Portraits

Entretien avec Aliska Lahusen

Par Mylène Vignon

Comment dois-je t’annoncer, sculpteur ou peintre?

Peintre ou sculpteur? Il s’agit de notions anciennes et qui datent. Actuellement, je crois que les plasticiens travaillent et pensent en idées, images, concepts. Personnellement, je passe en permanence, tant au niveau de ma pensée que de la réalisation, de deux à trois dimensions. En fait, je travaille ma peinture avec des techniques de sculpteur, utilisant les oxydes, les grattages, les superpositions, et dans mes sculptures, par le travail sur la matière, comme le plomb ou l’étain, l’utilisation du verre, des transparences, des pigments et, surtout, de la laque traditionnelle, la couleur et les reflets prennent une très grande importance. Ce que je retire de mes réflexions sur les volumes se retrouve dans mes tableaux et inversement également.

Quand as-tu ressenti en toi les prémices de l’art?

Comme enfant, je me souviens avoir toujours dessiné, assemblé, mélangé, colorié. Mon développement s’est fait naturellement, sans effort et sans contrainte. Et j’ai toujours considéré que cela n’était pas un privilège, que chaque personne sensible qui en ressentait la nécessité et en avait la détermination pouvait se diriger vers la réalisation de ses projets à travers l’art et les arts plastiques. Et mon évolution éducative m’a porté facilement vers l’étude des beaux-arts.

En tant que Polonaise, as-tu été influencée par les grands artistes de ton pays?

J’ai eu la chance de vivre mon adolescence dans les années 1960-1970 qui furent en Pologne une période de grande effervescence dans tous les domaines culturels. Le théâtre avec Kantor et Grotowski, le cinéma avec Wajda, Haas, Kawalerowicz, l’affiche avec Tomaszewski, la musique contemporaine avec Lutoslawski et Penderecki, etc. Il y avait aux Beaux-Arts une atmosphère nouvelle très stimulante, bien que l’apprentissage y fut assez traditionnel, surtout influencé par le post-impressionisme, mais la Pologne était le seul pays du bloc communiste où le réalisme socialiste était mort le même jour que Staline. Et puis il y avait aussi le travail développé par des galeristes comme Janusz Bogucki à la Galerie Wspolczesna avec des magnifiques expositions d’avant-garde, des installations et des happenings.

Que représente pour toi cette barque?

Mes travaux naissent de la rencontre entre le souvenir de choses vues, de moments intensément vécus et l’état présent de ma réflexion. Ils expriment une évolution vers une simplicité de la forme, un épanouissement qui ne se développerait pas au détriment de la puissance interne de l’oeuvre.
Ainsi la Barque Errante, la plus récente, évoque pour moi la divagation, une évocation du plaisir au fil de l’eau. En fait la série des Barques résulte d’un long développement depuis ma série de travaux Lits, qui étaient une réflexion sur le lit, lieu de vie, de mort, de plaisir et de douleur. Puis le lit est devenu plus dynamique, s’est mis en mouvement pour aller plus loin et je suis bien sûr arrivée, entre autre après un voyage en Egypte, à la barque comme symbole du voyage vers l’ailleurs, vers tous les ailleurs, qui transporte des énergies en gestation, pour parvenir à une forme plus sereine et apaisée.

Le bol, récurrent dans ton parcours, semble représenter une symbolique particulière de ton oeuvre

Les Bols sont la continuation d’un travail débuté il y a longtemps, après un voyage dans l’Himalaya où j’avais été touchée par les bols d’offrande d’eau et le geste quotidiennement répété du pèlerin qui, tel un rituel, en acceptant l’offrande rétablit l’équilibre entre celui qui donne et celui qui reçoit. Accepter le don est une force qui permet la générosité en retour. Les Bols s’épanouissent en des formes simples et sereines, comme pour se libérer de toute contrainte.

Peux-tu également parler de tes “Pluies“?

Dans la série des Pluies, j’ai été fascinée par la manière de représenter la pluie dans la série de gravures de Hiroshige “Sur le chemin du Tokaïdo“, une façon radicale et décidée. Pour l’exposition au Musée Manggha de Cracovie, j’ai repris et développé des éléments de ces estampes avec mes propres modes d’expression en grands formats sur feuille de plomb. Le plomb donne des possibilités de jouer sur les incisions, les oxydations, les brillances, les matités et créer des reflets sombres, des ciels délavés, des ruissellements, de grands paysages intérieurs.

Et les ateliers?

L’atelier de Paris me sert avant tout comme lieu de projet, de rencontres et de présentation tandis que celui de Bourgogne, par ses dimensions et l’ouverture sur la campagne me donne une liberté d’action et d’utilisation d’outils et de traitement des sculptures.  Je peux sans crainte et sans risque y utiliser des pigments, des oxydes, des solvants, y travailler librement le bois. Les dimensions de l’atelier également permettent de concevoir différemment et plus facilement les formats. C’est également un lieu de relative solitude où, sans distraction, je peux me concentrer et me ressourcer à la fois.

Quels sont tes projets?

Pour mes projets immédiats, j’aurai en janvier une exposition personnelle à la galerie Faider à Bruxelles. Ce sera ma première exposition dans cette importante et spacieuse galerie et je m’en réjouis beaucoup. J’aurai aussi une présence à ArtGenève avec la galerie Rosa Turetsky avec laquelle je travaille habituellement. Par la suite, en septembre je partirai au Japon, à Kyoto, où je suis invitée au Festival Biwako. Ce festival  invite des artistes à investir les maisons traditionnelles d’un ancien village de pêcheurs avec leurs installations. J’envisage de préparer une série de Barques laquées mais rien n’est encore fixé. J’ai aussi un certain nombre de projets par rapport à la Pologne où j’aime revenir exposer.

Le mot de la fin

En ce qui concerne ma relation à la pensée et philosophie orientales, il s’agit en fait avant tout d’une rencontre avec une culture, une rencontre entre ma propre démarche de synthèse et simplicité et cette esthétique qui m’enrichit et me stimule.