Troisième personne- Lorna Simpson à la Punta della Dogana.Venise
Par Véronique Sablery
C’est dans l’ancienne Dogana da Mar que s’est installée en 2009 une partie de la collection Pinault. Ce lieu emblématique de Venise rebaptisé Punta della Dogana permet au grand collectionneur de partager avec le public des expositions réalisées à partir des œuvres de la Pinault Collection mettant ainsi en valeur l’art contemporain et l’architecture historique du lieu restauré et repensé par l’architecte japonais, Tadao Ando.
Les vastes espaces de cette architecture monumentale s’ouvrent sur le Grand Canal offrant à la vue l’horizon maritime et architectural de la cité vénitienne. Dialogue subtile avec les œuvres présentées, abolissant ainsi les frontières du temps et de l’espace.
De mars à novembre 2026, au rez-de-chaussée de l’édifice, est présenté un panorama de l’œuvre de l’artiste américaine Lorna Simpson intitulé Third Person.
En pénétrant dans l’exposition, on est impressionné par la dimension des œuvres : de très grands formats inspirés de photographies retravaillées en couleurs dans des tonalités de bleu s’organisent en écho avec des bols tibétains, dont on peut tirer des sons discrets, posés comme des sculptures sur des socles composés de pierres plates.
Dans les pièces attenantes une série de photomontages d’images en noir et blanc suivies d’installations mêlant des piles de vieilles revues américaines surmontées de bustes en bronze et blocs de verre, où viennent se refléter par transparence la lumière de la lagune filtrée par les fenêtres.
Collagiste, peintre, dessinatrice, photographe, sculpteure, Lorna Simpson manie divers matériaux et techniques qui ne cessent d’interroger l’image et la mémoire du monde. Révélée dans les années 1980 l’artiste s’engage dans une observation attentive des constructions sociales, raciales et de genre qui jalonnent l’Amérique de son époque. Ses peintures monumentales laissent apparaître des silhouettes féminines à la présence énigmatique qui s’imposent à nous telles des déesses évanescentes qui nous observent, figées dans une temporalité qui nous échappe.
Son œuvre polymorphe nous happe par la diversité des matériaux et supports qu’elle utilise mais aussi par les représentations que l’artiste afro-américaine, très imprégnée de la culture noire de l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle, nous donne à voir. Ses portraits de femmes noires déclinés sous forme de collages photographiques ou sur d’immenses toiles nous interrogent sur le parcours de l’artiste, très engagée, qui rappelle au travers son œuvre le combat des minorités afro-américaines s’opposant aux lois raciales qui ont jalonné les Etats-Unis dans les années 60.
La dernière œuvre exposée, immense, accrochée seule dans un espace très sombre s’intitule Did time elapse. Elle représente une météorite et s’inspire d’un article scientifique qui relate la chute d’une météorite dans le Mississippi.
La nature, l’espace et ses phénomènes stellaires sont également présents dans l’œuvre de l’artiste comme une question posée à notre propre destinée.
Nous parcourons l’exposition d’une pièce à l’autre en flottant entre matérialité et apesanteur, bercés par les œuvres de Lorna Simpson mêlées au paysage aquatique de Venise. Magnifique voyage entre terre et eau où le bleu du ciel affleure en permanence, mais aussi les rumeurs du monde que nous révèle subtilement l’artiste.
Nous sommes cette troisième personne – Third person, ainsi s’intitule l’exposition- engagée volontaire dans le dédale minéral et liquide de la Punta della Dogana.
https://www.pinaultcollection.com/palazzograssi/fr
