Arts

Fernand Khnopff

Le Maître de l’énigme

Pénétrer le sens de la métaphore que constitue l’œuvre de  Fernand Khnopff, magistralement présentée au Petit Palais jusqu’au 17 mars, doit débuter par la lecture de Bruges la morte  de Georges Rodenbach, pour lequel l’artiste a offert le frontispice. Mots et peinture établiraient en reflet, le témoignage des deux piliers du Symbolisme qui ne sont pas falbalas allégoriques, mais Solitude et Silence.

Retrouvons l’écrivain et le peintre à Bruges, joyaux du moyen-âge, ici le temps des choses semble non pas arrêté, mais à son origine. Y pèse la menace d’un port qui transformerait la ville avec les effets de l’industrialisation qui bouleversent les paysages et les hommes. L’impuissance à arrêter le cours de l’histoire favorise l’expression d’une rêverie venue des tréfonds de l’âme.

Un mot sur le roman de Rodenbach paru en 1898. Hugues Viane est veuf : mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho (G.R)  ne sait plus rien faire, sinon errer  dans les rues et aux bords des canaux de Bruges. Il ne peut se séparer du souvenir de son épouse dont il vénère la tresse prélevée sur la dépouille de son aimée. La mélancolie guide ses pas, réminiscences infinies qui favorisent un présent perpétuel.

Hugues déambule et rêve dans la ville muette qui du jour à la nuit n’est troublée que par les mornes  alarmes des clochers. Il erre, avec au devant de lui le fantôme de sa bien-aimée, jusqu’à ce qu’advienne à l’apparition inimaginée d’une silhouette. Mais serait-elle revenue ? Il suit l’ombre, elle devient une proie qu’il poursuit, il la rencontre, la séduit, la transforme en celle qui hante son esprit. Déception. Elle n’est pas Elle et il l’étrangle avec l’or de la relique des cheveux de la défunte. Voilà pour le roman où le personnage qui s’impose est le temps qui passe sur les pierres et les eaux des canaux de la ville. La Venise des Flandres trouve son étymologie dans le mot pont. D’une rive à l’autre, d’un monde à un autre, de la vie à…

Khnopff partage ce goût de l’engourdissement et les commissaires ont placé l’exposition sous les auspices d’Hypnos le dieu du sommeil dont le frère n’était que Thanathos, le dieu de la mort. Cette œuvre à la lisière des mondes est servie par une touche, maîtrisée, retenue, qui – à l’huile comme au pastel – ne vise aucun autre effet que celui de poser des apparences. L’expression des personnages est hiératique mais si les gestes sont minimes, les regards vides en façade laissent deviner un feu. Y perce la force primaire d’une promesse, d’une résurrection et la de la permanence des mythes.

Peintre de crépuscules tristes et prometteurs, où la joie des jadis ressouvenus rend vivable la vie, tandis que le monde ailleurs, s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d’une existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre  (G.R). Car dans les fracas d’un entre deux guerres, Khnopff est avec Redon, celui qui désigne à la geste de l’artiste la voie d’une métaphysique neuve. Sous l’air de la nostalgie, les bases d’une modernité à venir, révélée avant que Freud ne glose, sur l’action et le pouvoir de la Psyché dans la constitution de l’identité et c’est  en ce sens que  L’art ou la caresse, toile où un androgyne reçoit la caresse d’une sphinge au corps de guépard, mérite d’être l’œuvre la plus célèbre de Fernand Khnopff.

A chacun d’y chasser son secret…

Petit Palais Paris

Jusqu’au 17 mars 2019

Théodore Blaise