rue de Seine. Le Japon était alors à l’avant-garde de ce que l’Occident appellerait « Happening » aux Etats-Unis et « Performance » en France.

Or il se trouve qu’on est précisément en train de redécouvrir, après quelques décennies d’un oubli relatif, le rôle central que Georges Mathieu a joué dans l’art du XXe siècle. Ses œuvres, souvent de très grand format, sont une sorte de paraphe, de signature, une trace exécutée par le tube écrasé sur la toile à la vitesse du geste, comme à la poursuite d’un mouvement qui se trouve en se faisant. Je me souvenais d’une couverture qu’il avait composée pour “Cimaise”, retrouvée en vente au cours d’une des mes flâneries, à la Galerie 1900-2000. Et d’une immense fresque, dans le Hall de la Maison de la Radio, en hommage à Jean Cocteau.  Mathieu était devenu grand ami avec Cocteau dans les trois dernières années de la vie du poète. Et il exécuta cette fresque de 20 x 4 m. immédiatement après la mort de Cocteau en 1963. Le 26 mars 2018, la Maison de la radio et la fresque de Mathieu qu’elle contient, ont été classées « monuments historiques ». Dans son ouvrage « Désormais seul en face de Dieu », (Lausanne, L’Âge d’Homme, 1998) Mathieu relate l’événement en ces termes :

« Pendant quatre nuits, dans un froid glacial, juché en haut d’immenses échafaudages, j’appliquai des centaines de feuilles d’or sur cette glorieuse calligraphie et dans un espace réservé, je collai, découpé dans une robe d’une de mes amies, un morceau de velours noir. »

 En septembre 2018, quelques œuvres  de Mathieu de très grands formats, peintes dans les années 1960 et 1970, étaient exposées à la Galerie Templon. Lors de l’inauguration des nouveaux locaux de cette galerie, rue du Grenier Saint-Lazare, j’avais été frappé par la force qu’elles dégagent aujourd’hui encore. La cohérence de son geste, son sens de l’équilibre et de la mise en place, vous entraînent malgré vous dans ce climat de grandeur historique qui pour lui, Georges Mathieu d’Escaudœuvres, qui se disait descendant du Croisé Godefroy de Bouillon, imprégnait encore tout ce qu’il vivait au présent.

J’ai rencontré Cyb au moment de la création de « Saisons de Culture » dont, avec Henri-Hughes Lejeune et Josette Rispal, elle est l’un des piliers. Lorsqu’elle m’a demandé de traduire en anglais pour elle un texte qu’elle avait écrit sur son propre travail « Baroque abstrait », il m’est apparu clairement qu’elle avait peut-être besoin d’un traducteur mais certainement pas d’un critique d’art.

« Ce qui parle dans le terme portugais « barocco » c’est l’irrégularité sinon la difformité d’une perle, unique dans son écart à la rotondité attendue, dissemblable à l’attente _ comme le charme de l’impromptu dans l’existence, l’irruption du hors norme, de l’extraordinaire. Ce qui parle c’est l’inouï donc. Une voix venue d’ailleurs ? Une voix en rupture, en décalage, comme l’arc-en-ciel contraste avec le gris de la pluie soudain illuminée de soleil. »

Les critiques d’art font comme si les peintres ne pouvaient s’exprimer que par les lignes et les couleurs et n’avaient pas de langue pour parler, comme s’ils étaient tous des analphabètes ou des aphasiques. C’est loin d’être le cas de Cyb qui est aussi professeur de philosophie.

Le 23 novembre 2018 (Jour de la « Nuit du feu » de Pascal, j’y reviendrai) elle m’a dédicacé  son Abécédaire illustré. Et, comme vous pouvez le voir sur l’image qui ouvre cette anachronique, elle a eu la gentillesse de m’écrire trois mots, trois entrées pour elles particulièrement importantes. La première entrée était le mot : Cyclope.

« Quel monde quand on ne voit que d’un œil ?  Il faut rajouter une dimension. La musique. Moduler la couleur : non pas un vert mais trois, non pas un rouge mais trois, non pas un jaune mais trois. Pour rendre la vibration de l’espace. »

Cela commençait par une question à laquelle j’ai eu envie de répondre en parlant d’un homme qui ne voyait que d’un œil mais qui m’a laissé un souvenir inoubliable, la photographie d’un de mes tout premiers collages.


Zéglobo Zéraphim, « Kiproko », collage 1963. Original perdu. Photo Umbo
(7,5 x 27 cm.) Exposé à la Galerie JaJa en avril 1996
dans l’ « Hommage de JaJa au mage de DaDa ». Coll. M. A.-L.

Au dos de ce collage de Zéraphim, Erika Wilcke, qui fut un temps secrétaire de la Galerie Arnaud et la compagne de Martin Barré, avait écrit :

« A Jean-Robert Arnaud, qui a bien voulu accepter le parrainage de notre aîné chéri, avec tous ses remerciements, Erika. »

Pour ma part, j’avais ajouté :

« Encore mal remis des douleurs, des surprises de l’enfantement, Marc »

A gauche: Umbo (Otto Umbehr) self portrait with leica 1952. A droite : Erika Turin, été 63. Photos M.A.-L.

A peine avait-il aperçu « Kiproko, impossible n’est pas français » qu’Umbo l’avait déposé sur mon dessus-de-lit et l’avait fixé avec deux épingles toujours visibles, en haut à gauche et en bas à droite de la photo. Né Otto Maximilian Umbehr en 1902, Umbo était un photographe et photojournaliste allemand mort à Hanovre en 1980. Erika, une de ses amies proches, l’avait conduit au 119 rue de Lille, dans la chambre de bonne que j’occupais sous les toits juste à côté de l’Institut néerlandais.

En réalité, la malchance  avait frappé Umbo dans sa vie à deux reprises: une première fois en 1943 lorsque ses archives photographiques avaient été détruites lors du bombardement de Berlin. La seconde, en 1945, lorsqu’il avait accidentellement perdu un œil lors de travaux de rénovation de son atelier. Il n’avait pourtant rien perdu de son humeur farceuse. Avec un humour légèrement macabre qu’Erika disait typique des gens de Hanovre, il n’hésitait pas à sortir son œil de verre et à le faire rouler sur la table comme une bille, pour amuser ou horrifier les convives.

Il prouva que cette perte de son œil gauche n’avait en rien diminué son talent de photographe, et en enseignant la photographie après son accident. Il connut même une seconde notoriété dans les années 70-80, les dernières de sa vie.

« Le manque est un gain » écrit Cyb. « C’est l’espace perçu par la musique que je traduis en deux dimensions. »

Ce grand musicien aveugle que fut Ray Charles surprit beaucoup en faisant des dons à une association pour malentendants et non pas, comme on s’y attendait, à une institution pour les non-voyants. Il déclara que la surdité était pour lui un beaucoup plus grand malheur que la cécité, un handicap qu’il avait pour sa part compensé par l’usage du toucher et de l’ouïe, en un mot grâce à la musique.

Autre cyclope célèbre, Victor Brauner, (1903-1966), qui perdit son œil gauche au cours d’une bagarre entre deux Surréalistes qu’il tentait de séparer, en août 1938. Sur sa tombe, au cimetière de Montmartre à Paris, a été inscrite une phrase extraite de ses carnets : 

« Peindre c’est la vie, la vraie vie, ma vie ».

Cyb n’explique nulle part en détail ce qui la pousse à croire qu’elle ne voit que d’un œil. Je serais tenté de dire qu’elle voit mieux que beaucoup d’autres dotés de deux yeux en parfait état.

Une des raisons qui m’ont poussé à être si long à écrire sur son travail, c’est en réalité que j’étais plus sensible à son charme en tant que personne qu’impressionné par les qualités de son œuvre peinte. Mais je ne résiste pas à l’envie de parler de son livre, magnifiquement servi par son éditeur, Alin Avila et sa complice et amie Mylène Vignon. Lorsque j’ai fait de vive voix à Cyb cet étrange compliment, au vernissage de son exposition le 10 avril 2019 à la Mairie du 1er arrondissement à Paris, elle ne m’a pas dit : « Alors, comme ça, tu n’aimes pas ma peinture ! » Elle n’a pas eu la réaction de la femme qui, ayant offert deux cravates à son mari, lorsqu’il s’empresse d’en mettre une, lui dit d’un ton aigre : « Naturellement, tu n’aimes pas l’autre ! » Elle a souri et répondu : «Tu devrais écrire cela sur le livre d’or ». Je préfère l’écrire ici et le partager avec toi, chère lectrice, cher lecteur de « Saisons de culture», à qui je ne cache rien.

A vrai dire, j’avais depuis longtemps envie d’écrire sur le travail de Cyb. Mais je ne savais absolument pas comment m’y prendre. J’ai retrouvé, sur le bureau très encombré de mon ordinateur, un fichier qui s’appelle ‘Quelques mesures pour Cyb’. Ce n’est pas très brillant ! Jugez en donc :

« Cyb fait partie de ces êtres bicéphales, à la fois peintre et professeur de philosophie, comme Zéglobo Zéraphim les aime tant. On parle souvent du violon d’Ingres. Mais qui peut dire quels morceaux le grand peintre interprétait sur son instrument ? Jean-Jacques Rousseau, en tout cas,  aurait pu devenir un musicien très célèbre après la représentation donnée devant le roi Louis XV d’un opéra intitulé : « Le Devin du Village ». Le livret en fut traduit en allemand et Mozart seulement âgé de douze ans, l’entendit au cours d’une visite à Vienne avec son père en 1768. Il fut si touché par ce singspiel qu’il s’en inspira pour écrire « Bastien und Bastienne ». C’était une commande du célèbre médecin et mécène Franz Anton Mesmer, dont le nom de famille a servi à forger un néologisme, le mesmérisme, et même en anglais un verbe « to mesmerize », synonyme d’ « hypnotiser ».

Mozart aurait voulu que les trois personnages (Colette, la bergère, Colin, le berger et Colas, le devin) soient tous joués par des enfants de son âge. En fait, Bastien et Bastienne fut encore interprété pour un public scolaire par l’orchestre de l’Opéra de Massy en 2018.

Mozart se moque gentiment du devin, manipulateur et charlatan, en lui faisant proférer des borborygmes que Tristan Tzara enfant aurait pu psalmodier sur son dada à bascule : « Diggi-daggi, shurry-murry, horum-harum, lirum-larum, rowdy-mowdy, giri-gari, besti-basti, fatto-matto…  Et, comme pour illustrer la justesse de l’adage cher à Raymond Hains « Tout est dans tout et réciproquement », les incantations chantées par le devin se terminent par « quid pro quo » la façon correcte d’écrire « quiproquo » pour désigner un malentendu, le fait de prendre une chose pour une autre.

Après ce flagrant délit de fuite dans les idées, je veux absolument revenir à Cyb. Avec ce nom sibyllin, on pourrait s’attendre à ce qu’elle ne peigne que des cibles ou des sables… Serait-ce qu’elle a pris pour nom de peintre et d’écrivain un raccourci du nom de Cybèle qui dans  la Grèce ancienne était la gardienne des savoirs ?  Mais c’est aussi le nom d’une déesse mère amoureuse et jalouse de son fils adoptif qui, perdant la tête, (était-ce pour plaire à sa mère ?) s’émascula. Les prêtres de ce culte païen venu d’Orient et pratiqué à Rome, en souvenir de cette castration, étaient tous des eunuques. A l’exception de leur chef qui, pour sauver sa propre virilité, préférait sacrifier un taureau. »

Oui, je m’étais indéniablement perdu dans la foule mal fréquentée des associations d’idées les plus saugrenues. Pour un peu, j’aurais même raconté l’histoire de ce jeune garçon qui dit à sa mère : « Maman, le médecin prétend que je souffre d’un complexe d’Œdipe. » Elle lui répond : « Ce n’est pas grave mon chéri du moment que tu aimes ta maman. »

A gauche : CYB. Portrait par Woytek Konarzewski en mars 2018. A droite, carton d’invitation pour Prima Venezia Cyb, peintures,

Le mercredi 10 avril 2019, donc, M. Jean-François Legaret, maire du 1er arrondissement de Paris, a prononcé quelques mots à l’ouverture du vernissage d’une exposition de Cyb qui se tient jusqu’au 20. D’abord, il n’a pas omis de rappeler la proximité du Louvre, ce musée que l’on vient voir de tous les coins du monde. Il a évoqué ensuite le lointain parrainage de Georges Mathieu. Enfin, il a annoncé qu’il voyait, dans les œuvres récentes de Cyb, comme « une libération du dogme de l’abstraction », l’usage de la figuration !

En effet, le thème de cette exposition intitulée « Prima Venezia » était Venise. Une Venise parfois reconnaissable, si l’on veut voir, par exemple, dans la toile reproduite sur le carton d’invitation, un masque de carnaval. Mais c’est une Venise inondée par le soleil, totalement solarisée et arrachée à sa proverbiale grisaille, entièrement vue à travers le prisme d’un style qui, de 2009 à 2019, mis à part  le passage de l’huile à l’acrylique, n’a pas tellement changé. En fait Cyb a déjà précisément défini elle-même la nature très particulière de son réalisme, qui doit plus au désir de rester fidèle à ce qui sort de son imagination qu’à une vision photographique du monde.

« Mes toiles ‘ Venise ‘ ou ‘ Kyoto ‘ relèvent bien du ‘Baroque abstrait’ : une Venise tropicale, sensations d’un déséquilibre reconquis sur la saveur acidulée des flots, un Kyoto en surplomb qui fait surgir des tigres rouges des rochers, des kimonos bariolés aux plis soyeux de la pierre, et les eaux torrentueuses, bouillonnantes, du jaune et du rose à la fois ensablés. »

Kokedera, à  Kyoto fut un autre lieu d’émerveillement pour Cyb. Du 11 au 24 novembre 2018, toute une série de peintures sur ce thème avait déjà été visible sur les murs et les miroirs du restaurant « Le Select » à Montparnasse.

Kokedera est la deuxième entrée qu’elle m’a signalée dans sa dédicace. Il s’agit du temple bouddhique Saihô-ji, appelé aussi « temple des mousses ». Situé au sud-ouest de Kyoto, il est possible d’y accéder en métro depuis l’ancienne capitale du Japon. Temple zen à l’origine, il fut ensuite consacré à la dévotion du bouddha Amida dont on disait qu’il résidait dans un paradis à l’Ouest de l’univers.

Une des particularités du bouddhisme de Shakyamuni est qu’il contient cette prédiction étonnante : qu’il perdra lui-même toute efficacité avec le passage du temps. Certains textes découpent, après la mort du Bouddha, l’avenir de cette philosophie en cinq périodes de cinq cents ans bien distinctes. Shohô, les premiers mille ans suivant la mort de Shakyamuni (le sage du royaume des Shakya, le bouddha historique) constituent l’époque dite « de la Loi correcte », celle où son enseignement permettrait encore à tous les êtres humains de parvenir à l’illumination. A l’époque suivante, Zohô,  dite « époque de la Loi formelle », pendant mille ans encore, cet enseignement serait pratiqué en apparence mais deviendrait pour le plus grand nombre simple formalité. Dès l’entrée dans la cinquième de ces périodes de cinq cents ans, ce serait Mappo, l’époque dite « de la Fin de la Loi ». L’enseignement énoncé par Shakyamuni aurait perdu toute validité, le monde connaîtrait une époque de grands troubles : tremblements de terre, guerres civiles, invasions étrangères, épidémies. C’est alors qu’apparaîtrait  un nouveau bouddhisme, adapté à cette époque, beaucoup plus simple et accessible à tous. Les bouddhistes du Japon se croyaient déjà entrés dans cette époque troublée lorsque, se fondant sur cette prédiction, se répandit le culte du bouddha Amida. Les maîtres de cette école  dite de la Terre Pure, enseignaient qu’il n’y avait aucun espoir à avoir en cette vie-ci. La Terre était une vallée de larmes qui n’avait qu’une seule issue : la psalmodie du nom du bouddha Amida qui permettrait de renaître dans sa « Terre Pure » située à l’ouest.

Cet enseignement se répandit comme une traînée de poudre. Il provoqua même le suicide de personnes impatientes de renaître dans ce paradis d’un bouddha imaginaire. Cinquante ans plus tard un moine nommé Nichiren dénonça cette pratique du Nembutsu (les louanges du bouddha Amida Nam Amida Butsu). Défiant avec courage l’une des croyances dominantes au Japon à son époque, (cela qui lui valut même une condamnation à la décapitation à laquelle il échappa par miracle) Nichiren affirma :

« … si l’esprit des êtres vivants est impur, leur terre aussi est impure mais si leur esprit est pur, leur terre l’est également. Il n’y a pas de terre pure ou impure en soi. La différence réside seulement dans le bien ou le mal à l’intérieur de notre esprit. » (« Sur l’atteinte de la bouddhéité en cette vie »,  Les Ecrits de Nichiren, Soka Gakkai 201, p. 4.)

Parce que le caractère shin peut signifier à la fois esprit et cœur, une traduction antérieure de la même phrase était :

« Il n’y a pas deux sortes de terres, pure et impure en elles-mêmes. Il n’y a que la pureté ou l’impureté de notre cœur. » (« Lettres et traités de Nichiren Daishonin » ACEP : 1992, vol. 1, p. 4.)

Nichiren déclara qu’une prière n’ayant pour but que de renaître dans un paradis après la mort sapait la vitalité des gens ; elle leur ôtait toute velléité d’améliorer leur propre sort et de prendre à bras-le-corps leur propre destin en cette vie-ci. Persuadé lui aussi que l’avènement d’un nouveau bouddhisme convenant à l’époque troublée de Mappo était nécessaire, Nichiren proposa, plutôt que de rendre hommage à un bouddha imaginaire, de chanter les louanges (Nam) de Myoho Rengué Kyo le titre du Sûtra du Lotus –littéralement le sûtra (kyo) de la Loi (ho) merveilleuse ou mystique (myo) du Lotus (Rengué).

Enoncé dans les huit dernières années de la vie du bouddha Shakyamuni, et affirmant que tous les enseignements qui l’avaient précédé étaient « provisoires », des étapes pour y conduire, le Sûtra du Lotus enseigne le respect de tous les êtres humains. Il promet à tous ceux qui le pratiquent, hommes et femmes sans exception, de parvenir à l’illumination en cette vie-ci sans changer d’apparence.

Une école laïque du bouddhisme de Nichiren, la Soka Gakkai,  fut persécutée pendant la guerre pour son opposition au militarisme d’Etat auquel le clergé s’était soumis. Elle s’est reconstruite après la guerre et a fait sortir le bouddhisme de Nichiren du Japon.  La SGI  est maintenant  présente dans 192 pays et territoires du monde.

Je viens tout juste de traduire un dialogue du président de la SGI (Soka Gakkai internationale) Daisaku Ikeda, avec les deux grands musiciens de Jazz, Herbie Hancock et Wayne Shorter, qui m’ont fait connaître cette philosophie à New York en 1975. Le seul titre en est déjà tout un programme : « Jazz, Bouddhisme et Joie de vivre » (Editions ACEP, Paris : février 2019)

Pourquoi me semble-t-il si important de partager tout cela avec Cyb et du même coup avec vous, chère lectrice et cher lecteur de Saisons de culture» ?

Parce qu’en juin 2017, Cyb m’avait déjà fait traduire en anglais un texte dans lequel elle définissait ainsi sa démarche :

« Il ne s’agit pas explicitement ici de thèmes religieux, comme chez le peintre abstrait Manessier. Mais la question du spirituel rendu sensible de manière non figurative reste présente. Et Kandinsky, alors futur père de l’Abstraction, méditait son icône à fond bleu, un Saint Georges terrassant le dragon, quand il nomma la seconde phase de l’Expressionnisme «  Der Blaue Reiter » : le Cavalier bleu. »

A l’entrée Kandinsky, Cyb cite plusieurs extraits de « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » ce texte dans lequel, en 1911 déjà :

 « Kandinsky revendique pour la peinture la même liberté que la musique : s’émanciper de la référence à un objet extérieur. C’est la naissance de l’abstraction en peinture. »

Elle reprend les termes utilisés par Kandinsky lui-même :

« Depuis des siècles, et à quelques exceptions et déviations près, la musique est l’art qui utilise ses moyens, non pour représenter les phénomènes de la nature, mais pour exprimer la vie spirituelle de l’artiste et créer une vie propre des sons musicaux. »

L’intérêt que porte Cyb à la spiritualité l’a conduite d’abord jusqu’à Rila, en Bulgarie, pour y admirer les icônes du monastère du Xe siècle Saint-Jean du Rila. Elle écrit dans son abécédaire à ce propos :

« Ce lieu, ainsi que les icônes de la crypte de la cathédrale Alexandre Nevski de Sofia m’ont donné l’élan et l’audace de rapprocher abstraction et icônes… Le dynamisme joyeux de ce contraste vert et rouge des icônes, a scandé spécialement cette série [« Rilska », une série peinte en 2016] comme une espérance au-delà de la noirceur du monde. »

Et elle ajoute :

« La préciosité des couleurs presque pures et assemblées, presque serties et enchâssées par le travail de peintre, s’orne ici pour la première fois, de ce cadre peint vert et rouge, prairie, vermillon ou orangé, des icônes du XIIIe siècle. »

Cyb. Huile sur toile, 2016. 9 x 24 cm. Coll. M. A.-L.
Cyb. Huile sur toile, 2016. 19 x 24 cm. Coll. M. A.-L.

« Le dynamisme joyeux de ce contraste vert et rouge des icônes, a scandé spécialement cette série « Rilska », [un ensemble de toiles inspirées  de Rila peintes en 2016] comme une espérance au-delà de la noirceur du monde. »

C’est ce même intérêt pour la spiritualité qui a conduit Cyb au Saihô-ji, à Kyoto. Elle en a admiré le parcours tapissé d’innombrables sortes de mousses, les mille et une nuances de verdure bien peignée, et son étang imitant le caractère Shin, dont on a dit parfois que la partie centrale représente la lune, et les trois traits qui l’entourent, les étoiles.

Le caractère Kanji « Shin » (kokoro) que l’on peut traduire par esprit, cœur ou foi.
Le caractère Kanji « Shin » (kokoro) que l’on peut traduire par esprit, cœur ou foi.

Cœur et foi sont des mots qui nous conduisent tout naturellement vers Blaise Pascal, dont la phrase la plus célèbre est sans doute « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». J’avais eu la surprise de la retrouver, en 1967, affichée dans un bus de la New York Transit Authority (The heart has its reasons of which reason knows nothing). Et dans mon premier livre « Un Printemps à New York » (Jean-Jacques Pauvert, Paris : 1969) je m’en étais servi pour légender la photo d’un passager dont je trouvais sans trop savoir pourquoi, le visage véritablement inquiétant. «

« Un Printemps à New York » pp. 63-64. Photo Larry Fink 1967. Le Digest des passagers du bus de New York, 880 Third Avenue New York 10022, promettait dix dollars pour toute pensée proposée à l’affichage et sélectionnée par leur comité. Avec cette précision : en cas de duplication, le cachet de la poste fera foi. Ce passager dans l’autobus ressemblait curieusement à Larry qui l’avait photographié et envers qui j’éprouvais un sentiment ambivalent d’attraction/répulsion.

« Un Printemps à New York » pp. 63-64. Photo Larry Fink 1967. Le Digest des passagers du bus de New York, 880 Third Avenue New York 10022, promettait dix dollars pour toute pensée proposée à l’affichage et sélectionnée par leur comité. Avec cette précision : en cas de duplication, le cachet de la poste fera foi. Ce passager dans l’autobus ressemblait curieusement à Larry qui l’avait photographié et envers qui j’éprouvais un sentiment ambivalent d’attraction/répulsion.

Je n’avais rien compris à cette phrase. Ou plutôt je croyais que « le cœur » désignait la subjectivité, les émotions parfois plus fortes que n’importe quelle sorte de raisonnement. Or j’avais tout faux. Chez Pascal, comme dans les textes bouddhiques, le cœur ne désigne aucunement les inclinations, les préférences ou la sentimentalité. Il désigne la croyance ou la foi.

Pascal est une autre entrée importante dans le  dictionnaire de Cyb :

« Pascal, la basse continue, l’ami fondamental, avec Proust — pour ce qui est de lire. Si je n’avais qu’un seul livre à emporter, ce serait les Pensées de Pascal. Le livre baroque par excellence : chacun y trace son chemin, librement, plis et replis, évocations ou développements, désordre et argumentation, philosophie et foi — le tout dans une langue assoiffée et brûlante. »

Autre cliché,  le célèbre « pari de Pascal » ! C’est assez difficile à résumer en quelques phrases mais, en juin 2000, quelques jours après la mort de ce grand ami qu’avait été pour moi (comme pour beaucoup d’autres) le Dr Eiichi Yamazaki, l’un des pionniers de la Soka Gakkai en France, dans une lettre à Thom Crawford, un ami sculpteur américain, j’avais tenté de le faire :

« Je peux croire qu’il existe une vie après la mort influencée par la nature de mes bonnes ou mauvaises actions en cette vie-ci, et faire par conséquent tous mes efforts pour consacrer ma vie au bien. Et même si, en définitive, il n’y a rien après la mort, je ne gagnerai ni ne perdrai rien. J’aurai mené une bonne vie, une vie de bien, un point c’est tout.

A l’inverse,  je peux penser que rien ne subsistera de moi après la mort, et mener une vie seulement motivée par l’égoïsme et l’assouvissement de mes désirs immédiats. Mais s’il existe après la mort quelque chose comme une rétribution pour mes pensées, mes paroles et mes actions en cette vie-ci, une fois mort, il sera trop tard pour avoir des regrets. »

Thom Cooney Crawford, peinture sur bois, 1998, 38 x 24cm. Coll. M. A.-L. A gauche, recto, au centre, verso. A droite, catalogue de T.C.C. intitulé « Espace sacré -Lieu sacré ».
Thom Cooney Crawford, peinture sur bois, 1998, 38 x 24cm. Coll. M. A.-L. A gauche, recto, au centre, verso. A droite, catalogue de T.C.C. intitulé « Espace sacré -Lieu sacré ».

J’avais écrit pour Thom « Trente évidences à propos de la sculpture de Thom Cooney Crawford », trente paragraphes commençant tous par « Evidemment ».

L’évidence 7 était :

Evidemment, Stonehenge en Angleterre et Carnac en Bretagne ; les pyramides d’Egypte, des Andes ou du Mexique ; Angkor Vat au Cambodge et Bârâbudur en Indonésie ; les idoles de l’Ile de Pâques ou les colosses de Rhodes ou de Constantin — tout cela témoigne du même désir dévorant des hommes d’accéder à l’éternité.

L’évidence 18 était :

Evidemment, T.C.C. explique que son propre travail vise à procurer beaucoup plus qu’une simple délectation esthétique. Car il voudrait, selon ses propres termes, « intégrer le spectateur dans l’œuvre. » Il considère ses sculptures comme « une invitation à s’immerger, à ne plus faire qu’un avec la forme ».

L’évidence 25 était :

Evidemment, il y a quelque chose d’extrêmement tentant, en une époque de stress et de vide spirituel, à faire une expérience comme celle que propose T.C.C. « se coucher dans un sarcophage en regardant par une boucle attrape-ciel ».

Et l’évidence 27 était :

Evidemment, les sculptures de T.C.C., si vous vous installez dans l’une d’entre elles, pourraient bien vous catapulter dans vos propres rêves, vous donner le temps d’élever vos pensées, de vous rendre réceptif à ce qu’il y a de plus précieux mais aussi peut-être de plus fragile sur la terre : le concert des oiseaux ; la caresse du soleil ; la candeur de la lune ; le charivari du vent transportant la fraîche odeur des feuilles vertes ; le clapotis berceur d’un ruisseau ou d’une fontaine. »

A la fin de son catalogue, T.C.C. avait écrit un poème qui, me semble-t-il, mérite d’être traduit ici :


Nous sommes une terre  
Qui voit
Nous sommes le voyant
Derrière le regard
Nous sommes ceux qui illuminent
Ce que nous voyons
Et tout espace sacré
Se trouve en nous
Et tout lieu sacré aménagé
Est conçu pour nous permettre
D’apercevoir notre être le plus profond.
 

« La nuit de feu » de Pascal»

Le 23 novembre 2018, deux livres édités par Alin Avila étaient signés par leurs auteurs, Cyb et Josette Rispal. Cela se passait dans une salle ancienne, très haute de plafond, du côté de Port Royal. A un moment donné Cyb et moi, en déambulant, dans un coin, derrière un rideau de velours noir, avons découvert une plaque sur laquelle était gravée une mention concernant Blaise Pascal. C’est dans cette même salle, le 23 novembre 1654, (c’est-à-dire le même jour mais 365 ans plus tôt !) que «depuis environ dix heures et demi du soir jusque environ minuit et demie »  Pascal avait eu cette révélation que l’on appelle « La nuit de feu ». Il écrivit cette expérience dans un texte baptisé « Le mémorial », qui fut découvert cousu dans la doublure de son pourpoint après sa mort. C’est vraiment l’histoire d’une illumination qui débute par le seul mot « Feu ». Et par une invocation au « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob non des philosophes et des savants. » … « Joie, joie, joie, pleurs de joie ». Il y a aussi cette phrase merveilleuse : «Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. » Comment mieux exprimer la gratitude d’être en vie ? 

Une des raisons avancées pour expliquer cette expérience mystique serait un accident survenu un peu auparavant la même année sur le Pont de Neuilly. Les rênes des chevaux de son carrosse ayant rompu, Pascal serait resté suspendu au bord du vide dans une partie du pont sans parapet. La vie sauve,  il aurait ressenti la protection de Dieu. Sa mission serait désormais de témoigner de la toute puissance divine. Certains mettent ce récit en doute parce qu’il ne repose que sur un seul témoignage.

Pourtant, lorsqu’on y songe, ce sont souvent des événements de ce genre qui déterminent, dans la vie d’une personne, un radical changement de direction. C’est aussi une chute de cheval qui décida de la conversion de Saint Paul, (Saul de Tarse) hébreu parti guerroyer contre les chrétiens. C’est en tombant de cheval sur la route de Damas que Saul entendit Jésus lui demander : « Pourquoi me persécutes-tu ? ». Il était le seul des apôtres à n’avoir jamais vu le Christ de son vivant, il ne le rencontra que dans la vision qu’il eut à ce moment-là. Dans l’Epitre aux Corinthiens (1 Co 15, 3-8) Paul écrit :

« Le Christ est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures, et il est apparu à Pierre […]  ensuite il est apparu à Jacques puis à tous les Apôtres. Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis. »

Cette conversion de Saint Paul qui commence par une chute de cheval est un thème souvent repris dans la peinture classique : Le Caravage, Michel-Ange, Brueghel l’Ancien, parmi beaucoup d’autres.  Cyb, à l’entrée Grammaire (de la couleur) parle justement du Tintoret :

« Le rose et le jaune iridescents dans les premières toiles du Tintoret, tourbillonnantes, dynamiques des contrastes. ‘La conversion de Saint Paul’, ‘Jésus parmi les Docteurs’, il a vingt ans : insurrection des formes et des esprits, insurrection de la couleur. »

Chère Cyb, laisse-moi partager avec toi l’un des récits les plus étonnants qu’il m’ait été donné de traduire. C’est celui que fait Nichiren de la façon dont il échappa par miracle à la décapitation, le 10 septembre 1271. Né en 1222, il est alors âgé de 49 ans.

« Finalement, nous arrivâmes au lieu que je croyais être celui de mon exécution. Les soldats s’arrêtèrent et se mirent à tourner bruyamment autour de moi. »

Shijo Kingo, l’un de ses plus proches disciples l’accompagne et tient les rênes du cheval qui conduit Nichiren sur la plage de Tatsunokuchi, lieu des exécutions capitales.

« Shijo Kingo, en larmes, me dit : ‘Voici votre dernière heure venue.’ Je lui répondis : ‘Quel insensé vous êtes ! Vous devriez plutôt vous réjouir de cela comme d’un grand bienfait ! Avez-vous oublié votre promesse ?’ Je n’avais pas plutôt prononcé ces mots qu’un corps céleste lumineux, aussi brillant que la lune, apparut en direction d’Enoshima, et traversa rapidement le ciel du sud-est au nord-ouest. C’était peu avant l’aube, dans la nuit du 12, et il faisait encore trop sombre pour discerner les traits de qui que ce soit, mais l’objet rayonnant répandit un tel éclat, comme par une nuit de pleine lune,  que je pus voir le visage de tous ceux qui se trouvaient là. Le bourreau aveuglé tomba, face contre terre. Les soldats, terrifiés, cédèrent à la panique. Certains s’enfuirent à quelque distance, d’autres sautèrent de cheval et s’agenouillèrent sur le sol, tandis que d’autres encore se recroquevillaient sur leur selle. »

L’attitude de Nichiren ne ressemble pas du tout à celle d’un condamné de droit commun et cela dut sans doute ajouter à la confusion des soldats, car il ajoute :

« Je m’écriai : ‘Approchez ! Pourquoi vous éloignez-vous de ce misérable prisonnier ? Venez plus près ! Approchez donc ! ‘ Mais aucun d’eux n’osa le faire. ‘Et si l’aube arrivait ? Hâtez-vous de m’exécuter, cela vous sera trop pénible après le lever du soleil !’ Je continuai à les exhorter ainsi mais ils ne réagirent pas. Ils attendirent encore un peu, puis quelqu’un donna l’ordre de me conduire à Echi, dans cette même province de Sagami. »

Personne ne connaissant très précisément l’itinéraire, il s’ensuit de nouvelles palabres. Mais Nichiren reprend :

« Au bout d’un certain temps, un soldat finit par dire : ‘C’est dans cette direction‘ Nous prîmes cette route et vers midi nous arrivâmes à Echi. Nous nous rendîmes à la résidence de Homma Rokurô Zaemon. Là, je commandai du saké et en offris aux soldats. Quand vint pour eux le moment de partir, certains dirent, en joignant les mains et en inclinant la tête de la façon la plus respectueuse : ‘Nous ne savions absolument pas qui vous étiez. Nous vous détestions uniquement parce qu’on nous avait dit que vous calomniiez le bouddha Amida que nous vénérons. Mais maintenant que nous avons vu votre noblesse de nos propres yeux, nous allons abandonner le Nembutsu que nous pratiquons depuis si longtemps.’ Certains allèrent même jusqu’à sortir leur chapelet Nembutsu de son étui et à le jeter au loin. D’autres firent serment de ne jamais plus pratiquer le Nembutsu. »

(« Lettres et Traités de Nichiren Daishonin », (ACEP : 1992), pp. 202-203. — « Les Ecrits de Nichiren » (Soka Gakkai : 2011) pp. 773-774.

En définitive, la condamnation à mort de Nichiren fut commuée en peine d’exil. Sa contestation d’autres formes de bouddhisme hautement respectées à son époque lui valut par la suite encore bien des déboires. Il était persuadé que la confusion dans l’esprit des êtres humains était la cause dont les troubles dans la nature et la société étaient l’effet. Une philosophie juste (le respect de tous les êtres vivants et de leur environnement prônés dans le Sûtra du Lotus) aurait pour résultat la paix et l’harmonie dans la société. Convaincu d’avoir eu la vie sauve grâce de la protection des forces de l’univers — concrétisée par l’apparition d’une comète qui terrorisa son bourreau — il continua jusqu’à son dernier souffle à envoyer des lettres d’encouragement à ses disciples (en hiragana, l’écriture populaire) et des traités (en kanji, l’écriture chinoise classique) aux autorités sociales et religieuses de son temps. Il souligna sans cesse que ses enseignements n’étaient en rien sa propre invention mais fondés sur une lecture rigoureuse et attentive du Sûtra du Lotus. Il mourut paisiblement, ni décapité ni crucifié, dans sa soixante et unième année, un âge considéré comme très respectable au XIIIe siècle au Japon.

LIBRE : C’est le troisième et dernier indice donné par Cyb pour servir de clé à son abécédaire. J’en aime surtout la conclusion, un véritable manifeste :

« Je crois à l’insurrection intérieure, au monde libre dont chacun de nous est le germe. Je ne défends donc aucune cause, sinon celle de la liberté elle-même, dont l’art est la manifestation la plus radicale. »

C’est à l’entrée LUTTE que Cyb donne la plus belle définition du mot « libre » :

« Parce que le moment du combat dans l’acte de peindre est le seul état dans lequel je me sens radicalement libre : le seul moment où je respire ».

Ajoutez à « l’acte de peindre » « l’acte d’écrire », ou encore « l’acte de prier » et vous aurez l’une des plus complètes définitions possibles de la liberté. Cyb définit la peinture comme « territoire de singularité ». Le saut dans l’inconnu comme le saut dans la foi, l’art comme une prière ?

« Ma peinture relève de ce que j’appelle « Baroque abstrait », parce qu’il s’agit de creuser l’instant dans ce qu’il a d’inouï précisément, de singulier, d’unique, « baroque » ; « abstrait » parce que la matière de ce creusement consiste d’abord en couleurs, en intensités et contrastes, puis en formes. La question de la représentation référencée à la réalité — dans l’acception ordinaire de ce mot — n’est que seconde, voire accessoire, inessentielle à ma démarche, même quand cette question est posée. […] L’extravagant ne reflète que l’inattention de l’habitude ; pour le peintre « baroque abstrait » il sourd d’un creusement patient, joyeux et aimant de l’instant. »

Constellation Rispal

Après cette longue digression autour du livre de Cyb, je voudrais parler maintenant de l’ouvrage de Josette Rispal, qu’elle dédicaçait simultanément, le 23 novembre 2018, dans la même salle.  Intitulé « Constellation Rispal ») il comporte plusieurs textes pleins d’empathie écrits par son éditeur Alin Avila. C’est un livre aussi inclassable et intrigant que l’œuvre de Josette Rispal elle-même. Les « chiffonnettes » de Josette sont l’antidote absolu des poupées Barbie, ces symboles de la robotisation et de l’invasion du monde par les stéréotypes et la matière plastique.  Elles évoquent plutôt des personnes vivantes comme celles que visent certaines cérémonies d’envoûtement.  Ses œuvres sans équivalent, ses sculptures dans tous les matériaux possibles et imaginables (argile, plâtre, bronze, chiffons, verre, coquillages) ne se laissent pas décrire en trois mots.

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La chapelle des Beaux Arts, à Paris

Je me souviens d’une réunion de « Saisons de Culture », dans la chapelle des Beaux Arts, à Paris où Josette avait distribué, à ceux des participants qui le désiraient, des lunettes en obsidienne qui les avaient tous changés en chouettes ou en hiboux, elle et Henri-Hugues compris (3e et 4e personnages sur le banc en partant de la droite). Woytek Konarzewski, allongé au premier plan, avec un déclencheur à retardement, en avait pris la photo. A l’extrême droite, assis sur le banc, Sergiusz Chądzyński  a eu la coquetterie de les ôter pour rester reconnaissable. Tout en haut, dans une robe qui ressemble à un Buren horizontal, Mylène Vignon s’est coiffée d’une perruque blonde qui la fait ressembler à un Auguste (moins le faux-nez rouge heureusement). Tous les autres ressemblent aux spectateurs de films en 3D, tous identiques lorsqu’ils portent les lunettes qui leur ont été prêtées à l’entrée. Depuis la Grèce antique, chouettes et hiboux sont considérés comme symboles de la sagesse, d’Athéna ou de Minerve. Pour cette raison même peut-être, ces lunettes m’avaient fait peur. Je ne voulais surtout pas passer pour sage, seulement pour un être de passage. Mais je découvre dans le livre de Josette d’autres lunettes que j’aurais volontiers — impossible de dire chaussées — juchées sur mon nez. Sur le verre de gauche, on peut lire « NI BRUT » et sur le verre de droite « NI ABRUTI ». Ce qui permet, en les ôtant d’avoir « LES YEUX GRAND OUVERTS ».                                                                                                                                                                                    

A gauche : Josette Rispal et Aragon, lors de la « Nuit des talents », au jardin du Palais-Royal en 1980. Au centre : « Espoir », bronze, 52 x 34 x 22cm. Susse fondeur, pièce unique. A droite : « Fauteuil de Sarah Bernhardt ». Donation de Josette Rispal au Musée d’Orsay.
A gauche : Josette Rispal et Aragon, lors de la « Nuit des talents », au jardin du Palais-Royal en 1980. Au centre : « Espoir », bronze, 52 x 34 x 22cm. Susse fondeur, pièce unique. A droite : « Fauteuil de Sarah Bernhardt ». Donation de Josette Rispal au Musée d’Orsay.

Aragon … mon saint patron … Le livre contient une photo de Josette Rispal en sa compagnie.  Il avait écrit pour elle un compliment qui (trente-neuf ans plus tard) n’a rien perdu de son charme, ni de son utilité :

« Ce livre, c’est elle-même et rien ne peut lui faire la moindre concurrence…»

Françoise Sagan lui a écrit :

« Merci à l’artiste, la voisine, l’amie.

Et Pierre Courthion, le critique d’art Franco- Suisse (pourquoi ne dit-on pas Helvetico-Français ?) écrivit :

« Vive Josette Rispal dont j’aime la sculpture à la fois très plastique et d’une belle émotion. »

« Collection Rispal » est un livre plein d’autres images et témoignages surprenants. Il faut chiner dedans comme dans un Marché aux Puces. Il montre à l’évidence que Josette Rispal a su multiplier les amitiés et les rencontres précieuses. Il se termine sur un thème souvent traité dans les textes bouddhiques : « L’esprit du Don » :

Chez Josette Rispal la notion de don est fondatrice de sa relation aux autres. Elle définira tout au long de sa vie une manière de voir le monde.

Pour présenter son atelier à ses amis, Josette Rispal se tient en grande tenue à l’entrée du lieu qui deviendra mythique, Henri-Hugues à ses côtés. A l’envers de ce qui se fait, ce sont eux qui offrent un présent aux invités. Pour les fêtes de fin d’année, au pied d’un arbre en ferraille, elle dispose une multitude de petits paquets et c’est son visiteur qui part avec une offrande. Cérémonie du Potlatch réinventé.

Et c’est illustré de la façon la plus stupéfiante par un fauteuil ouvragé, tapissé en vert mais dont le dossier, les accoudoirs et les pieds semblent bourgeonner, déborder d’efflorescences dorées.  La légende n’en est pas moins intrigante « Fauteuil de Sarah Bernhardt » Donation de Josette Rispal au Musée d’Orsay ». On pourrait l’imaginer dans la même chambre où il arrivait à Sarah de se reposer dans un cercueil en bois de rose capitonné de satin blanc. Voulait-elle, comme dans les sculptures-sarcophages de Thom Cooney Crawford évoquées plus haut, s’y reposer un instant pour envisager l’idée d’éternité ? Est-ce finalement le cercueil dans lequel elle fut enterrée au Père Lachaise ?  Et le fauteuil donné par Josette au Musée d’Orsay a-t-il réellement appartenu à « la divine » ou est-il simplement une œuvre composée en son honneur ? Je le demanderai à Josette la prochaine fois que je la verrai.

« Henri-Hugues à ses côtés ». Pour ma part, je ne les ai jamais vu l’un sans l’autre. Comme Castor et Pollux ? Non, ces deux là étaient des frères jumeaux, fils de Zeus. Castor ayant été tué, Pollux demanda à leur divin père de rendre Castor immortel, de le soustraire à l’enfer pour qu’il puisse le rejoindre dans l’Olympe. Mais Zeus refusa, ne leur accordant que de passer ensemble alternativement un jour en enfer et un jour dans l’Olympe.  Castor est le surnom que Jean-Paul Sartre avait donné à Simone de Beauvoir, autre paire de célèbres inséparables. On remarquera que Sartre avait quand même choisi le bon rôle, celui de Pollux, l’ immortel.

Henri-Hugues Lejeune est l’auteur du tout premier livre publié par les éditions de «Saisons de culture», « Le manuscrit trouvé dans un ordinateur » en 2016. Les 40 premières pages sont consacrées à Nicolas De Staël, qui considéra la peinture comme une affaire si sérieuse que, comme le peintre américain Mark Rothko, Russe d’origine comme lui, il se suicida lui aussi.

Henri-Hugues évoque ensuite trois grands Polonais qui ont forgé des liens solides avec la France. D’abord le metteur en scène, acteur et théoricien Tadeusz Kantor (1915-1990), qui s’illustra dans le monde entier mais notamment entre 1971 et 1990, à Malakoff, Paris, Nancy et Avignon. Ensuite Jan Potocki (1761-1815), auteur d’un ouvrage écrit en français qu’il commença en 1797 et acheva seize ans plus tard : « Le manuscrit trouvé à Saragosse ». Henri-Hugues donne envie de lire cet ouvrage longtemps introuvable dont il a parodié le titre et qui est un de ses livres de chevet. Et pour clore cette trinité de grands Polonais, (Henri-Hugues les appelle « trois chasseurs de l’absolu ») il est parti à la recherche de Boleslaw Biegas (1877-1954), un sculpteur et peintre dont la vie s’est partagée entre Varsovie et Paris. J’ai trouvé sur le net une œuvre  de Biegas qui permet de comprendre pourquoi son travail, je l’apprends dans le livre d’Henri Hugues, éveilla l’intérêt de Robert Delaunay.

Boleslaw Biegas, vers 1919, « Gestes rituels », huile sur toile.
Boleslaw Biegas, vers 1919, « Gestes rituels », huile sur toile.

Simon Hantaï au Centre Pompidou, George Braque au Grand Palais, « L’Homme nu dans l’art » au Musée d’Orsay, Frida Kahlo et Diego Rivera au Musée de l’Orangerie… Inutile de continuer à égrainer une liste d’articles tous encore visibles sur le net et dont je n’avais lu aucun tant qu’ils n’étaient pas sur papier. D’où ma surprise lorsque Henri-Hughes m’a dédicacé son livre « Pour Marc Albert-Levin, mon collègue « chroniqueur », mon successeur, mon dauphin, en toute amitié, Mano a Mano XXIX.XI.MMXVI. » Voilà quelqu’un de moins prétentieux que moi, qui ne se prenait pas pour le plus grand critique d’art du monde, et qui savait encore écrire la date en chiffres romains ! Du coup, j’ai flâné avec plaisir dans son livre, riche en découvertes multiples, sur des sujets inattendus comme « The Museum of Everything » (Le Musée de Toute Chose), ou même sur des sujets que je croyais bien connaître. J’ai aimé faire le voyage avec lui lorsqu’il digresse sur « Chamanes et Divinités » une exposition visible au Musée des Arts Premiers, riche de son expérience en Equateur où il résida en tant que diplomate il y a quarante ans.

René-Hugues est un homme élégant, un véritable gentleman. Même lorsqu’il faut rester debout des heures durant, pendant un vernissage, je l’ai vu rester stoïque et souriant et refuser un siège lorsqu’on le lui propose. Il n’est pas du genre, (victime comme je le suis trop souvent moi-même de l’irrépressible désir de m’asseoir) à convoiter la chaise d’une femme enceinte ou d’un béquilleux. De sorte que pour être son dauphin, il me reste beaucoup d’efforts à faire, mais j’essaierai d’en être digne, comme ils disent en Haïti après vous avoir dit « à demain », Si Dieu veut …

LE PARTI DE L’ART

La Fondation Vuitton présente « La collection Courtauld, le parti de l’impressionnisme » jusqu’au 17  juin 2019. Elle dialogue avec « Le parti de la peinture » une sélection des acquisitions  récentes de la fondation, permettant ainsi de voir en une seule visite peintures du XIXe siècle et œuvres  contemporaines.

Un voyage à la fondation Louis Vuitton, au bois de Boulogne, commence par un petit trajet dans une navette qui conduit le visiteur du début de l’Avenue de Friedland, à l’Etoile, jusqu’à une véritable « caravelle de verre ». C’est le lieu d’exposition construit par l’architecte américano-canadien Frank Gehry, juste à côté du Jardin d’Acclimatation et ouvert au public fin 2014.

Dans son dernier livre paru, (le 71e ouvrage qu’il ait publié, « Le journal d’un critique d’art désabusé »,  Albin-Michel, Paris  2013) le romancier et critique d’art Michel Ragon n’était pas tendre avec ce qu’il appelait « la financiarisation du monde de l’art ».  (Voir « Anachroniques du Flâneur N°1-14 », p. 80.)

Il n’échappe plus à personne, en effet,  que les commerces du luxe et de la mode ont fait alliance avec l’art contemporain grâce à des industriels devenus collectionneurs. Mais à vrai dire, cette alliance de l’art (d’un certain art, en tout cas) avec le pouvoir politique et financier n’a rien de nouveau.

Les richissimes collectionneurs adoptent parfois des allures de philanthropes. Grâce à leurs fondations, ils affichent leur (généreux ?) désir de partager avec un plus grand nombre les « trésors » culturels qu’eux seuls avaient eu les moyens, et parfois même l’envie d’acheter.

D’impressionnantes collections d’impressionnistes

Elle récidive en exposant, venue de Londres, la collection Samuel Courtauld (du 20 février au 17 juin 2019). Samuel Courtauld était un Protestant français qui émigra en Angleterre. Il fit fortune en se spécialisant dans la vente de la soie et d’un nouveau matériau synthétique, la rayonne. Sa collection comprend également des œuvres phares de la peinture impressionniste et post impressionniste : Claude Monet (La Gare Saint-Lazare 1877), oui, autre chose que les nymphéas, la nature urbaine, Vincent Van Gogh (Autoportrait à l’oreille bandée 1889), avec bien visible la reproduction d’une gravure d’Hiroshige surmontée par ce mont Fuji, image d’une sérénité que recherchait son esprit tourmenté ; Paul Gauguin (Paysage de la Martinique 1887) le pays qui inaugura sa recherche des paradis perdus ; Paul Cézanne (Montagne Sainte-Victoire au Grand Pin vers 1887) cette même montagne que l’on peut contempler lors des séminaires bouddhiques au Centre européen de Trets. Sans oublier des œuvres d’Honoré Daumier (un magnifique Don Quichotte et Sancho Panza), les danseuses d’Edgar Degas, les paysages de Camille Pissaro, d’Alfred Sisley, d’Eugène Boudin. De Georges Seurat, l’inventeur du pointillisme, il y a une œuvre étonnante, un portrait de sa femme en train de se poudrer. Et un miroir dans lequel il avait peint à l’origine son autoportrait. Un ami lui conseilla de l’effacer, mauvais conseil qu’il suivit par fausse modestie. Il le remplaça par un bouquet de fleurs. L’analyse aux rayons infrarouges a permis de retrouver  la trace de cet autoportrait, le seul que l’on aurait pu avoir de ce peintre mort très jeune. Sont encore présents dans la collection Courtauld, même si leur lien avec l’impressionnisme semble inexistant, Henri de Toulouse-Lautrec, Henri Rousseau dit « le douanier », Amedeo Modigliani, Henri Matisse et Pablo Picasso.

A l’origine, certaines de ces œuvres ont été acquises à des prix très éloignés de leur valeur commerciale actuelle. Cette précarité de la vie d’artistes dont l’œuvre était souvent très critiquée de leur vivant résonne encore dans cette phrase aux accents de plaidoirie  écrite par Vincent Van Gogh  dans une lettre à son frère Théo, marchand de tableau: « En donnant de l’argent aux artistes, tu fais toi-même œuvre d’artiste ». (Cité dans « Van Gogh, le soleil noir de la mélancolie » Le Figaro hors série 2014)

A notre époque, c’est un peu l’inverse. Les industriels « mécènes » investissent dans des œuvres extrêmement coûteuses. Ils contribuent en quelque sorte à en garantir la valeur financière,  tout en déduisant de leurs impôts les sommes astronomiques qu’ils ont parfois déboursées pour les acquérir.

Ces tableaux impressionnistes, « icônes  de l’art moderne » (c’était le titre de l’exposition de la collection Chtchoukine en 2017 dont il reste un magnifique catalogue) sont précédés dans la visite par d’immenses agrandissements  photographiques en noir et blancs de la place qu’ils occupaient dans la luxueuse demeure de leurs propriétaires. Même scénographie, très réussie, pour l’exposition en cours. Ainsi, sans avoir besoin d’aller à Moscou ou Londres, pour le seul prix de son billet d’entrée, le visiteur peut croire un instant qu’il partage l’intimité de ces millionnaires disparus. On ne peut que se féliciter d’être assez vivant pour pouvoir comparer les originaux, les œuvres dans leurs vrais formats et leurs véritables couleurs, à leurs reproductions agrandies sur les murs en noir et blanc.

Les salles sont fréquentées par des foules qui ont dû parfois patienter dans de longues files d’attente. Elles pénètrent docilement  dans le musée, après s’être dépouillées de leurs portables et de leurs clés pour franchir les mêmes portails de sécurité que dans les aéroports. Rares d’ailleurs sont les visiteurs qui ne se plantent pas devant les tableaux de leur choix avec leur téléphone portable, afin d’emporter chez eux l’image numérique (et presque gratuite) d’une collection imaginaire qui n’appartiendrait qu’à eux.

Le déjeuner sur l’herbe, d’Edouard Manet (1863) est l’une de ses œuvres les plus connues. Le musée d’Orsay en possède une version un peu différente de celle qui fut achetée par Courtauld. Rejeté au Salon officiel de 1863, ce tableau fut exposé la même année au Salon des Refusés qui montrait des œuvres rejetées par le jury. Une femme nue, assise sur l’herbe à côté de deux hommes costumés, chapeautés et cravatés, ne pouvait plus passer pour une figure allégorique comme il y en eut tant dans la peinture mythologique. Ceux qui la virent au Salon des Refusés la trouvèrent laide et indécente. Trois ans plus tard, Claude Monet entreprit une toile sur le même thème dont une esquisse fut achetée par Chtchoukine et fait partie des collections du musée Pouchkine à Moscou. Plus de femme nue dans la version de Claude Monet dont il ne subsiste que deux fragments au musée d’Orsay. L’œuvre  d’Edouard Manet devint pourtant si emblématique qu’un siècle plus tard, au début des années 1960, elle fut réinterprétée par le peintre Alain Jacquet. Il demanda à Jeanine, directrice de la Galerie J., de poser nue au bord d’une piscine, à côté d’un peintre italien de ses amis et du critique d’art Pierre Restany, grand théoricien du « Nouveau réalisme ». Il fit photographier la scène en la camouflant derrière les points de couleurs de la trame agrandie. Ce pointillisme industriel était un clin d’œil à l’impressionnisme ainsi qu’une allusion à l’œuvre de l’artiste pop américain Roy Lichtenstein. Il en fit un tirage sérigraphique de cent exemplaires, voulant ainsi inaugurer l’ère des « originaux multiples », inévitable à ses yeux  à l’ère de la reproduction industrielle.

Pierre Auguste Renoir (La loge, 1874). Les commentaires critiques, anciens et récents, sur des œuvres aussi connues, révèlent la façon parfois contradictoire dont à différentes époques, elles ont été reçues. On ne s’interroge plus de nos jours sur la nature du lien qui unit l’homme aux jumelles (Edmond, le frère du peintre) à l’élégante jeune femme qui a des roses piquées dans son chignon et une autre au creux de son corsage. Il s’agit d’un modèle professionnel du nom de Nini Lopez avec qui Renoir travailla pendant plusieurs années. « La loge [le plus connu de ses tableaux sur ce thème] montre l’occupation favorite de Renoir à l’Opéra. En  effet, au lieu de trouver son inspiration dans ce qui se passe sur la scène comme le font Degas ou Toulouse-Lautrec, Renoir la trouve dans la salle auprès des élégantes spectatrices. » Et Catherine Merle, auteure d’un ouvrage qui vient de paraître « Pierre-Auguste Renoir et la musique » (La lucarne des Ecrivains, 2018) précisait un peu plus tôt : « Notons qu’à cette époque, les salles restaient allumées pendant la représentation. » L’ouvrage de Catherine Merle, musicologue et chanteuse elle-même (notez bien que son nom de famille est celui d’un oiseau chanteur), nous apprend le rôle primordial que jouait la musique dans la vie de Renoir, qui dans sa jeunesse avait étudié le chant et qui chantait en peignant.

« Le parti de la peinture »

Sous ce titre 70 œuvres contemporaines de la collection Louis Vuitton sont exposées au premier étage. Cela débute par Joan Mitchell venue vivre et mourir en Normandie. Son « impressionnisme abstrait » est moins sévère que les sculptures minimalistes du sculpteur Carl André qui l’accompagnent. Ce sont de simples blocs de bois géométrique traçant une barrière diagonale dans la salle.

On a déjà vues dans les jardins du Palais Royal les bandes parallèles de marbre noir et blanc installées par Buren dans les jardins du Palais Royal juste sous les fenêtres du Ministère de la Culture. Depuis le milieu des années 1960 il est resté fidèle à un principe réducteur que je ne trouvais guère passionnant,  mais l’œuvre temporaire qu’il a réalisée pour la fondation Vuitton elle-même, par son gigantisme et son efficacité, était totalement fascinante : il a recouvert de filtres colorés de treize couleurs différentes les 3600 verres qui composent les douze voiles de la « caravelle » construite par Frank Gehry. Cette installation n’a duré qu’un an et son démantèlement l’année dernière à rendu au bâtiment une transparence frisant l’invisibilité.

Sont présentes aussi, (est-ce étonnant ?) une œuvre de Pierre Soulage, voulant, comme à son habitude, faire surgir la lumière du noir, et une autre du grand maître des illusions optiques, d’origine vénézuélienne, Jesus Rafael Soto. Je me suis arrêté aussi devant les œuvres de deux artistes que j’ai personnellement bien connus : Yayoi Kusama et Raymond Hains.

J’avais rencontré Yayoi à la Coupole au début des années 1970. Le peintre japonais Key Sato m’avait présenté comme un critique d’art. Il n’en fallait pas plus pour éveiller son intérêt parce qu’elle a toujours été consciente de l’importance de faire parler de son propre travail. Elle d’ailleurs fait preuve toute sa vie d’une grande habileté dans ce domaine. Elle m’avait donc suivi dans la chambre de bonne sans fenêtre (juste une lucarne dans le toit par laquelle on pouvait voir la lune) que j’habitais alors, rue de Chazelles au-dessus de chez ma mère, près du Parc Monceau. Nous avions passé une nuit entière à parler ensemble. Ou plutôt c’était elle qui n’avait cessé de tresser autour d’elle un bouclier de récits fascinants. Elle avait une phobie qui lui interdisait de s’asseoir dans les avions, la contraignant à voyager debout. Elle associait son obsession des petits points, motif répétitif que l’on retrouve dans toute son œuvre, aux cailloux qu’elle avait fixés, pour échapper à la peur, en marchant dans un ruisseau sous les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’elle n’avait que sept ans. Un épisode que je ne connaissais pas de la biographie de Yayoï Kusama est l’amitié qui l’a liée, pendant plusieurs années à Joseph Cornell, peut-être le seul authentique artiste surréaliste aux Etats-Unis. Elle est détaillée dans le livre de Deborah Solomon « Utopia Parway, la vie et l’œuvre de Joseph Cornell ».

Yayoï Kusama et Joseph Cornell à Westhampton en 1972 (photo prêtée par le Center for International Contemporary Art, reproduite p. 370 de Utopia Parkway (The Noonday Press, Farrar, Strauss and Giroux: New York 1997. Réédité en 2015). Au centre : “Hôtel de l’Etoile” 1954, p. 216.
Yayoï Kusama et Joseph Cornell à Westhampton en 1972 (photo prêtée par le Center for International Contemporary Art, reproduite p. 370 de Utopia Parkway (The Noonday Press, Farrar, Strauss and Giroux: New York 1997. Réédité en 2015). Au centre : “Hôtel de l’Etoile” 1954, p. 216.

Joseph Cornell (1903-1972) avait avait créé, dans ses boîtes, tout un monde imaginaire fabriqué à partir de collages. Il ne mit jamais les pieds en France, mais y fit constamment allusion dans ses collages, comme dans « Hôtel de l’Etoile » reproduit ci-dessus. Pour sa part, il ne quitta jamais Utopia Parkway, dans le faubourg new yorkais de Queens, où il vivait avec sa mère et un frère handicapé.

A New York, en 1968 et 1969, Yayoï Kusama avait organisé, dans plusieurs lieux emblématiques de Manhattan (bâtiment des Nations unies, Statue de la Liberté, Pont de Brooklyn et Statue d’Alice au Pays des Merveilles dans Central Park) des happenings avec des femmes et des hommes nus sur le corps desquels elle peignait ces petits pois colorés devenus sa marque fabrique. Dans la fontaine du Musée d’Art moderne, (que Yayoï avait rebaptisé “Mausolée d’Art moderne) huit personnes nues prirent des poses qui leur valurent d’être arrêtées mais aussi la première page du “Daily News”. A l’occasion Yayoï avait déclaré :

« Qu’est-ce qu’il y a de moderne là-dedans ? Van Gogh, Cézanne, tous ces fantômes sont morts ou mourant. Les morts exposent des artistes morts, et pendant ce temps-là, les artistes vivants meurent. »

L’une des plus grandes craintes de Kusama a toujours été de perdre son individualité. Elle n’a jamais voulu qu’un être humain ne soit rien de plus qu’un petit pois parmi d’autres petits pois. Non contente d’être peintre et sculpteur, organisatrice de performances et de happenings, elle a aussi créé une marque de mode, des robes et même, pour Louis Vuitton, des sacs à main. Elle est l’auteure de 19 romans. (Voir Performance et environnement, Dijon, Les presses du réel, 2001 ; Manhattan Suicide Addict, Dijon, Les presses du réel, 2005 ; Mirrored Years, Dijon, Les presses du réel, 2009.  Elle écrit dans son autobiographie :

« Nous sommes plus que de misérables insectes perdus dans un univers incroyablement vaste. »

En 1973, elle décida, de sa propre initiative, d’aller vivre dans un hôpital psychiatrique à Tokyo qu’elle ne quitte que pour les grandes expositions internationales, comme celle qui la fit connaître au grand public français en 2001 à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Sa première rétrospective française a eu lieu au Centre Pompidou du 10 octobre 2011 au 9 janvier 2012.

Raymond Hains, grand découvreur de la palissade

Quant à Raymond Hains, grand amateur de jeux de mots et infatigable déambulateur nocturne dans ce quartier parisien des arts qu’il appelait « Saint-Germain des Pré-colombiens », c’était un poète dont j’ai beaucoup aimé la compagnie. Il semblait avoir réussi à faire de sa vie une promenade. Il exposa d’abord des affiches déchirées, et ensuite avec elles, leurs supports, les palissades desquelles il ne prenait plus la peine de les arracher.  Un de ses aphorismes favoris, que l’on aurait pu prendre pour une boutade, mais dont j’ai souvent vérifié par la suite la justesse philosophique, était « Tout est dans tout et réciproquement ». Il était capable de parler pendant des heures en s’émerveillant avec celui ou celle qui l’écoutait des multiples coïncidences, homonymies, répétitions à travers les âges qu’il découvrait, dans ses déambulations diurnes et nocturnes. Rien ne semblait pouvoir interrompre ses monologues, comme s’il était à la recherche d’une introuvable conclusion. J’avais pris le parti, puisque le rythme de son débit rendait impossible d’introduire le moindre commentaire, de noter ce qu’il disait sur le premier bout de papier venu, bout de nappe si nous étions au bistrot, coin d’enveloppe si j’étais à la maison et qu’il me parlait au téléphone.

Gratuit, le sentiment du beau ?

Heureusement, loin des musées et des salons des riches collectionneurs, sur la table d’une salle d’attente, reproduites dans un magazine il est toujours possible de rêver devant des branches fleuries d’amandier peintes par Van Gogh à Saint-Rémi en 1890 (actuellement au Musée Van Gogh à Amsterdam). Demeure la beauté des Haikaï du peintre et poète japonais du XVIIIe siècle Yosa Buson : « Un cerf-volant / Dans le ciel d’hier / A la même place. » Ou encore : « Penchant la tête / Les glycines répandent / Le printemps. » (« Printemps » traduit du japonais par Kumiko Muraoka et Fouad El-Etr, éditions de La Délirante, Paris 2000.)

J’ai trouvé cela le 9 mars 2019 au « Salon de l’Autre Livre », (un salon des éditeurs indépendants) au Palais de la Femme, rue de Charonne, les 7, 8 et 9 mars. Qu’est-ce que j’allais faire là-bas ? Soutenir Armel Louis et son stand des Editions de La Lucarne des Ecrivains qui présentait entre autres, le livre de Catherine Merle « Jean Auguste Renoir et la musique ». Et aussi, rareté, parmi la bonne quinzaine de livres qu’il a publiés en trois ans, mes « Sept Historiettes en mode mineur ». Ce sont des histoires écrites en allitérations, en français et en anglais d’abord « Stories from A to G in a minor mode », pour mon fils Kimson puis traduites pour mes filles Charlotte et Solange trente ans plus tard. Recommandé pour les enfants surdoués ou les adultes attardés.

Quelques heures auparavant j’étais allé voir, à la Halle Saint-Pierre à Montmartre, une exposition intitulée « Art Brut japonais ».  Parce que c’était l’avant-dernier jour de l’exposition (commencée en septembre 2018, elle se terminait le 10 mars 2019) il ne restait plus un seul catalogue. Mais à la librairie, mon œil a été attiré par le titre d’un livre d’Annie Lebrun intitulé « Ce qui n’a pas de prix » (Les essais Stock, Paris, 2018).

D’autant plus que ma carte de presse ne m’avait donné droit qu’à une infime réduction sur le prix d’entrée et que ce livre dont la couverture s’orne du corps laiteux d’un nu de Courbet intitulé « La femme au perroquet », malgré son titre prometteur, m’a quand même coûté 17 Euros.

Annie Lebrun est une femme poète et essayiste dont la rencontre est indéniablement passionnante. Michel et Françoise Ragon m’ont dit tous deux qu’ils la rencontrent souvent dans leur pharmacie, du côté du métro Bonne Nouvelle. Comme quoi on peut croiser dans la vie quotidienne des gens dont rien dans l’apparence physique ne permet de soupçonner la richesse intérieure.

Annie Lebrun a conçu en 2014 au musée d’Orsay une gigantesque exposition intitulée « Attaquer le Soleil ». Elle faisait entrer en résonnance la pensée de Sade, le plus radical des penseurs du XVIIIe siècle, non seulement avec des peintures et des objets pour la plupart issus des fonds très riches de ce musée, mais aussi avec la pensée de Baudelaire, Flaubert, Delacroix ou plus surprenant encore, de Mallarmé. Il reste de cette exposition un magnifique catalogue qui, sous la reproduction de ce chef d’œuvre du douanier Rousseau intitulé « La guerre »,  place, en guise de légende, ce merveilleux texte de Sade que j’avais recopié lors de ma visite au Musée d’Orsay :

« On évalue à plus de cinquante millions d’individus les pertes occasionnées par les guerres ou massacres de religion. En est-il une seule d’entre elles qui vaille seulement le sang d’un oiseau ? »

Et d’où sort donc cette phrase si inattendue, ce véritable poème :

« En est-il une seule [des guerres de religions] qui vaille seulement le sang d’un oiseau ? »

Cette phrase est extraite d’un petit livre de poche qui reprend aussi quelques passages de « La philosophie dans le boudoir » et de l’exhortation « Français, encore un effort … si vous voulez vraiment être républicains » dont j’avais déjà rendu conte dans « Les Lettres Françaises » en 1965, lorsque Jean-Jacques Pauvert l’avait édité en poche !

Ce n’est pas à la pharmacie, dans le quartier de Bonne-Nouvelle, que j’ai rencontré Annie Lebrun, mais dans le catalogue d’une exposition au Petit Palais que je ne voulais manquer pour rien au monde : Celle de « Jean-Jacques Lequeu, Bâtisseur de fantasmes », du 11 décembre 2018 au 31 mars 2019.

J’aurais eu très largement le temps d’aller la voir (plus de trois mois !) mais il a fallu que j’attende la veille de la clôture de l’exposition (air connu). Et c’était un samedi, ce jour où depuis des mois Paris est le théâtre des affrontements Gilets Jaunes et forces dites « de l’ordre ». Avec les stations de métro closes « par ordre de la préfecture de police », il a fallu descendre à Ternes, remonter à pied jusqu’à l’Arc de Triomphe et redescendre tous les Champs Elysées en constatant de visu les façades aveugles de commerces et de cafés recouverts d’immenses panneaux de contreplaqué. Evidences d’une difficile cohabitation des bien trop riches et des beaucoup trop pauvres, même si cette disparité est pourtant devenue banale dans presque tous les pays du monde.

L’accès au Petit Palais n’en était pas non plus facilité. Il a fallu palabrer avec des gendarmes qui cernaient l’édifice pour enfin gravir les marches de ce Petit Palais, tellement plus grand que le Grand Palais juste en face. Le Petit Palais abrite de gigantesques peintures de Gustave Doré, artiste qui n’est souvent connu que pour ses gravures et les livres des grands classiques qu’il a illustrés.

Donatien Alphonse François De Sade (Auteur) Paru en octobre 2007 Jean-Jacques Lequeu. « Et nous aussi nous serons mères ; car… »
Donatien Alphonse François De Sade (Auteur) Paru en octobre 2007 Jean-Jacques Lequeu. « Et nous aussi nous serons mères ; car… »
Bien malin qui aurait pu prédire alors que 49 ans plus tard, en 2014, Sade aurait les honneurs du Musée d’Orsay !
Bien malin qui aurait pu prédire alors que 49 ans plus tard, en 2014, Sade aurait les honneurs du Musée d’Orsay !

Pourquoi étais-je si soucieux d’aller voir cette exposition de Jean-Jacques Lequeu au Petit Palais ? Parce que ce n’était pas ma première rencontre avec ce « dessinateur d’architecture » du XVIIIe siècle qui semble n’avoir jamais rien bâti de son vivant que des plans. En 1987 déjà, Place Goldoni dans le 2e arrondissement de Paris (anciennement rue Dussoubs) Maria Sanabria et Jacques Bertin, respectivement architecte et plasticien, avaient exécuté un gigantesque mur peint appelé « Six projets d’architecture visionnaire non construits ». J’en retrouve la trace dans un de mes textes jamais publiés — il n’existe que dans le tiroir, (que dis-je, le placard !) où s’entassent mes chefs-d’œuvre inconnus.

De ce mur, devenu aveugle depuis qu’il a été recouvert de blanc par la ville de Paris, ne subsistent plus maintenant que les photos qu’Elvira Kaurin  en avait prises …

Jacques et Maria avaient choisi de peindre les projets inaboutis de trois architectes de la Révolution. Le premier d’entre eux était Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806). Ils avaient peint l’un des bâtiments d’un projet de ville de Ledoux à Arc et Senans, le Phalanstère. Il s’agissait de l’Oïkema, (maison du plaisir, maison de tolérance, ou maison des passions) dont le plan adoptait très nettement la forme d’un phallus.

Le deuxième était Etienne-Louis Boullée (1728-1799). Jacques et Maria avaient peint son projet de « Cénotaphe de Newton » en s’appuyant aussi sur une gravure.

Le troisième était un projet élaboré en 1804 par Jean-Jacques Lequeux « Temple divinatoire pour l’Élysée ».

Le premier des modernes était Robert Mallet-Stevens (1886-1945), qui réalisa en 1923, les décors de « L’Inhumaine » un film de Marcel Lherbier [… ]

Le deuxième était Adolf Loos. En 1928, il avait imaginé une maison jamais construite, spécialement conçue pour Joséphine Baker. Avec une piscine étonnante, un couloir de verre en sous-sol, et des hublots qui auraient permis à ses visiteurs d’admirer les jambes de Joséphine quand elle se baignait, sirène dans un aquarium. Loos, devenu célèbre pour la phrase « L’ornement c’est le crime », est le précurseur d’un certain minimalisme. Il construisit pour Tristan Tzara une maison que l’on peut toujours voir au 15 de la rue Junot à Montmartre. 

Le troisième, pour finir, était un projet de front de Seine, d’Henri Sauvage. Le côté « sauvage » de son projet, évident à l’époque, n’apparaît plus désormais. On a vu pire sur le littoral méditerranéen. Il était surtout adouci par les tonalités roses dans lesquelles Bertin et Sanabria l’avaient peint, le rendant aussi apaisant que le spectacle de rizières en étages dans la lumière d’un soleil couchant. Les six signatures étaient bien visibles, en fac-similé, avec la date du projet jamais encore réalisé.

A gauche, couverture du livre édité à l’occasion de l’exposition au Petit Palais. A droite, couverture du seul livre jusqu’alors existant sur Jean-Jacques Lequeu. Philippe Duboy y faisait tant de rapprochements avec Marcel Duchamp (parce que tous deux étaient originaires de Rouen) que je m’étais demandé si Lequeu n’était pas un personnage de son invention.
A gauche, couverture du livre édité à l’occasion de l’exposition au Petit Palais. A droite, couverture du seul livre jusqu’alors existant sur Jean-Jacques Lequeu. Philippe Duboy y faisait tant de rapprochements avec Marcel Duchamp (parce que tous deux étaient originaires de Rouen) que je m’étais demandé si Lequeu n’était pas un personnage de son invention.
Jean-Jacques Lequeu : « Temple de la Devination, qui forme le fond septentrional de l’Elysée ». A gauche, gravure, au centre mur peint envahi par la verdure. A droite couverture d’un livre imaginaire. Photos Elvira Kaurin 1995.
Jean-Jacques Lequeu : « Temple de la Devination, qui forme le fond septentrional de l’Elysée ». A gauche, gravure, au centre mur peint envahi par la verdure. A droite couverture d’un livre imaginaire. Photos Elvira Kaurin 1995.

Le dessin de Lequeu « Et nous aussi nous serons mères » ouvre l’essai qu’’Annie Lebrun lui consacre dans le livre édité à l’occasion de l’exposition au Petit Palais (Editions BNF/Norma 2018) Il a été colorisé pour la couverture du livre de poche « Sade la Vérité » mais c’est à l’origine une estampe qui, reproduite en pleine page, permet d’apprécier avec quelle maîtrise Lequeu parvient à suggérer les volumes par la simple graduation du noir et blanc. L’essai d’Annie Lebrun est intitulé, le croirez-vous ?

« La question amoureuse comme mur porteur »

« Quel lien y a-t-il entre « L’origine du monde » de Gustave Courbet et le « Palais idéal » du facteur Cheval ? Il y a Jean-Jacques Lequeu, qui, sans en être conscient, pressent que l’origine du rêve architectural a quelque chose à voir avec cette origine du monde.

Elle explique :

Cadrant en effet un sexe féminin comme le fera Courbet près de soixante-dix ans plus tard, il le dessine avec la même folle précision que, sa vie durant, il aura mise à réaliser les plans, élévations et profils d’une multitude de demeures, temples ou palais plus souvent imaginaires que réels. Ce qui ne tient nullement du hasard, puisqu’un ensemble de « figures lascives » — organes sexuels et postures suggestives — coexiste avec son œuvre de dessinateur-architecte, dont la perfection graphique donne force de présence à son énigmatique irréalité. »

On ne saurait mieux dire.

Le livre posé sur la reproduction d’une toile de Huguette Caland, mise en vente par Crait+Müller, succession Raoul Jean Moulin, à Drouot, Paris le 9 février 2018.

Dans « Ce qui n’a pas de prix », le diagnostic que porte Annie Lebrun sur l’évolution actuelle du monde de l’art et du monde tout court est encore plus pessimiste que les critiques formulées par Michel Ragon dans son « Journal d’un critique d’art désabusé ». (Voir Anachroniques du Flâneur N°1-14, «Saisons de culture» éditeur, p. 80.)  

Annie Lebrun récuse jusqu’à la critique de ceux qui critiquent le système actuel. Selon elle, tout est fait pour asservir et corrompre le sentiment du beau. Pour définir la situation actuelle dans laquelle les tenants de « l’art contemporain » associent cynisme et soumission aux pouvoirs en place, elle forge le terme de « réalisme globaliste ». Elle signale au passage l’incroyable détournement de la démarche de Duchamp, indifférent à l’art comme à l’argent, mais servant désormais d’alibi à ceux ou celles qui sont motivé(e)s non par l’amour de l’art mais par l’amour de l’or.

Dans son livre Philippe Duboy signale un autre détournement de Duchamp, politique celui-là, mais qui n’a pas eu la vie longue puisqu’il s’est écroulé dix ans plus tard avec la chute du mur de Berlin.

1979 : Ironie du sort ! L’écrivain Louis Aragon offre la réplique de 1930 de L.H.O.O.Q exécutée spécialement pour lui par Marcel Duchamp, au Parti communiste français en la personne de Georges Marchais.

1930 est précisément l’année où Aragon préface « Une Saison en Enfer » de Rimbaud. Ce texte retrouvé avait été publié à Belgrade pour le compte des éditions surréalistes. Il est paru pour la première fois dans un almanach bilingue, serbe et français, intitulé « L’Impossible », d’après le titre d’un poème dans lequel Rimbaud écrivait :

« J’envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l’art, l’orgueil des inventeurs, l’ardeur des pillards ; je retournais à l’Orient et à la sagesse première et éternelle.– Il paraît que c’est un rêve de paresse grossière ! ».

Cette préface d’Aragon a été  rééditée en 2011 par « Le Temps des cerises » et « Les Lettres françaises » avec en couverture un beau portrait de Rimbaud par Fernand Léger. Et dès  la première page on peut lire (tout n’est-il pas dans tout et réciproquement ?) :

« Sade jouit de ce privilège extraordinaire pour quelqu’un de sa célébrité qu’il n’existe de lui que des portraits apocryphes : il n’est donné à personne de contempler les traits véritables du divin marquis. Lautréamont a réussi en mourant à disparaître mieux encore, pas un ami, pas un témoin qui put établir l’emploi de ses journées. »

Et Rimbaud, dans tout ça ?

« Rimbaud, lui, a laissé derrière soi une meute, celle qu’il fuyait, celle dont le souvenir aux derniers jours suffisait à le mettre dans des rages terribles. Il n’a pu dissimuler assez de lui-même pour que les commentateurs abandonnent la reconstitution du monstre, à la façon des paléontologistes qui déduisent d’un seul os le squelette, et la couleur des géants disparus. »

Aragon, après sa conversion au communisme, aura été un bon exemple de la difficulté de rester fidèle aux enthousiasmes de sa jeunesse.

Zéglobo Zéraphim : « L’œuvre complète de Marcel Duchamp ». Rectangle de bois libéré de la bibliothèque de Cooper Union, New York, en 1970. Assorti d’un numéro et de la mention « Demandez au bibliothécaire » pour obtenir « Arturo Schwarz, The Complete Works of Marcel Duchamp », New York, Thames and Hudson, 1969. Recto : une affiche déchirée à la manière de Raymond Hains. Au verso, « L.H.O.O.Q », la Joconde agrémentée d’une moustache, irrespectueusement baptisée par Marchand Du Sel: L. (Elle) H. (a ch…). O. (…aud) O. (au) Q. (cul) ! Photos Charlotte Albert. A droite : Georges Marchais et Louis Aragon contemplant L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp, Extrait de Philippe Duboy « Jean-Jacques Lequeu une énigme » (Hazan, Paris : 1987), p. 350.
Zéglobo Zéraphim : « L’œuvre complète de Marcel Duchamp ». Rectangle de bois libéré de la bibliothèque de Cooper Union, New York, en 1970. Assorti d’un numéro et de la mention « Demandez au bibliothécaire » pour obtenir « Arturo Schwarz, The Complete Works of Marcel Duchamp », New York, Thames and Hudson, 1969. Recto : une affiche déchirée à la manière de Raymond Hains. Au verso, « L.H.O.O.Q », la Joconde agrémentée d’une moustache, irrespectueusement baptisée par Marchand Du Sel: L. (Elle) H. (a ch…). O. (…aud) O. (au) Q. (cul) ! Photos Charlotte Albert. A droite : Georges Marchais et Louis Aragon contemplant L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp, Extrait de Philippe Duboy « Jean-Jacques Lequeu une énigme » (Hazan, Paris : 1987), p. 350.

En lisant la phrase :

« Tous les acteurs de cet art contemporain son indissociablement liés par la violence de l’argent »,

Sans me croire le droit de distribuer des bons et des mauvais points à qui que ce soit, je serais tenté de décerner à Annie Lebrun le titre honorifique de « Gilet Jaune de la critique d’art » !