Regards

Entretien avec Yves Baudry – Peintre de la lumière

Par Ghislaine Lejard

La lumière est une promesse de fécondité, une résurrection permanente, peut-être l’unique raison d’ouvrir les yeux. Yves Baudry

« Je suis un peintre qui est devenu professeur », entre vocation et formation présentez-nous votre parcours.

Mes parents avaient remarqué, dans ma petite enfance, les très forts effets que produisaient sur moi la musique, calmant immédiatement mes pleurs, me mettant dans un état d’écoute très concentré, mais ils observaient aussi mes longues contemplations qui me maintenaient sur la plage tout seul, ou dans la campagne, bien après le départ de tout le monde jusqu’à la toute fin du coucher du soleil. Ne rien perdre de cette vraie gourmandise insatiable d’émotions esthétiques. Puis un professeur d’arts plastiques remarqua ma grande facilité à dessiner et à peindre dès le collège. Et enfin, un peintre nationalement connu, Jean Chevolleau, né dans ma ville de naissance et ami d’enfance de mon père, ayant détecté et encouragé mes capacités, convainquit ce dernier de me laisser poursuivre des études supérieures d’arts jusqu’au professorat à Paris. Après le CAPES je sentais le chemin inachevé. J’ai présenté et obtenu l’Agrégation d’Arts plastiques, d’Arts appliqués et d’histoire de l’art. Ma passion pédagogique auprès de mes élèves et mes étudiants me fit poursuivre une toute nouvelle voie de recherche pour enseigner et analyser l’histoire de l’art : la sémiologie de l’image et le décodage des grandes œuvres de l’art (peintures, photographies, images de communication…). Recherches intenses, très longues et très riches jusqu’à la publication de mes propres hypothèses qui me permirent d’être nommé à la prestigieuse école Estienne à Paris, durant vingt années, école des métiers du livres et de la communication visuelle, et d’y enseigner cette recherche à de grands étudiants. A aucun moment de toutes ces étapes de vie professionnelle je n’ai cessé de peindre et dessiner, encore et encore, exposant très jeune avec ceux qui m’avaient formé. Je suis donc bien un peintre devenu professeur animé par un amour sans limite de communiquer, de partager ce privilège de la culture, et ce plaisir intime d’être artiste, et d’exprimer l’indicible. Je n’enseigne plus, mais je suis devenu conférencier pour continuer à partager cette culture auprès de ceux qui n’ont pas eu la chance de l’aborder. Ma chance fut de pouvoir oublier totalement ma culture lorsque je peins, et inversement d’avoir la sensibilité immédiate du peintre lorsque j’enseigne. Un pianiste qui joue un concerto n’a pas le temps de penser à la théorie analytique musicale. Alors je joue de la peinture.

Vous avez deux maîtres, Claude Monet et Fra Angelico, quelle influence ont-ils eu sur votre création ?

Ces deux artistes de génie sont à la recherche de la Lumière qui révèle. Mais ce n’est pas la même lumière. Claude Monet utilise la couleur fragmentée en touches épaisses et multiplie jusqu’au vertige, les variations chromatiques pour saisir et exprimer les phénomènes éphémères de cette lumière changeante sur le monde. Il invente la notion de « séries ». Il peint trente fois la Cathédrale de Rouen en donnant à chaque tableau un titre mentionnant les circonstances météo du ciel. Il écrit : « Je ne peins pas la Cathédrale mais ce qu’il y a entre elle et moi ». L’atmosphère est le sujet. Série des Meules, des Peupliers. Et, son grand oeuvre, peinture sur le motif de son jardin de Giverny, créé dans ce seul but, durant 40 années, et des centaines de fois les variations de la lumière sur les plans d’eau et les fleurs de Nymphéas. Dans une lettre à son ami Georges Clemenceau il écrit une vraie profession de foi : « Je peins de plus en plus vite, je n’arrive plus à terminer mes tableaux, je voudrais peindre en temps réel ». Extraordinaire course poursuite entre le peintre et son modèle lumineux. Je peins dans cette pensée dynamique ces infinies métamorphoses, car le renouvellement est universel et sans aucune limite.

Fra Angelico est moine au monastère San Marco de Florence entre 1395 et 1455. Il peint toutes les fresques des cellules de ses amis moines. Mais il se heurte à une question métaphysique. Dans la Bible Dieu est lumière. Aucune couleur ne peut rendre compte de la lumière. Le jaune le plus intense n’est que jaune. Fra Angelico va faire partie de ces tous premiers « inventeurs » d’une technique qui résout conceptuellement la question : l’introduction de feuilles d’or métal martelées, surtout pour ses somptueuses Annonciations. La Lumière n’est plus couleur mais brillance et reflet de la lumière physique du soleil. Mais le retour de lumière vers le spectateur n’est plus de même nature. La lumière par son passage dans l’icône à fond doré est métamorphosée de physique en métaphysique, de naturel en surnaturel. Au plan religieux cette transmutation est le concept d’incarnation, et l’icône à fond doré devient « objet sacré ».

Ma peinture est une humble héritière des saisissements de l’éphémère venus de Monet, ainsi que la liberté technique, gestuelle, chromatique (les ombres sont de la couleur !) à l’origine de toute la peinture moderne. Fra Angelico invite à une profonde méditation sur le rôle de l’oeuvre sur le spectateur par usage de feuilles d’or au sein de ma palette colorée qui démultiplie les apparences du tableau selon le positionnement de celui qui le regarde. Grâce à lui mes tableaux de cette « période dorée » sont des propositions visuelles changeantes, et infiniment multiples mais sans aucune présence de religiosité.

S’il fallait vous rattacher à une école, ce serait laquelle ?

Ma passion pour tous les phénomènes lumineux, observés au sein de la nature, mais aussi animé par la force des élans intérieurs de l’enthousiasme (cette lumière de l’esprit), qui me font me sentir indiscutablement dans un impressionnisme non figuratif. Et le plus souvent dans une abstraction impressionniste, « un paysagisme abstrait » a dit radicalement Michel Ragon. Saisir les infinies métamorphoses qui tissent l’espace et le temps dans une infinité de combinatoires chromatiques, plastiques, graphiques, rythmiques, harmoniques… Ayant rêvé dans mon enfance de devenir chef d’orchestre je crois que je peins musicalement des symphonies visuelles. Et là encore très profondément je rejoins dans l’émotion, dans les vibrations, les tonalités, les timbres, les cadences, avec tout ce langage commun, les musiques qui m’accompagnent : Claude Debussy, les envolées puissantes de Verdi, la rigueur inspirée de Bach. Mais avant tout autre la lumière spirituelle de Vivaldi.

Mais une influence majeure a marqué ma quête depuis mon adolescence : la compréhension sensible et historique de la peinture abstraite de l’Ecole de Paris des années 50. Cette capacité qu’a la peinture d’être autoréférentielle. Jean Bazaine, Nicolas De Staël, Yoann Mitchell sont les piliers de cette esthétique.

Votre intérêt pour la poésie est grand, quel lien avec vos peintures ? Quelle poésie vous touche ?

Le lien le plus immédiat, le plus intime est visible et lisible par le public qui regarde une œuvre. C’est l’immense sens que peut avoir le titre. Il ne doit pas être une description, ni un pléonasme, ni une évidence primaire et pire un commentaire. Le titre est pour moi un acte poétique qui donne une clé de lecture, un indice qui arrête le regard et induit la recherche d’une relation plus secrète. Par exemple au lieu de titrer banalement « lever de soleil », j’écris « Le nid de l’aube », « La mosaïque des champs », « Gelée blanche et bleue d’aurore », « Mémoire d’un pétale », « Feu froid de plomb et d’or ». Le sens, et j’ajouterai le poétique, naît « du frottement sémantique des mots » (Roland Barthes). Mon dernier catalogue a pour titre « Entre couleur et lumière », et ma prochaine exposition « Les palettes du temps ». J’aime particulièrement Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Eugène Guillevic…Et tant d’autres, mais aussi des écrits habités par une écriture intrinsèquement poétique, Jean Michel Maulpoix, Christian Bobin…

Vous écrivez de la poésie comment est-elle complémentaire à votre peinture ?

Le dessin, la peinture, l’écriture sont des outils d’expression artistiques parmi les autres. Chacun d’eux possède une palette de signes et de sens spécifiques non interchangeables. Ma peinture est souvent en combat avec le dessin. Je dessine l’arbre, mais je peins l’arborescence. La Figure est trop souvent un excès de figuration, le Réel veut soumettre l’immatériel au profit de l’image. J’essaie d’empêcher la virtuosité et le savoir dessiner de dominer le capital émotionnel et impressionniste tant accumulé pendant la contemplation. En métaphore musicale, je ressens le dessin comme une ligne, une mélodie de flûte, un seul son possible à la fois. Alors que la peinture est harmonique et orchestrale, elle est symphonique. Pour moi la poésie est un refuge intime, très puissamment silencieux qui hurle la tension accumulée entre les mots et leurs rencontres, leurs chocs ou leurs caresses… La poésie est décalage du réel. Retour à Barthes et le « frottement sémantique ». La poésie me permet de dire ce que je ne vois pas, ce qui est silencieux en moi, ce que je ne peux et ne sais pas ni dessiner ni peindre. Et je peins ce que je ne sais pas dire. La peinture a un si puissant pouvoir d’évocation qu’elle a intrinsèquement un pouvoir poétique. Dans la poésie chaque mot, chaque son écrit exprime l’émotion comme les touches de couleurs, et le silence qui les unie, sont comme des rapports, des touches de sens, des sons et des rythmes de respiration. C’est, je crois dans cette complémentarité des moyens d’expression que naît le plaisir existentiel de ma quête.

La lumière est une promesse de fécondité, une résurrection permanente, peut-être l’unique raison d’ouvrir les yeux.

L’écriture est un miroir, la poésie en est le tain qui réfléchit la lumière intérieure.

Parlez-nous de votre « découverte », en quoi a-t-elle changé votre vie et peut-être votre regard sur la peinture, sur votre peinture ?

La « découverte » dont vous parlez est une très profonde résultante de mes riches rencontres artistiques et mes recherches théoriques au sein de ma culture. C’est en fait une pleine conscience de ce que je cherche. Monet m’a le premier éveillé aux ruptures incessantes de la lumière et de la couleur, ce que j’ai nommé dans ma démarche globale : « les turbulences dynamiques de la lumière ». La Lumière, énergie originelle vers laquelle s’élèvent toutes les forces du vivant. D’où la verticalité de tous mes tableaux. Je cherche à peindre les structures internes qui se cachent sous les apparences du réel. Je ne peins pas ce que je vois mais ce que je regarde. Pas l’arbre mais l’arborescence. L’arbre est un objet, l’arborescence est un sujet. Seule la non-figuration picturale permet ce glissement poétique. Toutes mes recherches sont une quête de la transcendance, une élévation méditative, verticale et humaniste des formes, des forces et des énergies.

Fra Angelico m’a appris le regard méditatif, une nécessité intérieure, une pulsion de beauté et de pureté. Peu à peu m’est apparue une différence fondamentale, conceptuelle, philosophique, physique entre la couleur et la lumière. La Lumière contient toutes les couleurs. Les couleurs sont de la lumière fracturée (voir un arc en ciel dans la nature). L’or réfléchit la lumière et la renvoie vers le spectateur avec une tout autre définition et autre fonction. L’image devient mouvante, multiple, créant une fascination par des états visuels provisoires. Et là, tout à coup, je reviens vers les in-finies métamorphoses. Tous les autres peintres de l’école de Paris que j’ai évoqués participent à cette conscience artistique et esthétique de mon engagement pictural.

Votre exposition au Passage Sainte – Croix à Nantes en mai 2023 s’intitulait : Les in-finies métamorphoses, quelques mots sur ce titre…

Le titre de cette exposition résume bien tout ce que je viens de dire et j’en revendique sa réutilisation pour d’autres expositions, et peut-être mon prochain catalogue. La quête est infinie, j’aime le tiret qui agit de l’intérieur et contient mon sujet : in-fini. C’est à dire ce qui ne peut pas avoir de fin, in-finissable, et parfois indéfinissable. C’est dans cet intervalle immense que se situe la mobilité de l’esprit, la force de poursuivre le chemin vers un inconnu qu’il est souhaitable et espéré de ne jamais atteindre. Tel est l’enjeu de toute une vie de recherche, enjeu de l’art, une prise de risque, une marche devenue démarche.

 

S’il vous fallait ne garder qu’un tableau, ce serait lequel ?

Un trio inséparable, fondateur du reste :

« Le nid de l’aube », lie la peinture à sa fonction poétique qui dit sans nommer, qui évoque sans représenter. (100 x 73 cm)

« Une ombre au tableau », titre en dialogue avec la peinture qui fait sens, il y a bien une ombre au tableau de l’humanité. Mais « l’art est le dernier rempart contre les barbaries ». (Jacques Attali). Ce tableau fait partie d’une série nommée « Fiat Lux », combat éternel des Ténèbres et de la Lumière. (100 x 100 cm)

« Un jour … le soleil… », un rideau de lumière s’ouvre comme au début d’un opéra Vénitien et la couleur à gauche de ce triptyque laisse place à l’or lumière à droite. (100 x 73 cm)

 

Atelier de l’artiste à Mouzeuil Saint Martin en Vendée

Site : www yves-baudry.fr