Portraits

Hélène Jacqz

Par Mylène Vignon

Je me souviens de la première rencontre avec Hélène Jacqz à l’Orangerie du Sénat. Nous étions en compagnie de Marc Albert-Levin, pour découvrir une importante étape de Caravane, un événement artistique nomade, auquel participait Hélène.  Aujourd’hui, quelques années plus tard, l’énergie qui m’avait fascinée apparaît toujours aussi intense. Saisons de Culture ne pouvait manquer ce rendez-vous.

Entretien :

Comment passe t-on de la danse à la peinture ?

La vie est faite de rencontre. La danse en était une, quand à l’âge de 15/16 ans après 10 années de pratique sportive (gymnastique aux agrès puis athlétisme), j’ai rencontré Alain Leduc, ex-danseur de l’Opéra de Lyon qui donnait des cours dans le centre culturel à coté de mon club de gym. Pour Alain, la danse était la musique, et le corps son vecteur d’expression. Au-delà de l’aspect technique, il faisait danser ses élèves quel que soit leur niveau. Il me faisait confiance, croyait dans mon potentiel et cela a éveillé en moi l’envie de m’y consacrer.

Malheureusement, un an et demi après le début d’un entrainement intensif en école de danse, mon corps, compagnon fidèle jusque-là, m’a lâché.

Cela a été violent, douloureux puis instructif.

La peinture n’était pas tout à fait une histoire de famille mais un peu. Mon père avait commencé à dessiner vers l’âge de 35 ans à Sainte-Fer, Sanatorium ou il est resté deux ans suite à l’aggravation d’une tuberculose. Il a du sa vie à la découverte de la pénicilline après l’ablation d’un demi-poumon et une embolie post opératoire. Je suis née après. Ensuite, professeur d’éducation physique, il n’a jamais arrêté de dessiner et de peindre (d’après nature).

C’est pourquoi pendant ma convalescence, j’ai naturellement commencée à dessiner et à fabriquer des objets de mes mains. Quelques mois après, j’ai suivi des cours de dessin d’après modèles aux cours du soir de la ville de Paris. Le plaisir éprouvé, la rencontre avec moi-même, m’a donné l’envie de continuer. A la fin de cette année-là, j’ai obtenu le concours des Beaux-arts de Paris et des Arts décoratifs. J’ai choisi de rentrer aux  Beaux-arts en 1986 pour devenir peintre, il y a plus de 30 ans…

L’engagement physique dans ma peinture est devenue peu à peu omniprésent, comme un retour aux sources des sensations physiques qui ont forgées mon apprentissage de l’enfance au début de l’âge adulte.

A l’heure actuelle,  je ne peux pas concevoir la tache, la couleur, hors du geste et de la vie qu’il infuse à la peinture.

Quels sont les peintres que tu admires et dont tu pourrais te référer ?

Il y en a beaucoup et de très différents qui m’ont accompagnée et qui ont contribué peu à peu à mon évolution, car je suis rentrée aux Beaux Arts avec peu de bagage culturel. J’ai appris sur le tas, dans les musées, avec un carnet de croquis en main.

J’étais obsédée par le désir de trouver d’où venait la force et l’émotion dans une œuvre ; et pourquoi certaines me touchaient davantage et avaient une portée plus universelle que d’autres.

J’ai d’abord aimé Matisse pour la couleur, la simplicité. Manet pour la lumière et ses noirs. Lautrec pour son dessin et son humanité. Les portraits du Fayoum pour leur simplicité. Corot pour la lumière. Sassetta (Sienne 1400-1450) pour la ferveur et la foi, la sincérité et la candeur, les solutions plastiques inventées pour les effets de perspective. Van Gogh, inclassable, si intense. Michel Ange, quelle puissance! J’ai passé mes cinq premières années d’apprentissage dans l’histoire de la peinture européenne, (cela rend modeste…) A cette époque j’ai aussi eu la chance de côtoyer de près la collection de Jean Pollack, (galerie Ariel) qui m’a fait connaître le mouvement Cobra. Sans incidence immédiate sur ma production, j’ai rencontré avec plaisir  la peinture de Jorn, Appel, Alechinsky (et tant d’autres)  qui m’ont ouvert à la recherche de l’inconscient dans l’art du 20e siècle.

C’est aux Etats-Unis ou je suis restée presque cinq ans (deux ans grâce au soutien de deux bourses d’étude) que le passage s’est fait. Choc en passant au Moma pour la troisième fois devant une peinture de Pollock. Que de vie !

Idem devant Basquiat, découvert « physiquement » en 1990 dans une galerie new-yorkaise. J’ai été subjuguée par son « à propos », sa conviction,  sa liberté et son sens incroyable de la couleur. Une bombe dans l’histoire de la peinture.

Cy Tombly, j’adore sa dernière époque de peinture, une telle jubilation. Sam Francis pour sa fraicheur, son colorisme et son coté expérimental. Paul Klee pour sa poésie.

La plupart des gens confondent dans l’art, le fond et la forme. J’ai créé mon chemin et grandi en cherchant ce qui me rendait sensible et m’unissait à telle ou telle œuvre. J’ai trouvé mon chemin en tâtonnant, petit à petit, et en procédant par élimination. C’est de toute façon une remise en question permanente, parce qu’on change.

La musique semble présente dans ton œuvre, quelle en est l’origine ?

Je ne cherche pas une forme définie mais plutôt un sentiment. Est-ce en cela que ma peinture est facilement associée à la musique ? En tout cas,  quand j’écoute les commentaires des musiciens sur les œuvres musicales, je me dis qu’il est bien dommage que peu de gens sachent si bien parler de la peinture et de l’art. On devrait demander aux musiciens de parler de la peinture !

As-tu été influencée par ta période américaine ?

Oui, bien sûr. Une remise en question totale à la fin de ma première année à New York ; un saut dans le vide, une ouverture à moi-même, un nouveau départ où j’ai lâché la tradition pour explorer tout ce qui relevait plus de l’intuition que de l’apprentissage. Cinq années inoubliables.

Comment expliques-tu cette évolution qui a complètement changé ta peinture il y a environ deux ans, lorsque nous avions publié l’une de tes œuvres en première de couverture de notre site ?

Depuis 2008, mon travail s’est engagé à mon insu et radicalement vers la fulgurance dans un état proche de la transe ou de la danse. J’ai cherché des outils que j’ai fabriqués pour évoluer de plus en plus librement dans ce type de travail, ou le geste et la tache sont totalement imbriqués.

Les rouleaux, que j’ai commencé à utiliser en 2014/2015 ont été des outils formidables car ils m’ont permis, grâce à la charge de peinture dans le rouleau, de prolonger un geste unique d’un bout à l’autre du tableau et de littéralement danser. Ils permettaient aussi la fusion du dessin et de la couleur.

Les rouleaux induisaient néanmoins une forme de parallélisme du trait ainsi que l’utilisation de beaucoup de couleur. Je me suis toujours méfiée d’un outil trop parfait qui amène à une forme de dépendance dans un processus.( C’est la tragédie d’un peintre comme Simon Hantai qui avec la toile fripée avait trouvé un procédé tellement magique qu’il était difficile d’aller plus loin).

Revenir à des outils plus simples, des pinceaux chinois, des matières plus légères proches de l’aquarelle était pour moi un moyen de changer de registre, de me dégager de la couleur pleine toile, des outils lourds et de revenir à des gestes simples et enlevés, comme des annotations.

Le travail au rouleau était de l’ordre de l’opéra. La mélodie nouvelle me rapprochait plus des ritournelles, des comptines ou de musiques répétitives plus hypnotiques, comme celle de Steve Reich ou Philip Glass par exemple.

La forme a quelque peu changé de registre. Le fond pas trop.

Le papier est important dans ton itinéraire artistique. Pour quelle raison ?

Le papier demande peu de mise en œuvre (contrairement à la toile). Il est moins inhibant. Comme je travaille sans repentir et que cela est risqué, le papier m’offre plus de liberté intérieure pour expérimenter et partir à l’aventure. Quand je suis confiante, que mon propos est précisé, je passe à la toile, car j’adore aussi la toile, qui représente, sur grand format, de plus grands défis.

Dans quel mouvement artistique penses-tu te situer actuellement ?

Je ne sais pas s’il existe un mouvement auquel je puisse me rattacher. Mais j’ai des textes favoris qui me servent de manifeste. L’un est tiré de l’un des textes centraux du bouddhisme, le Sûtra du Lotus. « Même si vous n’êtes pas le véritable Mahakashyapa, vous devriez sauter de joie. Même si vous n’êtes pas le bodhisattva Shariputra, vous devriez vous levez et danser. N’est-ce pas en dansant que le bodhisattva Jogyo est sorti de la terre? »

L’autre est tiré de « L’âme de la danse » de Paul Valéry qui place dans la bouche de Socrate cette déclaration stupéfiante : « … tandis que cette exaltation et cette vibration de la vie, tandis que cette suprématie de l’attention et ce ravissement dans le plus agile que l’on puisse obtenir de soi-même, ont les vertus et les puissances de la flamme; et que les hontes, les ennuis, les niaiseries et les aliments monotones de l’existence s’y consument, faisant briller à nos yeux ce qu’il y a de divin dans une mortelle ».

Pour moi la peinture est un art total, qui engage toute la vie au delà du sujet. La peinture doit dépasser les thématiques, les idées.

La peinture emmène,  fait rêver, cheminer vers un autre Soi, plus vaste, plus grand, plus puissant.

C’est un témoignage de la plus grande des libertés, celle du cœur. Une œuvre d’art doit rester une question ouverte, pas une réponse fermée. C’est une bataille au fond de soi. La liberté trouvée peut se teinter d’humour, de jeu, d’emphase, de tristesse, de colère et bien d’autres sentiments humains, qui échappent totalement à l’artiste lors de la fabrication mais qui se transmettent au regardeur  par le jeu des couleurs et des formes.

Je crois faire partie de la famille des peintres qui recherchent une forme de transcendance loin d’une objectivité réaliste. Qui sont dans l’intuition, la jubilation. Je n’ai jamais voulu être enfermée dans un style particulier comme l’expressionnisme abstrait dans lequel je ne me reconnais pas vraiment. Ma peinture est surtout concrète, j’en ai plein les mains, les pieds quand je travaille. J’aime le côté « minéral » de la peinture elle-même. Sa chimie, sa réaction à l’eau, aux outils, le côté artisanal- et j’en joue.

Mon but n’est pas de restituer un idéal passé mais d’exprimer et de partager plutôt un témoignage de mon rapport au monde maintenant. Un rapport au monde victorieux, plein d’espoir, surtout pas passif ni résigné. Ce n’est pas si facile.

On  pourrait citer Sam Françis, Cy Twombly pour les hommes, Helene Frankenthaller, judith Reight, Ngamaru Bidu, (une femme peintre aborigène qui a commencé à peindre à 80 ans), Katharina Grosse et bien d’autres. En tout cas, ce sont des artistes qui m’inspirent.

On a la chance à notre époque de pouvoir choisir sa voie sans être obligé de coller à des dictats, pourquoi se mettre une étiquette ?

Quel serait ton rêve d’artiste ?

Mon rêve, je le réalise déjà. C’est une grande chance d’avoir la liberté de choisir et de faire ce pourquoi on est passionné.

A présent, j’aimerais pouvoir travailler sur des projets qui me poussent plus loin. Etre confrontée à des très grands formats pour me dépasser. Témoigner que la peinture est loin d’être morte, qu’elle vibre et fait vibrer.

J’aimerai aussi collaborer avec des danseurs, des poètes.

Je ne sais pas sous quelle forme, car à part le film où on me voit peindre (dans lequel j’ai forcé ma nature), je n’ai pas trop l’esprit d’un performeur. Je préfère peindre cachée et montrer mes peintures ensuite !!!

Cependant, suivre une compagnie de danse qui m’inspire, prendre des notes (graphiques), pourrait être le départ d’un nouveau travail. J’y réfléchis.

Et aussi trouver des collaborations professionnelles et marchandes plus efficaces. Le travail qui sort de l’atelier, est seulement une étape qui doit pousser plus loin.

Des projets de livres ou d’expositions ?

Je souhaiterais éditer dans un avenir proche un catalogue monographique qui retrace mon parcours tout de même un peu atypique puisque je ne me réclame d’aucune chapelle.

Travailler aussi en collaboration avec un ou deux artistes (comme dans « Caravanes ») sur des projets d’expositions, qui seraient des sortes de dialogues.

Les projets à venir, je les divulguerai au moment opportun !

En attendant,  j’ai invité pour un évènement artistique dans l’intimité de mon atelier, Jean-Claude Bonnifait, comédien, poète et ses Totems.  Ce sera le dernier Week-end de juin !

Bienvenus  !