Portraits

Ghislaine Verdier

L’œil de la Femme à Barbe

J’ai rencontré Ghislaine Verdier, alors qu’elle cherchait activement un local pour créer sa galerie à Paris.
C’était ’au printemps 2014 pour l’exposition Suivez mon regard – 30 talents féminins.

Aujourd’hui, L’œil de la Femme à barbe, c’est beaucoup plus qu’une galerie Parisienne. C’est toute une organisation d’événements artistiques et littéraires.

Elle a accepté de répondre aux questions de Saisons de Culture pour ce portrait.

Ghislaine, quand et comment est née cette idée de femme à barbe ?

À la « faveur » d’un licenciement économique à 50 ans passés, je me suis demandé comment utiliser au mieux mes dernières années d’activité. Ma remise sur le marché du travail ne m’intéressait pas car je la pressentais difficile et douloureuse, en raison de mon âge, d’un parcours professionnel atypique et d’un goût immodéré pour l’indépendance ! J’ai donc mis en regard ce que je savais faire avec ce que j’aimais, et il est apparu évident que travailler avec des artistes était ma voie ( j’ai presque toujours travaillé dans le secteur culturel).  J’ai donc créé la société L’œil de la femme à barbe. Pour ce qui est de ce nom, je précise que j’ai toujours adoré les mots (j’ai une formation initiale littéraire) et  je leur confère un immense pouvoir. Il fallait donc que l’aventure soit entièrement contenue dans ce nom : mon propre caractère, les artistes que je représente (je me suis aperçue a posteriori que les œuvres qui m’intéressaient le plus étaient très majoritairement celles de femmes) et le nomadisme de mon activité (que je n’ai pas choisi au départ, mais qui me convient parfaitement pour la liberté qu’il procure). La femme à barbe représente pour moi l’archétype d’une femme forte et fière. Le port du pantalon n’étant plus l’apanage des hommes, une femme qui porte la barbe aujourd’hui est à mes yeux celle qui portait la culotte hier. Aux personnes qui me demandent « mais vous vous êtes rasée aujourd’hui ?», je réponds toujours avec humour et malice que ce n’est pas nécessaire, car les femmes à barbe portent leurs attributs virils à l’intérieur… TOUS leurs attributs virils ! Quant à l’œil, c’est bien sûr celui que je porte sur l’art et que je partage avec le public.

Avais-tu déjà œuvré précédemment dans la cause des femmes ?

Je suis fille de militants, pour lesquels la défense des faibles et des opprimés est un devoir. J’ai sans doute tété les valeurs d’entraide, de justice et d’égalité avec le lait maternel. Déjà enfant, j’étais révoltée par toutes les injustices, et je ne me gênais pas pour le faire savoir ! Encore aujourd’hui, il m’arrive de me mettre dans des situations parfois délicates pour prendre la défense de personnes qu’on agresse pour leur couleur, leur sexe, leur âge, leur différence en général… La rue et les transports en commun sont des arènes permanentes.
Je n’ai moi-même jamais adhéré à aucun parti politique, ni aucun mouvement, mais je me sens très proche des mouvements féministes (entre autres) et je suis très à cheval sur les questions de respect et d’égalité… Être une femme, avec fierté et courage, c’est déjà œuvrer pour la cause des femmes au quotidien, à mon avis.

À quel moment est arrivée la maison d’édition ?

Pour commencer j’adore lire et j’ai un profond respect pour les livres, depuis toujours. J’avais envisagé d’être libraire à une époque. Par ailleurs, j’aime apprendre des choses nouvelles, toucher à tout et par dessus tout être indépendante. Savoir utiliser certains outils relève de cette indépendance. En juin 2015, un an après le début de mon activité, j’ai profité de l’essai gratuit d’un logiciel professionnel de mise en page, pour réaliser un petit catalogue d’exposition. Ça m’a beaucoup plu et je me suis dit que faire un catalogue, c’est à peu près comme faire un livre. Je me suis donc enregistrée comme éditeur à l’AFNIL et reçu mes premiers numéros ISBN. Hop c’était parti, le premier livre est sorti un an plus tard ! 12 titres sont aujourd’hui au catalogue et 7 livres en préparation. À mes yeux, faire des livres avec les artistes que j’aime et que je représente, c’est toujours œuvrer pour la diffusion et la reconnaissance de leur travail.  D’autant que chaque sortie de livre donne lieu à une exposition des œuvres.

Les escapades remportent un vrai succès, peux-tu nous en parler ?

J’ai inventé L’œil en escapade pour proposer au public la découverte d’ateliers d’artistes, de sites insolites, de visites privilégiées, etc… La première escapade importante était en partenariat avec le musée d’art brut et art hors les normes La Fabuloserie dans l’Yonne en juin 2016. Je connais et j’aime ce musée depuis très longtemps ; dès ma rencontre avec Sophie Bourbonnias, une des deux filles du fondateur, le courant est passé entre nous ! Depuis, nous organisons ensemble une escapade annuelle. Un autocar est loué pour la journée et j’accompagne les visiteurs depuis Paris. Comme je suis à l’aise en public (j’ai fait un peu de théâtre dans ma jeunesse) et que j’aime parler et raconter des histoires, je suis devenue « chauffeuse de car » : je présente le lieu que nous allons visiter, j’en raconte l’historique et je parle de mes propres activités, c’est l’avantage d’avoir ce qu’on appelle un public captif, ce dont a priori les visiteurs ne se plaignent pas ! L’œil de la femme à barbe est également partenaire de l’Association des Amis de Chomo « l’ermite de la forêt de Fontainebleau », un artiste bâtisseur visionnaire. Je voudrais développer L’œil en escapade avec d’autres partenaires, en région parisienne ou en province, pour visiter des sites insolites, des musées ou des expositions en compagnie des artistes ou des commissaires, par exemple.

Quel est le lieu encore inédit où tu révérais de t’installer pour une nouvelle exposition ?

Ce que j’aime avec le nomadisme, c’est l’obligation de s’adapter à un lieu et choisir en conséquence les artistes ou les œuvres à montrer ; c’est à chaque fois un nouveau challenge. J’ai déjà fait une expo sur une péniche, j’aimerais assez tester un parking souterrain, les catacombes, une grotte ou une usine désaffectée… Mais ce que j’adorerais par-dessus tout, c’est monter une grande exposition de Femmes à barbe vues par les artistes au Musée des Arts Forains à Paris !

Ton rêve le plus fou…

À part devenir riche et célèbre, tu veux dire ? Sans doute pouvoir continuer ce que je fais avec la même vigueur pendant encore quelques dizaines d’années ! Et peut-être découvrir un-e jeune artiste inconnu-e qui deviendra Picasso ou Nikki de Saint Phalle…

Ton idée la plus folle

Passer le permis de conduire « Poids lourds » et « Transport en commun » et acheter un bus à impériale anglais rouge. Ce serait l’idéal pour L’œil en escapade et pour proposer des expositions itinérantes un peu partout !

Le mot de la fin

Vous en avez envie ? Les artistes en ont besoin. Vous voulez vous faire plaisir ? Faites leur du bien.
Achetez de l’art !

Mylène Vignon