Arts

Chronique n°7 d’Alain Pusel

Génie du lieu, musée des vanités

7 REECE MEWS, Londres… il y a des adresses mythiques qui participent de la fantasmagorie de l’art, qui entretiennent la rêverie de ceux pour lesquels rêver à une toile, songer à une sculpture fait partie de leur manière d’être, de leur façon de vivre.

Franck Maubert, dans un petit ouvrage précieux, raconte les coulisses de cette scène bien protégée par son metteur en images ; Francis Bacon dit sobrement : « ma vie, n’est qu’un vaste désordre, excusez-moi ». (1) Hôte exquis, propos élégants déclinés en français. Voici donc l’antre de l’ogre.

« Derrière nous, un miroir étoilé, fracturé en éclats concentriques, occupe tout un pan de mur. Je m’en étonne. Ce n’est rien, un jour j’ai balancé un cendrier à quelqu’un, un hôte indélicat, et c’est resté comme ça. » (2)

Bacon, raconte Maubert, admirait profondément l’homme Alberto et l’artiste Giacometti.

« Les deux artistes ont continué à vivre, le succès venu, dans un dénuement monacal, tous deux désintéressés, privilégiant le travail. Leur vie est aussi ailleurs, dans leurs virées nocturnes, bars gays londoniens pour l’un, bars à entraîneuses pour l’autre » (3)

46 RUE HYPPOLYTE MAINDRON, Paris… d’une capitale à l’autre, près de la rue d’Alésia.

Leur beauté – des sculptures de Giacometti me paraît tenir dans cet incessant, ininterrompu va-et-vient de la distance la plus extrême à la plus proche familiarité : ce va-et-vient n’en finit pas et c’est de cette façon qu’on peut dire qu’elles sont en ( 4)

Jean Genet, en 1958, pendant plusieurs années, est le visiteur respectueux de cet atelier couvert de poussière et au désordre incommensurable. Le regard du visiteur y débusque des ébauches, y reconnaît des déesses, sans cesse s’interroge et s’émerveille.  Il s’essaie à prendre la mesure de la beauté et de l’humilité dans l’atelier du géant.

Non, non, l’œuvre d’art n’est pas destinée aux générations enfants. Elle est offerte à l’innombrable peuple des morts. Qui l’agréent. Ou la refusent. (5)

Le même Genet qui aurait souhaité qu’on répète un texte pour la scène des mois et des mois, pour ne le jouer qu’une seule fois… Bacon et Giacometti avaient compris très tôt qu’ils ne feraient que courir après, toute leur vie. Après quoi ? La figure, la représentation, l’art.

Les dernières lignes de ce texte sublime rassemblent la pensée de Genet à la fois captif et amoureux des œuvres de Giacometti : « Je suis seul, semble dire l’objet, donc pris dans une nécessité contre laquelle vous ne pouvez rien. Si je ne suis que ce que je suis, je suis indestructible. Etant ce que je suis, et sans réserve, ma solitude connaît la vôtre. » (6)

Quel sens alors que celui de ces deux reconstitutions ?

Fidèle au lieu d’origine, véritable extension de lui-même, annonce fièrement sur son site l’Institut Giacometti (7) qui abrite désormais, dans son joli espace raffiné le lieu où conversaient l’écrivain et le sculpteur.

Belles photographies rutilantes à l’appui, la Hugh Lane Gallery de Dublin (8) proclame la présence en son sein du studio où Maubert échangea avec Bacon.

Avons-nous besoin de ces saintes reliques ? Autrefois la dentition d’un saint, les phalanges d’un autre, avaient pour mission d’entretenir la foi ; ici l’appréhension du chaos – photos découpées, feuilles de magazine triturées, amas en tout genre ; là, graffitis sur les murs, morceaux de chiffon, éclats de plâtre : amoncellement, traces de lutte avec la matière, détritus sacrés (?) de l’esprit.

L’art du fétichisme pour visiteurs en pré-transes, fétichisme de l’art pour des amateurs assombris – les deux beaux oiseaux de nuit, Alberto et Francis, se sont envolés de leur cage. Que la poussière et le silence recouvrent le ring de leurs combats.

Les morts leur ont réservé un bel hommage : les garçons bagarreurs de Londres et les putains souveraines de Paris les ont accueillis avec des œillades malicieuses dans le silence hiératique de L’homme qui marche et la stupéfaction du Pape qui tremble son cri.

C’est l’automne dans la ville, qui s’éveille en ce dimanche d’octobre ; les premiers passants chargés de croissants et les premiers joggers filiformes referment la quiétude de la nuit parisienne.

« Dans les pubs de Londres, les camarades de beuveries de Francis Bacon appelaient le peintre Bacon and eggs » (9)

 

  1. Franck Maubert, Avec Bacon, Gallimard 2019, p.20
  2. Idem, p.23
  3. Idem, p.105
  4. Jean Genet, l’Atelier d’Alberto Giacometti, L’Arbalète,1963, 42 (livre sans pagination)
  5. Idem, p.19
  6. Idem
  7. Institut Giacometti, 5 rue Victor Schoelcher, Paris 14
  8. Musée d’art moderne de Hugh Lane, Charlemont House, Dublin
  9. Franck Maubert, Avec Bacon, Gallimard 2019, p.118