Regards

FATHER MOTHER SISTER BROTHER de Jim Jarmusch

Par Chantal Laroche Poupard

Father, Mother, Sister Brother, quatorzième long-métrage du réalisateur américain Jim Jarmusch est méthodiquement construit en triptyque et raconte trois histoires de parents/enfants dont les relations sont faussées par manque de communication authentique et par des faux-semblants troublants. Le film présente cependant des touches d ‘humour et des lueurs d’espoir grâce à la sincérité des deux jeunes jumeaux frère et sœur du troisième volet qui témoignent d’un amour vrai, fraternel et solidaire.

La mise en scène est épurée mais très méthodique et contraste avec la complexité des relations parents/enfants. Les trois histoires de ce triptyque se déroulent dans trois pays différents, mais ils ont en facteur commun leur structure, leur segmentation : le scénario de chaque histoire se divise en deux séquences ; la première se déroule dans/autour d’une voiture, la seconde dans un espace clos pour un « tea time » ou un café.

La première séquence « voiture » présente des protagonistes qui sont l’un à côté de l’autre et communiquent et dans la seconde séquence « tea time » ils sont pourtant face à face autour d’une tasse de thé mais n’échangent que des banalités, que des propos tout faits.

La première histoire Father présente un frère (le talentueux Adam Driver du film de Jim Jarmusch Paterson 2016) et une sœur (la brillante Mayim Bialik). Ils sont dans une « voiture » : leurs langues se délient, les personnages s’interrogent au sujet de leur père auquel ils vont rendre visite. Leur père (Tom Waits acteur fétiche de Jim Jarmusch) habite loin de tout dans les Catskill au nord de New York. Les échanges de la sœur et du frère nous apprennent qu’ils le voient une fois par an, qu’ils sont inquiets pour sa santé et sa vie d’ermite dans la précarité à tel point que le fils lui apporte des vivres. S’en suit la deuxième séquence le « tea time » et dans cet espace clos, la conversation reste de convenance et de faux-semblants. Chaque personnage est pourtant sympathique et la séquence n’est pas sans humour quand le père lève sa tasse de thé et propose : « Que diriez-vous de trinquer aux relations familiales ». Le frère et la sœur ignorent la véritable vie de leur père qui cache bien son jeu et, une fois ses enfants partis, il arrive, habillé en costume, tout joyeux et pas du tout malheureux.

Dans la seconde histoire Mother, deux sœurs viennent faire leur visite annuelle à leur mère. Elles sont très différentes : Timothéa, cheveux courts, regard sombre, porte des socquettes et une jupe longue et travaille au service du patrimoine à Dublin (la métamorphose de Cate Blanchet méconnaissable est exceptionnellement réussie). La seconde, Lilith (Vicky Krieps), est hyper sexy avec ses cheveux roses et son petit jean moulant. Lorsqu’elles sont assises autour d’une tasse de thé, les discussions sont superficielles et sans consistance. La caméra placée au plafond filme en plongée le rituel presque mécanique de ce « tea time » préparé pourtant avec amour et délicatesse dans une maison accueillante et chaleureuse par cette mère attentive. Les deux sœurs repartent après avoir, en ce qui concerne Lilith, soutiré la carte de paiement de taxi de sa mère. Elles ne voient ni l’une ni l’autre leur mère (émouvante Charlotte Rampling) sur le pas de la porte regardant ses filles partir, les yeux embués de tristesse.

La troisième histoire Sister Brother vient apporter un vent de fraîcheur, d’authenticité et d’espoir ; ces jumeaux (India Moore, Luka Sabbat) sont touchants et solidaires dans leur épreuve commune. Ils se retrouvent à Paris. Leurs parents sont morts dans un accident. Leur peine est tangible lorsqu’ils ressentent une immense tristesse dans cet appartement si grand et si vide de leurs souvenirs qui tous, ont été entassés comme fracassés dans un petit garde-meuble. Mais ils sont jeunes, vivants, solidaires et aimants.

Pas de parole explicative, peu est exprimé ou dit de la réalité des protagonistes et de leurs sentiments, seul le jeu subtil d’acteurs exceptionnels montre la réalité, l’authenticité de chacun. Jim Jarmusch sait que les regards en disent davantage que les dialogues et les longues palabres.

Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch. USA 2025, 1h50,

Avec Charlotte Rampling, Tom Waits, Adam Driver, Cat Blanchett, Mayim Bialik, Vicky Krieps, India Moore, Luka Sabbat