JEAN-JACQUES DAYRIES
Par Guilaine Depis
Responsable des affaires en Asie du groupe PECHINEY, il a ensuite travaillé dans la banque d’investissement en Europe et aux Etats-Unis à la Compagnie de SUEZ puis au CREDIT LYONNAIS avant de créer AEW Europe, dont il a été administrateur et directeur général. Cette société gère aujourd’hui €40 milliards d’actifs immobiliers à partir de dix filiales dans les principales capitales européennes. Au cours de sa carrière, M. Dayries a été administrateur de nombreuses sociétés, cotées comme non cotées. Il est devenu écrivain.
Jean-Jacques Dayries, vous avez successivement été administrateur et directeur général dans des entreprises très prestigieuses, où vous avez toujours réussi. Depuis quelques années, vous vous lancez à corps perdu dans l’écriture. Fort de cette double expérience pensez-vous que la littérature est un domaine plus difficile pour être reconnu à sa juste valeur ?
La vie est faite de plusieurs phases. La grande phase de la vie active est essentielle. Ce sont les quelques décennies où l’on s’investit dans un projet qui est plus ou moins personnel, plus ou moins imposé. Enfant d’expatrié, je n’ai jamais imaginé vivre dans mon coin, mais plutôt continuer à explorer le monde. En travaillant à l’international, vous avez cette possibilité. Cette chance. Le poète Henri Michaux a écrit quelque part : ‘surtout ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison’. Elle peut être petite ou très grande. J’ai préféré qu’elle soit la plus grande prison possible ! La maxime s’applique à ma vision de la littérature. Au bout du parcours professionnel, avec ses succès et ses difficultés, vous pouvez décider de vous mettre en pause ou non. Lecteur compulsif depuis toujours, j’ai décidé d’une nouvelle phase, celle de la création littéraire ‘à ma façon’. Une ‘prison’ à explorer, en quelque sorte pour citer Michaux à nouveau. Au bout de mes nombreux mandats d’administrateur de sociétés, j’ai consacré de plus en plus de temps à mon travail littéraire. J’ai écrit six livres dont quatre ont été publiés. Cette phase de vie est pleine de liberté. Vous n’avez plus des équipes aux quatre coins de la planète mais votre table de travail, solitaire et exigeante. Des thèmes à explorer, des intrigues à construire, des héros qui vivent et vous habitent. C’est un travail d’entrepreneur, tout à fait passionnant.
La question de la valeur est importante. C’est bien sûr essentiel d’avoir des lecteurs qui partagent votre vision ou bien qui sont émus par ce que vous leur proposez. Dans la vie des affaires, la notion de valeur se mesure vite et facilement dans un résultat annuel ou un cours de bourse. Dans le monde de la littérature et de l’édition, la valeur est une notion plus subjective et le succès ne garantit pas l’estime, comme l’inverse ! Se faire connaître et partager son travail me semble beaucoup plus aléatoire et difficile. Même avec l’aide des réseaux sociaux.
Vous avez évolué dans des milieux brassant beaucoup d’argent. Vous découvrez un monde où 99% des écrivains sont ultra pauvres, ne vivent pas de leur plume, appartenez-vous à ceux qui rêvent de changer le monde afin que les auteurs puissent naturellement vivre de leur art et de leur créativité, ou estimez-vous que le privilège et le charme de la vie d’artiste – y compris les écrivains qui créent de la beauté avec des mots – sont aussi dans cette bohème, cette précarité ?
C’est un fait. Terrible et dérangeant. Toute la chaîne est en difficulté : les libraires, les distributeurs, les éditeurs, les auteurs. En décidant de consacrer de plus en plus de temps à l’écriture, je n’avais pas l’objectif d’en vivre. Je souhaitais simplement raconter des histoires intéressantes, avec des héros attachants. Ecrire est un grand plaisir. Le partager est une grande joie. Mon travail est toujours l’occasion de faire pénétrer le lecteur dans un milieu social, une entreprise ou un métier qu’il aurait peu de chance de voir de l’intérieur. Je m’adresse à un public qui souhaite lire autre chose que de la littérature de gare, des romans policiers, ou les romans pour jeunes femmes qui sont si diffusés. Jamais de sordide ou de misérabilisme, des héros positifs, comme dans la vraie vie. Avec une écriture qui a de la tenue. Sinon, j’aurais honte ! Comme je ne suis pas obligé de faire de la copie alimentaire (dommage pour mon éditeur), je peux essayer de garder un objectif de qualité. Sans l’ambition de révolutionner la littérature. En restant honnête.
Dans la finance, il faut savoir prendre des risques. En littérature, diriez-vous aussi qu’il faut savoir se mettre en danger pour récolter le succès ?
Le premier défi, c’est que brusquement, vos amis et vos relations d’affaires vous voient différemment ! Vous pratiquez un sport difficile dans lequel ils ne se lanceront jamais. Ne serait-ce que parce qu’il faut faire un investissement personnel important. Avec régularité, vous devez retourner à votre table de travail. Un roman de 200 pages, c’est au moins 600 heures de travail. Un investissement d’une année, à condition d’être rapide. Comme pour n’importe quel investissement, ‘no risk, no return’. Vous devez risquer cette aventure pour obtenir un résultat… qui peut être décevant. Être la risée de vos amis. Comme pour toute entreprise, il y a une certaine ivresse à tenter le pari. Car au-delà du succès, c’est totalement gratifiant d’aller à la rencontre de ses lecteurs… une fois le risque pris.
Votre œuvre est constituée jusqu’ici de plusieurs romans « Jungle en multinationale », « Quatuor », « Un être libre » … pour en citer quelques-uns. On devine que vous y avez mis beaucoup de vous, néanmoins en imaginant des personnages et des histoires romancées. Est-ce un moyen de préserver votre vie privée ?
Dans un roman, l’intention peut être autobiographique, c’est trop souvent le cas, ou bien totalement détachée du vécu de l’auteur. Il n’y a pas d’interdit. Ce qui m’intéresse est de peindre un milieu social et des situations réalistes. Des lieux ou des évènements qui me sont familiers. Des personnages qui sont plausibles. Je transmets beaucoup de ce que je sais de la vie des affaires, de l’économie politique, et même de la cuisine ou de la navigation à voile. A travers une histoire romanesque qui me semble plus captivante qu’un étalage nombriliste. Etaler sa vie privée, c’est manquer d’idées ou d’ambition. Quoique… certains ont eu le Prix Nobel en choisissant cette voie.
Schopenhauer disait : Un écrivain doit se fourrer tout entier dans son œuvre ; pensez-vous qu’il a tort, ou bien encore que ce soit possible de se fourrer tout entier dans son œuvre sans faire de l’autofiction ?
Je crois qu’il y a une forme d’engagement dans l’écriture. C’est un sport de haut niveau. Il faut y mettre toute son énergie et mobiliser tous ses atouts. C’est ainsi qu’il faut lire ce propos. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de se répandre sur ses propres malheurs ou de se vanter d’exploits improbables. L’autofiction est peut-être un moyen commode de soigner un malheur intérieur. Je n’ai pas de goût pour les gens qui se plaignent. Mon admiration va aux êtres positifs, courageux. Ceux qui ont une vision à partager.
Un écrivain doit-il être pudique sur ses blessures intimes ?
La beauté de l’exercice d’écriture réside dans la liberté qu’il offre. La page est blanche pour tout un chacun. La noircir est un privilège. Il n’y a de contraintes que celles que vous acceptez. Stendhal ne s’exprimait pas sur ses blessures intimes. Proust en a fait son fonds de commerce. Il n’y a pas d’obligation. Tout est permis. Seul compte un résultat que des lecteurs apprécieront à sa valeur. Sans garantie !
L’écrivain est-il là pour rendre son lecteur heureux lors d’un moment de divertissement ou bien pour carrément influer sur le cours de sa vie, chambouler ses certitudes, le faire grandir ?
C’est la plus grande ambition possible : un lecteur qui prend plaisir à lire un texte que vous avez créé avec plaisir. Ce texte peut être ardu et sérieux. Il peut être simplement amusant. Peu importe. Ce plaisir, le lecteur le garde en mémoire. Il peut l’accompagner pendant de longues années. Il y a ceux qui ont lu ‘Cent ans de solitude’ ou ‘Les trois mousquetaires’ et les autres. Quelle responsabilité pour l’auteur !
Votre œuvre comporte de la beauté, mais des fulgurances tragiques (« Quatuor ») ; les drames en littérature sont-ils là pour nous aider à davantage apprécier par contrastes les moments paisibles de la vie ?
Le drame n’est pas nécessaire. Quand on est en manque d’idées, il est facile de créer un accident comme de faire disparaître un personnage. La littérature est pleine de ces facilités. C’est une manière de ‘faire de la copie’. Le tragique doit être justifié par l’histoire qui est racontée. Sinon, on sent la manipulation plus ou moins racoleuse.
On dit souvent que les écrivains sont des écorchés vifs… Etes-vous un homme serein ?
Certainement pas. Mais pas torturé non plus. Seulement désireux d’explorer le monde bravement. Avec un peu d’humour et d’humilité.
En dehors de vos enfants, avez-vous l’impression d’avoir accompli des choses dans votre vie qui vous survivront autant que vos livres ?
Le jour où l’on disparait, on survit dans le souvenir que certains garderont de vous. Les équipiers de Tabarly se souviennent toujours avec émotion du grand marin, timide et taiseux. Mes jeunes collaborateurs qui ont fait de belles carrières un peu grâce à moi, les entreprises que j’ai aidées à progresser, mon équipage familial, c’est ma trace personnelle. Avoir fait plutôt du bien. Mis dans ces livres un peu de ces expériences accumulées. Avec honnêteté.
Depuis peu, vous animez des ateliers d’écriture, que retenez-vous de cette expérience ?
Toujours l’idée de la transmission et du partage. J’essaye d’encourager. De dire que 600 heures pour écrire un roman, c’est finalement accessible. L’essentiel est d’éprouver sa liberté. De se faire plaisir !
